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Un chef proprement fantastique

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Paris. Salle Pleyel. 6.III.02 – Berlioz : Ouverture du CorsaireSchubert : Erlkönig, adaptation pour orchestre d’Hector Berlioz – Schubert : Erlkönig, adaptation pour orchestre de Franz Liszt – Prokoviev : Concerto pour violon et orchestre n° 1Berlioz : Symphonie Fantastique, épisodes de la vie d’un artiste . Concert de l’Orchestre de Paris – Cycle Berlioz 2003. Vinson Cole, ténor – Laurent Korcia, violon – Ensemble vocal Michel Piquemal. Yutaka Sado, direction.

L’, on le sait, s’est engagé depuis quelque temps déjà dans un cycle Berlioz in vivo appelée à faire date, ne serait-ce que par son exhaustivité, justement. On a compris qu’il se situe dans la droite ligne de la (ridicule) préparation, commanditée par la Ministre de Culture, du transfert de quelques ossements du Maître, au Panthéon en 2003. Souhaitons que lesdits ossements, ces vénérées reliques, n’aient pas de conscience, car ils pourraient invoquer quelques clauses de sauvegarde. Songer par exemple, lors de quelque nuit d’hiver, au tristounet Magic Circus (bien moins palpitant que l’original, on vous l’assure) de Jacques Mercier remplaçant Armin Jordan au même endroit, le Jeudi suivant ; pour, entre autres, des extrait symphoniques de Roméo et Juliette, à faire mieux comprendre l’acceptation de son destin par Abélard… On ne se fera donc pas violence pour être indulgent plus que permis.

Ces préliminaires étant posés, ne faisons pas la fine bouche, et picorons les vrais et nombreux bonheurs de ce concert, avec gourmandise. Il y en eut encore ce 7 Mars, pour le natif de la Côte Saint-André du moins, et par la grâce du chef . Qui, pour partager la nationalité de Seiji Ozawa, aura démontré qu’il était (outre un mahlérien hors norme) un serviteur de la geste berliozienne autrement plus subtil que son aîné – dont la calamiteuse Damnation de Faust continue de résonner dans les murs (fort fragiles, il est vrai), de l’Opéra Bastille. Geste berliozienne ? Qu’est-ce à dire du complément prokofiévien, alors ?!

Chaque programme propose, en effet, une escapade hors les murs des souvenirs d’égotisme de notre Lélio national : évidente bonne idée, quand elle ne débouche pas sur un Prokofiev nul et non avenu, ainsi qu’il a fallu en endurer un ! Il est même pathétique (qui gère la programmation ?) de desservir l’un des compositeurs russes les plus doués par l’octroi d’un de ses grands ratages – comme tout musicien bien né en commet. On ne réussit pas deux fois le « coup » de la Symphonie Classique ! Page géniale, qui est au jeune Prokofiev ce que The Rake’s Progress est à Stravinsky, ou Der Rosenkavalier à Strauss : un pastiche en hommage sui generis, et donc profondément personnel, au siècle dit des lumières.

Las ! Le premier Concerto violonistique n’appartient pas à cette race des seigneurs. L’originalité de son ordonnancement (modéré – rapide – modéré) est bien la seule qui lui soit propre. Le reste n’est qu’un scolaire et besogneux enfilement de fausses perles vides et éventuellement racoleuses, avec une stérilité mélodique, une impuissance du coloris qui forceraient a contrario l’admiration. En grand chef qu’il est, sait qu’on ne perd ni son temps ni son énergie avec de telles billevesées, et donc expédie fort intuitivement les affaires courantes. Avec la courtoise de laisser exprimer son ego dans des pages qui n’en ont aucun. Le violoniste qui monte en a-t-il un, au moins ? Sans doute, mais pas en cette soirée.

A sa décharge, on l’a écrit, l’œuvre est consternante. Il eût pu du moins consentir quelques efforts pour la rendre ne serait-ce que… décevante. Rien de tout cela. Un violon atone, mat et sinistre, fonctionnaire au possible, exécute au sens littéral du terme des gammes inutiles. La partition se veut-elle élégiaque, elle n’y parvient de toute façon pas ; et l’instrumentiste se charge d’en rajouter sur l’ennui qui lui sert d’ossature. En bis, un extrait aussi brillant que vain (on pense à quelque vocalise suragile et superfétatoire, dans une exhumation baroque de complaisance) d’Eugène Ysaÿe, déchaîne l’enthousiasme de la salle. Pour quoi donc ? La musique, ou la seule virtuosité ?!

Allez, qu’importe tout cela ; seul compte Berlioz ! Il a été royalement servi. Quelques bémols toutefois, mais mineurs : sa transcription du Roi des Aulnes schubertien est habile, mais moins spectaculaire et poignante que celle de Liszt, créateur de Benvenuto Cellini du reste… Son Ouverture du Corsaire n’est peut-être pas sa page la plus délicate, mais au moins a-t-elle trouvé en Sado un serviteur – une fois de plus – intelligent , faisant ronfler avec splendeur un beau moteur (de Toyota ?) ne demandant qu’à démarrer au quart de tour. Le magnifique matériau de Vinson Cole se goûte dans les deux Schubert transcrits, par une habileté confondante face à une telle orchestration, à réussir les trois voix (l’enfant, le père, la mort). De la belle ouvrage, encore confirmée par ces bouteilles à l’encre que sont les Cantates !

Herminie, Cléopâtre, Sardanapale ont désormais acquis leur statut de chef d’œuvre, depuis que les jurés du prix de Rome ne sont plus là pour les « apprécier ». Quid alors de la mort d’Orphée ? Une splendeur, de nouveau, façonnée au burin par un Yutaka Sado aussi orfèvre que Cellini soi-même. Et qui, outre un naturel mélodique extravagant (et une orchestration qui est rien moins que la voie de son maître), propose une partie de ténor magnifiquement galbée – hélas chantée par Cole dans une langue extra-européenne – et un postlude, un épilogue instrumental à faire pleurer les pierres ! On songe au cortège funèbre de Juliette dans Roméo ; ou – mieux encore – à l’addendum choral sans rémission à la mort de l’héroïne, dans le purcellien Didon et Enée.

On se demande seulement ce que fait, dans de tels luxe, calme et volupté, une équipe chorale impréparée, chantant faux et laid, en des accents maladroitement démarqués de la langue infernale du Faust ; quand ils ne sont qu’une incapacité navrante à se hisser vers des cimes trop élevées peut-être, pour se laisser apprivoiser aisément… Resterait donc une impression mitigée, si le chef ne se lançait en deuxième partie d’un concert (décidément fort long !) dans un aggiornamento marathonien de la Fantastique ; qu’on pense connaître sur le bout des croches et anicroches. Pour ne citer que le disque, plusieurs Münch et Monteux, d’autres Davis, un Mitropoulos, un Martinon, un Markevitch ou un Gardiner ont semé quelques pépites dans la célébrissime partition. Risqué, donc.

Avec un effectif coquet (pas moins de deux tubas), une boiserie de luxe (clarinettes en particulier), et des cordes affûtées par des répétitions au forceps, on se doute que les épisodes de la vie d’un artiste seront agités. Agité, Yutaka Sado l’est aussi à son pupitre ! Rien de la gestique ne donne dans le sobre et l’économie. Depuis Harry Christophers et ses Sixteen, on n’en a guère pris autant dans les yeux… et en ce cas, dans les oreilles. « Rêveries, Passions », c’est déjà en soi un mini-poème symphonique. Jamais peut-être l’ombre de Liszt (Mazeppa, Les Préludes) n’a autant plané sur ce Berlioz de 1830. Contresens du Japonais, de conduire à Weimar avant l’heure le jeune Hector ? Non, légitime anticipation plutôt, et refus du sentimentalisme « Harriet Smithson » qui colle à la peau de l’Isérois, telle une tunique de Nessus à retardement.

Suite de la démonstration dans les trois mouvements corollaires (car déjà tout est dit dès le premier, en quelque sorte ; merci à Sado de nous le rappeler !). « Un Bal » dépassant tout ce qui semble avoir déjà été fait, par son antinomie voulue entre l’appui sur le premier temps de la valse ; et le refus de toute vulgarité de guinguette, fût-elle au deuxième degré. Les méphistophéliens amateurs de « Marche au Supplice » bien « gore » en seront pour leurs frais avec Sado. Sans rien gommer du macabre à grand spectacle (Franz Liszt, toujours, et la Totentanz !), surtout dans les derniers accords ; et avec un sens de la progression dramatique que seuls un Chung ou un Janowski des grands jours ont su mener dans l’Hexagone, le chef restitue avant tout ce cri de grand adolescent amoureux – à l’âge où on sait que les jeunes Werther sont légion. Avec des cuivres et percussions convoqués sans ménagement pour une chute de guillotine à faire véritablement peur, avoir préalablement réussi la « Scène aux Champs » peut sembler facile – simple effet de contraste ?

Que nenni ; encore faut-il savoir chanter et faire chanter, avant de « tonitruer » avec tant de talent ! Du miel, des bruissements exquis dans les ramures, entre Harold en Italie et la Pastorale de qui l’on sait, pour sûr. Mais encore, un sens quasi rossinien (Berlioz adorait Guillaume Tell) de la peinture de l’orage. Accumulant avec autant de passion l’or des mines du Roi Salomon, Yutaka Sado n’a pas eu à forcer ses très grands dons pour glisser – et conclure – sur un « Songe d’une nuit de Reine de Sabbat », si l’on peut dire. Harriet Smithson et son fameux thème, déformé par les grincements de la clarinette, c’est gentil… mais guère suffisant, un tantinet « image d’Épinal » même. Mieux vaut aller, déjà, à Moussorgsky, et à sa Nuit sur le Mont Chauve bien entendu ; et davantage, sans doute, à ces petits secrets de l’âme humaine, individuelle ou collective, que le Russe aimait à mettre en avant. Comme  : ce témoin des Trois Glorieuses, socialement si peu révolutionnaire ; qu’il lui aura fallu, et le papier à musique, et des chefs capables de tels maelströms à la Delacroix, pour imposer à la postérité le souvenir de ses révoltes. Une très grande lecture, véritablement fantastique dans tous les sens du terme.

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