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Fazil Say, compositeur virtuose et virtuose compositeur

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Serge Prokofiev : Symphonie classique
Fazil Say : Concerto pour piano n°3 (création mondiale et commande de Radio-France)
Dimitri Chostakovitch : Symphonie n°10
12 et 13 janvier 2002, Théâtre des Champs-Elysées Orchestre National de France, Fazil Fay (piano), Eliahu Inbal (direction)

Le 12 et 13 janvier dernier présentait en première mondiale au TCE son troisième concerto pour piano, commandé spécialement par Radio-France. Je ne connaissais pas du tout auparavant, si ce n’est de nom et de réputation bien entendu. Mais j’étais curieux d’aller entendre ce jeune pianiste turc jouer son propre concerto, c’est un fait si rare aujourd’hui. Le reste du programme était de plus très alléchant : la délicieuse Symphonie Classique de Prokofiev et l’impressionnante et saisissante dixième symphonie de Chostakovitch.

En effet, il est rare aujourd’hui de voir des pianistes virtuoses qui soit aussi des compositeurs. Cela était assez courant à l’époque romantique (et même avant) où tous les grands virtuoses du piano (ou du violon aussi) écrivaient aussi leurs propres concertos pour voyager de concerts en concerts. Je pense bien sûr les grands noms de la musique : Liszt, Chopin, Alkan ou Rachmaninov par exemple. Mais la série de disques d’Hyperion consacrée aux concertos romantiques pour piano nous montre bien qu’un nombre impressionnant de virtuoses ont laissé au moins une fois un concerto de leur plume. Certes tous ces concertos ne sont pas des œuvres géniales qui ont révolutionné la musique, mais certains d’entre eux sont loin d’être négligeables et sont magnifiques à écouter, je pense notamment aux concertos de Scharwenka, Van Sauer, Paderewski, Medtner, Kullak, Henselt, Rubinstein ou Mac Dowell pour ne citer qu’eux.

Il est peut-être dommage aujourd’hui de voir qu’un grand nombre de virtuoses ne sont plus du tout compositeur, et vice versa qu’un grand nombre de compositeurs ne soient plus de grands virtuoses. Seuls quelques organistes/compositeurs comme Thierry Escaich échappent encore à cela.

Avec on a devant soi un véritable virtuose à la personnalité bien prononcée (même trop pour certains) et qui sans complexe écrit la musique qu’il a envie sans se poser de question esthétique ou musicologique. Son troisième concerto est une œuvre belle, directement accessible. Il parle ainsi de son style : « J’utilise tous les langages à ma disposition : musique tonale, jazz, musique turque, écriture dodécaphonique, mais je refuse à tomber dans un système. Je fais partie de ces artistes qui ont vu combien une certaine musique contemporaine a pu se séparer du public après la Seconde Guerre mondiale. Ou plutôt, j’arrive à un moment où cette séparation est derrière nous, où il nous faut prendre la mesure de l’héritage immense qui nous est légué. Et pour moi qui ai pied dans chacune des deux cultures, cet héritage est d’autant plus vaste. »

Fazil Fay a en effet pied dans deux cultures car il partage sa vie entre sa Turquie natale et New York. Et les événements du 11 septembre dernier l’ont profondément touché si bien qu’il révisa son troisième concerto pour remplacer le dernier mouvement, initialement prévu comme un final brillant mélangeant jazz et musique turque, par une méditation douloureuse.

Le premier mouvement « Silence of Anatolia » est assez étrange et très libre de construction mélangeant poésie sonore, un grand crescendo et une note inlassablement répétée comme un fil conducteur.

Le second mouvement « Obstinacy » est une véritable toccata mécanique à la manière de Prokofiev. Page très percutante qui, selon le dire de son auteur, reflète son caractère « obstiné ». Il est construit comme un scherzo avec un trio central plus « calme », mais toujours aussi obstiné, où Fazil Say place une main sur les cordes afin de produire avec l’autre main un son proche d’une cithare avec les touches de son piano. Le mouvement se termine par une basse obstinée implacable. Cette page où est réuni l’essentiel de la virtuosité du concerto fut bissée lors des deux soirées.

Le troisième mouvement « Ballad » est un grand épanchement lyrique. En écoute en aveugle j’aurais été prêt à l’attribuer à Rachmaninov tant l’influence du lyrisme suave et sensuel du « russe d’Hollywood » est patente. C’est vraiment un moment de toute beauté sans autre prétention que l’émotion pure.

Le final « Elegy » reprend la même thématique que celle du premier mouvement mais avec un caractère fantomatique troublant et d’une belle sensibilité où le piano dialogue avec les percussions. Ce dernier mouvement donne à tout le concerto une note sombre là où le final brillant initialement prévu aurait assuré un équilibre plus classique.

L’œuvre fut très chaleureusement applaudie par le public parisien, sous le charme de cette musique à la fois originale mais classique, percutante mais pas bruyante, lyrique mais pas rose bonbon, sombre mais sans pathos.

Le reste du programme, assuré par l’ et , naviguait dans des zones plus connues et fut magistralement exécuté.

Ce concert me donne envie en tout cas d’écouter les deux premiers concertos de Fazil Fay, et cette fois-ci plus par plaisir que par curiosité.

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