Piotr Anderszewski, un chef pour qui l’habit ne fait pas la manne

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Paris. Au Théâtre de la Ville, le 22 Janvier 2002, 20h30. Récital (direction et piano) de Piotr Anderszewski. Wolfgang-Amadeus Mozart : Symphonie n° 41 en ut majeur « Jupiter » KV 551. Concerto pour clavier et orchestre n° 24 en ut mineur KV 491. Franz-Josef Haydn : Concerto pour clavier et orchestre n° 11 en ré majeur Hob VIII/11. Ensemble Sinfonia Varsovia.

Un trimestre s’est écoulé depuis sa course en solitaire (Bach – Beethoven – Szymanowski) dans le même Théâtre de la Ville, en octobre dernier : , cette fois, y revient avec son Steinway, mais aussi comme chef d’orchestre. Magistère nouveau pour ce jeune pianiste (à peine plus de trente ans !), qui prend sous son aile un petit ensemble de chambre polonais, comptant entre vingt et trente musiciens. La lecture du menu, de prime abord, déroute par sa routine, si l’on peut dire… N’étaient les affinités déjà bien établies entre Anderszewski et la musique du XXe siècle, dont la pratique est absolument indispensable, on s’inquiéterait presque qu’un artiste si neuf choisisse d’absolus chefs d’œuvre, certes, mais dont la recette peut sembler a priori un peu… recuite.

On se rassure vite : il a plus d’une idée quant aux condiments. Il débute par la direction seule, avec un effectif des plus allégés comme on a écrit. C’est l’une des excellentes leçons des recherches philologiques «  à l’ancienne » des années 80-90 chez Mozart. Et le Polonais de convoquer sans barguigner l’auditoire d’un théâtre plein comme un œuf, dans une «  Jupiter » qui fera d’autant plus date, qu’elle n’est pas vraiment une mal-aimée ! L’Olympe, qu’une certaine postérité accole à cette ultime symphonie, n’est pas pour lui un lieu hors d’atteinte qu’on invoque avec une solennité mêlée d’effroi. C’est un luxe-calme-volupté qu’on s’approprie avec naturel, de plein droit. Le thème n° 2 de l’Allegro vivace, ce sont les Champs-Elysées de l’Orphée et Eurydice de Gluck, paradis ni mièvre ni empesé, où les cordes du continuent d’exposer une exceptionnelle transparence.

Sans habit, en une simple et seyante tenue noire (pull sur pantalon), Piotr dirige à mains nues : refusant la baguette, il façonne de ses belles phalanges de pianiste une bulle d’air onctueuse, jamais distante, amoureusement complice de ses instrumentistes. Présent sur tous les points d’articulation, il use d’agogique (légère variation du tempo) autant que de gestique. Celle-ci peut paraître un peu outrée, mais l’apollinienne silhouette du jeune homme la maintient dans l’élégance. Un peu trop peut-être, dans l’Andante ? Plus tard dans sa carrière sans doute, il mettra, dans les intermèdes en mineur, davantage de questionnement. Le Minuetto, qu’il se garde de trop scander sur les temps forts, passe à toute allure, comme un parfum volatil mais obsédant. C’est exactement le contraire avec le Finale. Les fameux accords (do-ré-fa-mi) n’ont donc pas fini de faire parler d’eux.

Non seulement les attaques sont d’une variété dynamique sidérante autant que nouvelle (pianissimo sur la première mesure !), mais la cathédrale s’enrichit d’ogives, vitraux et pinacles insoupçonnés, sans rien perdre de sa clarté d’ensemble. Débarrassées de leur tonitruance, les interventions des cuivres dans la coda sont épurées ; conclusives certes, mais jamais péremptoires. Anderszewski laisse ouverts les vantaux du portique : épatant, sans contredit ! D’autant qu’il évite soigneusement la pétarade, souvent le passe-partout motorique de quelques-uns de ses collègues aux instruments très verts. De quoi saliver pour le deuxième essai, non moins périlleux : ce fameux 24e Concerto pour clavier en ut mineur, qui depuis Beethoven jusqu’à Gould en passant par Fischer (Edwin), n’a cessé de susciter l’admiration des spécialistes et du public. Sans jamais livrer toutes les clefs de son énigme.

Qu’on ne compte pas sur le longiligne pianiste pour nous en donner d’autres. Il va au contraire s’employer, tout en aérant en surface son point d’aiguille, à en épaissir le mystère. Dans l’exercice peu aisé de la direction depuis le clavier, il s’interdit de laisser le ronronner, mais au contraire, dès le premier thème, le force à évacuer tout pathos, rendant par la retenue le climat plus délétère encore. C’est là surtout qu’interviennent les vents de la petite formation varsovienne, très sollicités dans ce magnifique ouvrage. Ils sont à l’image du reste : littéralement, inouïs. Plus ciselé, plus velouté, plus tendre ; plus raffiné et plus simple à la fois – à l’image du toucher d’Anderszewski, qui sculpte jusqu’aux silences : cela ne se peut !

Aussi frappants sont les intermèdes à entrelacs du Larghetto central, délicieusement mélancoliques ; que les cadences du pianiste (celle du Finale : visionnaire, oppressante, en un mot moderne, est de son propre cru). Elles retournent à la source de la liberté, sertissant d’un diadème de «  mini-concerto » le concerto lui-même. Brillantes comme il se doit, mais brèves, denses, rudes. Doigté sûr et mœlleux à la fois, pétri de confidence mozartienne ; lequel, par-delà Perahia, fait révérence à… Clara Haskil ; certes, il est de moins bons mentors. Un doigt de «  Mitteleuropa », à ce propos, cela vous chante pour finir ? La Roumaine, précisément, a jadis gravé le petit bijou qu’est le 11e Concerto pour clavier de (EMI, Références). A Esterházy, ce maître a pu cultiver à loisir une «  hungarité » qui ne saurait déplaire à , Hongrois par sa mère.

Pur hasard – et pur bonheur -, le Finale de cette œuvre est un Rondo all’Ungarese virtuose, jubilatoire et saccadé auquel le chef-pianiste confère cent nuances, aux antipodes d’une caricature rythmique. Muni d’un violon, et dans le 3e Concerto de Mozart, il s’appellerait Gilles Apap. Au cours des deux mouvements précédents, le retrait de nombreux vents (seuls subsistent deux cors et deux hautbois) a permis aux cordes du Sinfonia Varsovia de reprendre le devant de la scène. Avec quelle simplicité pré-romantique dans la cantilène du Poco adagio, tandis que la joie de vivre inépuisable du Vivace initial les a vues jouer au badminton avec un soliste bondissant mais rigoureux, visiblement aux anges ! Il n’est pas le seul : dans la meilleure tradition rococo, le Rondo est bissé avec le même brio, suivi d’une ovation aussi nourrie que les agapes qui vienne de s’achever. Piotr Anderszewski n’est pas peu doué, et il est impressionnant d’imaginer la marge qui lui reste encore. Peut-être la thématique des Folles Journées nantaises 2002 lui a-t-elle inspiré ce voyage au cœur du plus solide répertoire austro-hongrois, une fois de plus renouvelé ; qui lui va comme un gant, et pour lequel en effet, il n’a guère besoin de l’habit.

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