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Un homme à la mer : les Crimes de Grimes

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 3-III-2002. Benjamin Britten : Peter Grimes. Kim Begley (Peter Grimes) – Jonathan Summers (Capitaine Balstrode) – Judith Howard (Ellen Orford) – Anna Steiger (Auntie) – Julianne Borg (Première Nièce) – Cécile Galois (Deuxième Nièce) – Marita Knabel (Mrs. Sedley) – Alfred Kirschner (mise en scène) – Chœurs et Orchestre du Capitole, Richard Bradshaw (direction).

Peter Grimes

Avis de tempête sur la Ville Rose ! Après deux spectacles ternes, il était grand temps que Toulouse se reprît ! Mission accomplie, grâce à ce suffocant drame maritime de l’un des plus grands compositeurs anglais du XX° siècle : . Violent réquisitoire contre l’exclusion, la bêtise et la morale mesquine. L’on pourrait craindre d’assister à un fait divers banal, une chronique sociale appliquée au destin d’un pêcheur marginal, en butte à l’hostilité de ses concitoyens… Plusieurs de ses apprentis ont disparu au grand large dans des conditions mystérieuses ; procès ; acquittement faute de preuves tangibles – mais le doute subsiste, et c’est un poison insidieux : Grimes, c’est M le Maudit !

Servi ici par une mise en scène délibérément expressionniste à la Brecht, également proche par l’esprit de l’univers halluciné de Fritz Lang, Britten a bâti un plaidoyer d’une humanité poignante en faveur d’un être perçu comme une bête malfaisante à éliminer, poursuivie par la vindicte d’une foule incontrôlable. Selon Kirchner, le drame entier se confond avec un gigantesque ciel – presque l’élément unique du décor -, avec la mer (invisible ici), autre protagoniste omniprésent dans l’œuvre. Tour à tour rougeoyant, paré de teintes violacées, de stries de bleus clairs, bleus turquoise, bleus-gris ; puis, au fil du temps de plus en plus noircis : l’on pressent sous cette chape de plomb le cataclysme imminent.

Sous cet horizon embrasé, la scène en plan incliné représente une société rigoriste bancale, une communauté gangrénée par la peur. Celui qui affiche une différence, une indépendance farouche, bascule et tangue face à ces inflexibles censeurs. Juges moraux, étriqués, hermétiques à toute velléité de compassion. Peter Grimes est vaincu d’avance – victime expiatoire.

Toute l’orchestration, haute paroi liquide, est balayée d’un souffle marin puissant, annonciateur de la tempête qui enfle, et épouse le mouvement de l’Océan : ressac, flux et reflux, marée montante, houle. L’écume salée des notes éclabousse d’entrelacs des phrases mélodiques qui s’abattent les unes sur les autres de façon cyclonique. Tout l’opéra de Britten, « sea symphony lyrical and choral », est une arche dans la tourmente. Toutefois, dans ce conte cruel, seuls quelques personnages osent montrer une solidarité (coupable) avec Grimes.

L’institutrice, le Capitaine, Auntie et ses nièces, même si elles sont impuissantes à le sauver, tentent l’impossible rédemption. Traqué tel un animal sauvage, il ira s’abîmer en mer ; et dans ce sanctuaire pélagique connaîtra enfin la paix. La distribution présentement réunie sert à merveille le dessein « britténien » ; elle est naturellement consubstantielle à la musique. La surplombe – déjà solide Siegmund in loco dans la Walkyrie de 1999 -, lequel se situe dans la lignée d’un Vickers ou d’un Rolfe Johnson [superbe version Haitink]. Que l’on excuse la trivialité de la remarque, c’est du chant « les tripes à l’air » – élégiaque pourtant, et torturé -, qui s’accompagne d’une prestation d’acteur exceptionnelle.

Le beau soprano lyrique de Judith Howard contribue au plaisir du spectacle. Timbre moiré, avec des piani irisés de lumière tamisée. A cet égard, le quatuor « From the gutter » – pur instant de grâce pour la voix féminine en état de miroitement ! – est un chant des sirènes immatériel, un vibrant hymne à la poésie lunaire dans le plus anthologique style bellinien ! (Si Vincenzo Bellini avait vécu au XX° siècle, voilà exactement ce qu’il eût pu écrire…) L’on s’immerge alors dans un balancement syntonique ondulant, au sein duquel la voix d’Ellen se pare d’un halo coralien.

La direction de Richard Bradshaw n’appelle que des éloges. Chaque séquence, chaque pan symphonique est traité comme un ressort de plus en plus tendu ; pour éclater avec sauvagerie, voire bestialité, dans l’implosion finale. Au cours des interludes instrumentaux, l’on passe du raffinement debussyste à une tension mortifère quasi-chostakovienne. En outre, Wozzeck n’est jamais bien loin ; et l’on peut aussi goûter quelques correspondances avec la cantate Moby Dick d’Hermann. Inconstestablement, le temps-phare de la saison capitoline… Vivement un opéra de Delius en lieu et place d’un énième recyclage insane !

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Toulouse. Théâtre du Capitole. 3-III-2002. Benjamin Britten : Peter Grimes. Kim Begley (Peter Grimes) – Jonathan Summers (Capitaine Balstrode) – Judith Howard (Ellen Orford) – Anna Steiger (Auntie) – Julianne Borg (Première Nièce) – Cécile Galois (Deuxième Nièce) – Marita Knabel (Mrs. Sedley) – Alfred Kirschner (mise en scène) – Chœurs et Orchestre du Capitole, Richard Bradshaw (direction).

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