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Juan Diego Flórez – C’est le Pérou !

À emporter, CD, Opéra

Airs d’opéras de Gioachino Rossini : Sémiramis, Othello, Le Barbier de Séville, La Pie voleuse, L’Italienne à Alger, Zelmire, La Dame du lac, Cendrillon. Juan Diego Flórez, ténor ; Orchestre Symphonique et Choeur « Giuseppe Verdi » de Milan ; direction : Riccardo Chailly. 1 CD Decca-Universal 2002, n° 0 28947 00242 0. Durée : 59’43’’.

 

Au disque, il n’est pas un débutant : quelques participations à des enregistrements d’opéras l’ont déjà fait remarquer (¹). 1999 : en trois duos interpolés entre les airs, ravit sans difficulté la vedette à Vesselina Kasarova dans son récital Rossini (Bmg-Rca). Plus près de nous, Decca et Chailly l’ont déjà sollicité par deux fois : Verdi et Rossini (²). Droit au but : la présente anthologie est à prendre dans les deux sens du terme. Annoncée par la rumeur depuis près d’un an, au cœur du répertoire de Flórez, elle ne va pas peu contribuer à la jeune gloire de ce ténor « de grâce et d’agilité » rayonnant. Lequel vient rapporter avec gentillesse au Vieux Continent, une bonne rasade de l’or des Andes, que des conquistadores ont oubliée en partant.

De quoi s’agit-il, au juste ? Manquait-on à ce point de récitals ou d’intégrales de qualité depuis la « Rossini Renaissance » (³), pour qu’un premier CD d’un gamin de vingt-neuf ans paraisse si extravagant ?! Que non pas : on manquait simplement de ténors ! Le « Cygne de Pesaro » est sans pitié pour les voix ; Callas, puis d’autres, ont remis le soprano « dramatique colorature » sur les rails. Horne (en particulier) a porté au pinacle le mezzo héroïque travesti, Ramey a fait nos délices avec sa basse chantante et souple. Mais les ténors ? Même en tenant compte de la diversité de cette tessiture (quatre pour Armide, trois pour Hermione, etc…), les cinquante dernières années n’ont pas validé de personnalité véritable en ce domaine.

Sauf Rockwell Blake ; excellant comme Juan Diego tant dans le bouffe que dans le sérieux. D’un timbre ingrat, hélas pour lui, il a chassé sur les mêmes terres : éclat, technique, velours. Couronnés d’un haut-médium et d’un aigu insolents, infaillibles – lyriques pourtant ! Tous apanages supposés de Davidde, le Napolitain haut perché que Rossini gâta particulièrement. Pendant que Nozzari héritait de rôles plus « baryténor » – aujourd’hui le pré carré de Charles Workman. Pour les autres, maigre bilan. Alva, Palacio (mentor de Flórez), Gonzalez, Merritt, Gimenez, Matteuzzi, Ford… des hommes valeureux, voire performants, jamais totalement idoines.

Travaux pratiques : commencer le festin du Péruvien par Zelmire (n° 6, air d’Ilos : « Terra amica »). Ecriture redoutable d’entrée, bien sûr… et quinte aiguë (du la au contre-ut dièse) sollicitée avec une élasticité diabolique. Le chanteur paraît en récréation et nous enivre d’une virtuosité pénétrante, jamais gratuite. Ajouter cette virilité douce, cette suave vaillance dans un métal ambré d’ange protecteur – c’est un air guerrier en même temps que conjugal – ; où le sentiment, et non la sentimentalité, fait bon ménage avec des chœurs très martiaux. Dure confrontation pour le William Matteuzzi de l’unique intégrale (Scimone, Erato) !

Poursuivre le petit jeu serait cruel et longuet ; ne comparons donc Don qu’à lui-même. Dans le Ramiro de Cendrillon, par exemple ? Il séduit déjà sur une médiocre bande vidéo, en provenance de Pesaro (auprès de Sonia Ghanassi). C’est évidemment plus complexe de se surpasser seul, qu’avec des faire-valoir. Qu’à cela ne tienne : il compose en se jouant un Prince Charmeur roucoulant à souhait, tendre et follet, papillonnant – dont nulle midinette ancillaire n’a jamais osé rêver.

Et encore un atout maître : le moelleux ; en italien, morbidezza. D’autant plus fondamental, qu’à la fois technique et expressif : la voix doit être claire, détachée, aussi bien qu’élégiaque et languide. En quoi Rossini, tout comme Bellini, se rapproche de Mozart – n’en déplaise à quelques musicologues grincheux. Humons deux très belles roses dans le bouquet : Sémiramis, air trompeur où la facilité n’est qu’apparence (alors que la pyrotechnie du rôle-titre est relative !). Et la Dame du lac, modèle de galbe et de plastique, sorte de Naissance de Vénus botticellienne en musique…

Citer le reste relève de l’excès de zèle : il est à l’image de ce qui précède. Attention, toutefois : l’Andin n’est pas seul. Avec lui – et non à côté de lui – on trouve un capiteux autant que virevoltant. Très peu de chefs du XX° siècle ont saisi, et encore moins rendu, l’importance de Rossini. Quant à résoudre la quadrature du cercle de ses crescendi ! Toscanini, Serafin, Fricsay, Abbado… Chauffant un alambic au suc aussi liquoreux que mousseux, Chailly fait jeu égal désormais.

Orchestre et chœur Giuseppe Verdi de Milan – avec qui il donne aussi du Bach – sont découpés comme de la dentelle (les bois !) ; stimulants et apaisants – telle l’ondée qui précède et suit l’orage. Roborative direction qui étourdit d’autant plus que, pour une fois, le staff technique Decca est à la hauteur : le rendu sonore est exceptionnel. Décret : ce premier Flórez, dont l’unique défaut est la brièveté, en appelle, séance tenante, d’autres. Après l’éphémère embellie due (avant guerre) à Conchita Supervia, les authentiques pépites rossiniennes ont été trop rares depuis 1952, pour que celle-ci ne donne pas envie de se faire receleur.

(¹) Sémiramis avec Edita Gruberova et Ildebrando d’Arcangelo, Nightingale ; plus Donizetti, Meyerbeer, Mozart, Paisiello, Zingarelli… Presque tout indisponible en France ! Lire la belle discographie dans Répertoire de Février.

(²) Tous deux sortis en 2001. Verdi : Messe solennelle, Pièces sacrées de jeunesse, Libera me per Rossini – Rossini : Cantates (Le Nozze di Teti e Peleo, Il Pianto d’Armonia sulla morte d’Orfeo).

(³) On entend par là, la résurrection d’une partie significative de sa production, en particulier les opéras sérieux. Le déclencheur fut l’Armide du 26 Avril 1952 au Mai Musical Florentin, avec Maria Callas, dirigée par Tullio Serafin. Le Dr Philipp Gossett, le maestro Alberto Zedda – et d’autres – ont beaucoup œuvré pour la poursuite de ce travail.

Un très bon petit livre : Rossini, l’Opéra de Lumière, de Damien Colas ; Découvertes Gallimard, 1992.

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