Éditos

Pour l’OCNT …

Comme un certain nombre de mélomanes l’ont appris par quelques articles parus dans la presse toulousaine et nationale française, le chef d’orchestre et violoniste Alain Moglia, ancien violon solo de l’Orchestre de Paris, est menacé de perdre sa position de directeur artistique de l’Orchestre de Chambre National de Toulouse (OCNT).

Il lui a été reproché des jugements tranchés sur le Requiem de Berlioz. Il lui a été reproché un engagement politique sans équivoque dans la campagne pour les municipales à Toulouse. Ces prises de position (que je ne partage pas forcément, mais auxquelles l’on peut reconnaître le droit à tout citoyen) ne sont pas ce qui me préoccupe aujourd’hui.

Ce qui me préoccupe, c’est que Toulouse risque de perdre ainsi un grand professionnel, et un grand serviteur, de la musique. Suzanne Giraud dira ce que, selon elle, notre scène musicale lui doit, et j’espère que nombre d’autres musiciens et mélomanes se joindront à elle dans les temps à venir. Fait tout aussi grave, une raison suggérée pour ce licenciement annoncé serait la programmation de l’OCNT, exemplaire, exaltante, mais décrétée « trop ardue » par certains. Trop ardue ! Derrière ce prétexte des plus contestables se cache un enjeu essentiel, qui dépasse, et de loin, le seul contexte toulousain.

Cet enjeu, c’est la liberté de découvrir les trésors presque innombrables du patrimoine classique « occidental ». C’est la nécessité de faire vivre, non seulement en disque, mais au concert, des joyaux oubliés du répertoire, ensevelis non par l’équitable jugement du temps, mais par un manque de moyens, de curiosité, d’opportunités, de découvreurs. C’est la richesse et la variété de notre paysage musical. C’est l’idée même que chaque belle œuvre est non seulement unique, utile, mais nécessaire. Pouvons-nous permettre à l’ignorance et aux préjugés de nous en priver ?

Ce droit et ce devoir de révélation, Toulouse l’incarne comme peu de grandes villes françaises peuvent s’enorgueillir de le faire, notamment à travers ses deux grandes formations orchestrales. A l’heure où risque de quitter le Capitole sans les honneurs qui lui sont dûs, il faut au moins rappeler le superbe travail d’enregistrement qui a apporté au monde entier tant de fleurons de la musique symphonique de notre pays.

Quant à l’OCNT, je n’hésite pas à l’écrire : la programmation de la saison 2001-2002 est l’une des plus enthousiasmantes que j’aie vues depuis des années, tous pays confondus. Audacieuse, elle l’est sans aucun doute : les œuvres qu’elle propose n’ont sans doute pas été jouées sur une scène française depuis des décennies, voire même jamais pour nombre d’entre elles. Elitiste, elle ne l’est en rien : pour connaître plusieurs de ces compositeurs, je peux affirmer qu’ils ne sont pas moins « accessibles », pas moins éloquents que leurs contemporains qui font depuis longtemps le quotidien de nos orchestres.

Certains avanceront que c’est là une programmation pour spécialistes, bonne pour quelque cénacle parisien, mais que Toulouse demande autre chose. Quelles sornettes sont-ce là ? Le « grand répertoire » n’est pas absent de la Ville Rose, défendu depuis toujours par l’Orchestre du Capitole, et bien souvent par l’OCNT lui-même au fil des ans. A-t-il besoin d’être protégé de son propre élargissement ? Que je sache, le nombre d’abonnés de l’OCNT a été multiplié par 8 depuis l’arrivée d’Alain Moglia à sa tête. J’ajoute que maint « connaisseur » parisien ne connaît pas tout ce que l’OCNT offre aux mélomanes toulousains cette saison, faute d’humilité, de véritable ouverture d’esprit, d’innocence. Rien n’est plus éloigné du snobisme superficiel que la sélection d’A. Moglia, constituée, de toute évidence, d’autant de coups de cœur.

Parisien de longue date et Toulousain d’adoption depuis peu, j’ai ressenti une vraie fierté de voir cette ville si attachante ouvrir ainsi toutes grandes ses fenêtres sur les parfums du vaste monde. Oui, cette saison de l’OCNT honorerait tout centre musical, quelle que soit sa taille. Et loin de la pérenniser en une belle tradition d’exploration, promettant des révélations plus fortes encore, propice à conforter l’esprit d’aventure du Capitole voisin, l’on voudrait nous priver même des concerts déjà annoncés ? Ce serait une honte, à la mesure de l’honneur ainsi bafoué. Je ne peux croire qu’un Philippe Douste-Blazy cautionnerait cela ; encore faut-il qu’il réalise pleinement l’erreur qui se prépare et ses conséquences à court, moyen et long terme.

Certains diront que Toulouse est une ville meurtrie, et que l’urgence est ailleurs. J’étais à Toulouse au moment de l’explosion. Puis j’ai vu les appartements dévastés et les habitants choqués, j’ai senti que les pansements provisoires apposés par nos mains dérisoires ne leur épargneraient aucune des rigueurs de l’hiver. Je sais les deuils, les amputations, les blessures que rien ne refermera jamais. Mais l’homme en détresse a-t-il moins besoin de beauté ? Il ne s’agit pas de comparer l’incomparable, mais l’on n’a jamais vu un affligeant gâchis atténuer une catastrophe.

Dans les jours à venir, j’aimerais vous parler un peu des quelques compositeurs programmés par l’OCNT, que j’ai eu le bonheur de découvrir, et auxquels une politique à courte vue menace de refuser le droit même à être écoutés une fois sur notre sol.

Refuser à une grande œuvre oubliée le droit d’être entendue, c’est comme piétiner une fleur rare et la soustraire à la joie des hommes. Il faut des années pour la trouver ; une soirée de mépris ou de négligence suffit à l’ensevelir pour des décennies. Mais je ne me vois pas comme un écologiste marginal du monde musical. Combien de fois n’ai-je eu le privilège de partager avec des amis des trésors dont ils ignoraient l’existence, et qui leur sont aujourd’hui intimement chers, non par leur rareté, mais par leur beauté ? Non, ceci ne concerne pas les seuls amateurs de musiques méconnues, mais bien tout amoureux de la musique.

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