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Jānis Ivanovs (1906-1983) Simfonija nr. 4 « Atlantida »

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Chœur de femmes « Dzintars », Orchestre Symphonique National de Lettonie, dir. Vassily Sinaisky
CD Campion Cameo 2004
ADD, 86/75 CD, 1386951

 

Campion Cameo

Il est possible d’aborder cette vaste fresque sous un mauvais jour.  est un compositeur frustrant. La symphonie « Atlantide » est, elle aussi, inégale ; ou, plus exactement, une écoute un peu distraite peut laisser l’impression que c’est une musique agitée, rhétorique, assez décousue, accumulant des effets très typés. Ajoutons que ce musicien a traversé avec plus ou moins de compromis la période d’occupation soviétique de son « petit » pays, la Lettonie, et que, d’après moi, le compositeur letton de stature internationale dans cette génération est Talivaldis Kenins, même s’il n’a pas l’heur de plaire à tout le monde.

Mais voici une autre manière d’aborder cette Atlantide, tout aussi raisonnable (?), et, à mon avis, la bonne.

C’est d’abord une histoire passionnante, celle d’un musicien aux prises avec l’Histoire, ses tragédies et revirements. Celle d’une région si méconnue de l’Europe, mais aussi si originale à maints égards. C’est une symphonie qu’il faut écouter en jouant un peu le jeu, en se laissant prendre dans ses filets et ses sortilèges dramatiques. Et c’est aussi ainsi que je vous propose d’aborder ce texte. Cette Atlantide est bien plus qu’une curiosité pour excentriques et autres mélomanes blasés. Si elle était donnée en concert dans nos salles, avec un chef aussi flamboyant que Sinaisky, je pense même que d’aucuns y verraient une véritable révélation.

Il est assez difficile de reconnaître dans cette œuvre l’univers tellement plus lapidaire, à l’éclat métallique, presque « anti-romantique » de l’Ivanovs des années 1955-70. Que s’est-il passé entre-temps ?

1941 est une année cruciale dans l’Histoire mondiale, et c’est celle où intervient la première déportation massive de Lettons en Sibérie, suivie par l’invasion du pays par les armées allemandes. Nombre de Lettons mourront sous un uniforme allemand ou soviétique. A cela s’ajoute l’horreur de la Shoah : les importantes communautés juives des pays baltes seront presque totalement anéanties, avec la participation active de collaborateurs locaux.

1941 passe aussi pour l’année d’un passage de témoin dans la musique lettonne, symbolisé par deux symphonies : l’une, l’enchanteresse 3ème de Jazeps Medins, couronne la carrière d’un musicien au riche tempérament post-romantique ; l’autre, l’Atlantide d’Ivanovs, annonce des temps nouveaux.

Mais ce n’est pas si simple. Cette Atlantide se situe en amont d’une rupture dans l’œuvre même d’Ivanovs. La charnière serait la 5ème symphonie de 1945. N’est-ce pas aussi la 5ème symphonie d’un autre Balte, Eduard Tubin, qui marque un tournant décisif dans son œuvre ? Cette 5ème à laquelle Neeme Järvi dit devoir sa vocation ? Oui. Mais Ivanovs et Tubin ont peu en commun. Tubin, estonien, est surtout nordique. Il possède un sens aigu de la forme, de la germination symphonique. Ivanovs, lui, est né dans une région de Lettonie (le Latgale) au confluent de plusieurs mondes, polonais, russe, germanique, hébraïque. Il semble plus tourné vers la tradition russe et vers l’Europe centrale.

Et surtout, au moment où Tubin choisit l’exil, Ivanovs reste et se soumet aux diktats du nouvel occupant. Tubin, à mon avis, s’est avéré être l’un des grands symphonistes du XXème siècle. Ivanovs aurait dû le devenir…

Même dans la trilogie des symphonies n° 9 à 11 d’Ivanovs, je ne puis m’empêcher d’être gêné par la forte empreinte de principes « réalistes-socialistes ». Le langage en est très caractérisé, Ivanovs possédait une forte nature de musicien ; certains passages sont des plus frappants ; mais l’on y trouve ailleurs un simplisme, un manque de raffinement, voire d’ambition artistique qui laissent un arrière-goût de gâchis. Il ne faut pas se priver de ces partitions, fortes, mais se préparer à une vraie frustration.

Dans cette Atlantide, composée avant l’occupation définitive, et reflet des tourments de l’époque, il en va différemment. Certes, Ivanovs y emploie des procédés plus ou moins subtils. Il faut se remémorer un instant le projet initial : une œuvre avec mime, danse, éclairages spéciaux et théâtre. Le programme en est le suivant, donné par l’auteur lui-même et reproduit sur la notice du CD :

 

 

  • Premier mouvement : Ira Dei Legenda (Message de Platon)

 

Histoire d’un vieux prêtre du temple de la déesse égyptienne Neit racontée au sage Solon, grand prêcheur du droit. Platon connaissait l’histoire de l’Atlantide d’après les paroles de Solon d’Athènes (640-560 av. J.C.).

 

  • Deuxième mouvement : Poséidon – Papylone

 

A Papylone, capitale de l’Atlantide, cent Océanides (filles du roi Océan) chantent près de la statue gigantesque de Poséidon (dieu de la mer et des entraîneurs de chevaux – le dieu romain « Neptune »).

 

  • Troisième mouvement : Aedes Sacra

 

Cérémonies religieuses, adoration du Disque du Soleil au temple sacré.

 

  • Quatrième mouvement : Par une néfaste journée, par une néfaste nuit, L’île d’Atlantide disparut, engloutie dans la mer (Platon)

 

Colère des dieux dans toute son horreur… et finalement un calme profond et écrasant règne sur la terre souffrante. Il n’y a ni rivages, ni montagnes, ni villes. L’île des bienheureux, Atlantide, autrefois si belle et florissante, n’est plus. Sous un ciel étoilé, les profondeurs océaniques mystérieuses tombent lentement dans un sommeil lourd ; seul le vent gémit sur un désert de vagues pendant des milliers d’années.

 

Théâtral ? Oui. Le geste est large. Ivanovs va souvent au plus direct. Il s’agirait presque d’une superbe musique pour un film muet. Les élans sont passionnés, les harmonies maléfiques ou ensorcelantes, certains passages vraiment déclamatoires. Et cependant, mon sentiment est qu’il vaut mieux oublier les détails du programme et laisser place à une chorégraphie plus personnelle, plus irrationnelle.

L’on trouve des influences évidentes dans cette œuvre, et plus généralement chez l’Ivanovs d’avant-guerre. La tradition romantique russe, sans doute. Mais, plus nettement, le Scriabine orchestral, et aussi Debussy et Ravel. Très souvent (trop souvent, diront certains), l’on trouve des progressions d’accords parallèles très reconnaissables, très prévisibles, même. (Typiquement lettonne, j’ignore si cette musique l’est ; elle ne sonne pas vraiment russe non plus, si cela a un sens. Plus précisément, elle ne rappelle ni Prokofiev, ni Chostakowitch, ou si peu. D’autres affinités, plus surprenantes, s’y font jour, notamment avec Bax, voire Vaughan Williams.)

Seulement, et c’est un paradoxe, cette musique demande à l’auditeur de l’imagination. Il ne s’agit pas de chercher à entendre ce qui ne s’y trouve pas, mais d’abandonner une écoute critique, ou même une appréciation de chaque passage ou tableau, et d’oublier la logique et la vraisemblance. A ce prix, peu à peu, l’on peut se trouver envoûté, et c’est ce qui m’est arrivé.

Le premier mouvement est long (la symphonie dure plus de 50 minutes, et c’est sans doute la plus vaste des 21). Ses effets rhétoriques sont assez appuyés, mais l’on y croise des figures qui vous hantent longtemps, comme ce thème mélismatique qui s’élève puis retombe sensuellement.

Dans le deuxième mouvement, lent, le chœur féminin entre en scène. Pendant quelque temps, l’on croit qu’Ivanovs s’en tiendra aux incantations telles qu’il y en a pléthore dans le répertoire du début XXème. Mais cela s’anime, et la soprano soliste émet une longue phrase cristalline et langoureuse à la fois, que je trouve assez extraordinaire, soutenue de manière aussi simple que riche par les cordes. La même mélodie aux contours élaborés revient plus tard, mais elle est alors confiée aux bois avec soutien choral.

Le troisième mouvement est stupéfiant. A première vue, c’est un télescopage de motifs exaltés, allant de capricieuses exclamations des cuivres à des passages d’une frénésie quasi-gershwinienne. De toute cette agitation, de ce désordre même, naît une énergie très captivante. La partie centrale est beaucoup plus contemplative. Ce « scherzo » réussit vraiment à créer quelques visions très fortes. C’est là que l’on sent le mieux à quel point Ivanovs, malgré l’usage assumé de formules éprouvées, pouvait donner libre cours à une fantaisie parfois proliférante.

Le finale est ce à quoi l’on peut s’attendre, pendant du premier mouvement. Si l’on se place du point de vue du réalisme, de l’efficacité « cinématographique », l’on peut se demander si le cataclysme utilise les bons effets spéciaux. D’un autre côté, ces montées exaltées et tragiques sont très inventives, et si l’on oublie le texte sous-jacent, il reste de splendides images musicales. Si l’on ajoute qu’Ivanovs possède un réel sens des gradations dramatiques, ce dont témoignent plusieurs montées en puissance assez impressionnantes, l’on comprend que l’œuvre dans son ensemble ne manque pas d’une certaine grandeur, en dépit de toutes les critiques de détail que l’on peut lui adresser.

Qu’est-il arrivé à Ivanovs par la suite ? La notice du CD l’explique assez bien. Après 1948 et le rapport Jdanov, il s’est totalement soumis aux préceptes du réalisme socialiste. La 6ème symphonie, « Latgale », semble être la plus classique et optimiste de toutes. 1949 n’est pourtant pas une période heureuse dans ce pays, c’est le moins que l’on puisse dire ; mais, outre son pragmatisme, Ivanovs était sans doute l’un de ceux qui voulaient croire en une société communiste équitable. Le concerto pour violon, déjà évoqué ici, date de la même époque ; il ne me séduit pas autant que certains, mais c’est certainement une réussite. En comparaison de l’« Atlantide », c’est sûrement moins riche, mais peut-être plus abouti.

A partir de 1956, reflet peut-être d’une certaine désillusion, le langage d’Ivanovs se fait plus concis, plus dur, en un sens. Il gagne aussi une qualité plastique parfois remarquable. Ce compositeur-là est, en un sens, plus caractéristique et globalement original que celui de l’Atlantide, mais l’inspiration en est nettement moins généreuse, chaleureuse, sensible même. Néanmoins, je me répète, l’on y trouve quelques moments marquants (toccata de la 10ème, mouvement lent de la 11ème).

La 12ème symphonie voit Ivanovs à son plus « moderne ». Ce n’est pas une partition très facile à aimer d’emblée, je pense, mais elle est d’une qualité plus égale, et d’un dramatisme prenant.

Puis, peut-être sous l’influence de ses disciples, Ivanovs est revenu à un langage plus simple. La 16ème symphonie, par exemple, est harmonieuse, et ne porte guère à conséquence. Elle a peu de teneur. Il faut reconnaître qu’Ivanovs, au moins, ne s’est pas souvent laissé aller à des conclusions débordantes d’optimisme grandiloquent.

Et l’esprit d’« Atlantide », dans tout cela ? Dans une certaine mesure, on le retrouve chez un autre compositeur letton, toujours vivant à ma connaissance, Adolfs Skulte (1909). C’est un musicien que je qualifierais d’hédoniste. L’on dirait que l’Histoire et les souffrances de ses contemporains n’affectent guère son art. Je pense qu’il a un peu moins de tempérament qu’Ivanovs. Mais ses meilleures œuvres sont porteuses de plaisirs et, parfois, d’évasion.

Je ne m’en cache pas : depuis qu’Ivanovs a commencé à susciter l’intérêt marqué de certaines maisons de disques, en particulier Marco Polo, j’ai été un peu agacé de le voir présenté comme « le » grand compositeur de son petit pays. Kenins a beau s’être exilé, il a tout de même créé un corpus d’œuvres plus abouti, et, à mon sens, d’une profonde beauté ; j’attends avec impatience que Bis concrétise son projet d’enregistrer l’intégrale de ses symphonies. Quel qu’ait été le sentiment profond d’Ivanovs, sa nette soumission aux autorités pendant la période stalinienne d’après-guerre a laissé des traces fortes sur sa musique.

Mais cette « Atlantide », tout en avivant les regrets, est une grande et belle découverte, que j’ai reçue avec un enthousiasme certain. Il serait normal que, malgré ses imperfections et ses longueurs passagères, elle prenne place au répertoire. J’espère en tout cas avoir convaincu certains d’entre vous d’y prêter une oreille attentive. J’ai été séduit, touché, saisi, emporté. Ce n’est déjà pas mal. Et il y a tout le contexte, qui ajoute à son intérêt propre.

Thanh-Tâm Lê (adapté d’un texte publié ici sur la liste de discussion classique-fr)

Référence discographique

Chœur de femmes « Dzintars », Orchestre Symphonique

National de Lettonie, dir.

CD Campion Cameo 2004

ADD, 86/75 CD, 1386951

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Chœur de femmes « Dzintars », Orchestre Symphonique National de Lettonie, dir. Vassily Sinaisky
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