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Ravel, Saint-Saëns Magnard au TCE

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Concert donné le jeudi 25 avril 2002 au Théâtre des Champs-Elysées, Paris.
Maurice Ravel : Valses nobles et sentimentales
Camille Saint-Saëns : concerto pour piano et orchestre n°4 en ut mineur opus 44
Albéric Magnard : Symphonie pour orchestre n°4 en ut dièse mineur opus 21
Orchestre National de France
Piano : François-René Duchable
Direction : Hugh Wolff

Programme à la fois homogène et hétéroclite pour ce concert de l’Orchestre National. Homogène car proposant trois grandes pages représentatives de la musique française se distinguant par leur sensualité et leur lyrisme, et hétéroclite car si les deux premières sont des chefs-d’œuvre largement connus et reconnus, la troisième était réservée, il y peu encore, à quelques initiés et curieux.

Le concert débutait par les Valses Nobles et Sentimentales de Ravel. Petit mais véritable chef-d’œuvre de légèreté et de bonheur qui, sans se prendre au sérieux, sait toujours toucher la corde sensible et l’âme poétique de chacun. Tout l’art de Ravel. Belle introduction délicatement jouée par l’Orchestre National.

Le quatrième concerto pour piano de Saint-Saëns en ut mineur est, avec le deuxième en sol mineur, le plus connu et le plus joué de ses cinq concertos (au passage, ce sont aussi les deux seuls en mode mineur de la série). Comme le deuxième concerto, Saint-Saëns adopte ici une forme assez originale et qui préfigure celle de sa fameuse troisième symphonie, elle aussi en ut mineur : deux parties, la première faisant suivre un allegro et un andante, la seconde un scherzo et un final reliés par un bref mouvement lent.

Le concerto est avant tout lyrique où la beauté, la délicatesse ou la vigueur des thèmes l’emporte sur le reste. Le piano et l’orchestre se répondent souvent, mais ne s’affrontent jamais véritablement, il s’agit plutôt d’un dialogue paisible et courtois entre les deux protagonistes.

L’une des difficultés de ce concerto est justement le rapport entre l’orchestre et le piano. La musique de Saint-Saëns évite tout excès de romantisme (au contraire d’un concerto de Tchaïkovski par exemple), l’orchestre et le piano doivent toujours faire attention à ne pas s’enflammer ou à ne pas s’appesantir l’un par rapport à l’autre. Cet équilibre délicat n’a pas toujours été évident, à mon impression, entre François-René Duchable et Hugh Wolff.

François-René Duchable connaît pourtant bien ce répertoire pour l’avoir enregistré (ainsi que d’autres œuvres de Saint-Saëns). Je ne sais pas si c’est l’interprète idéal de ce concerto, au tout cas c’est l’un des meilleurs. Il possède cette décontraction, ce plaisir de jouer et ce lyrisme qui sont les qualités indispensables à cette musique. Le public ne s’est pas trompé en l’acclamant très largement.

Seconde partie de programme, la quatrième symphonie d’ (1865-1914) pourrait, à l’instar de la quatrième symphonie de Tubin, s’intituler «Sinfonia Lyrica». Dès les premières mesures on est submergé par son lyrisme intense et foisonnant qui se poursuivra jusqu’aux dernières mesures du final par un ample choral majestueux.

Cet opus 21 de 1913, écrit dans la tonalité rare pour une symphonie d’ut dièse mineur, est le dernier chef-d’œuvre de Magnard qui, comme Dukas, écrivit peu mais toujours à la perfection. Le climat chaleureux et sensuel de cette symphonie traduit mal les souffrances et le travail que Magnard éprouva à sa composition. Magnard répugnait la musique à programme, sa symphonie est donc de la musique pure, très classique de forme et d’esprit, visant à la perfection esthétique et à l’originalité et l’authenticité du langage. Comme pour la troisième symphonie de Brahms, les quatre mouvements se terminent tous en douceur, pianissimo.

Le premier mouvement est classique d’une symphonie. Il fait alterner deux thèmes contrastés : un thème à la courbe très lyrique et douce, un second thème plus rythmique à la courbe hachée et dramatique. L’orchestration est somptueuse et à elle seule fait de ce mouvement une page splendide.

Le second mouvement, intitulé «Danses», est un véritable scherzo de symphonie. A un scherzo vif et bondissant (pizzicati des cordes), mais où l’élément lyrique a toujours le dernier mot, répond un trio central aux allures de danse villageoise, notamment par son orchestration composée d’un quatuor à cordes (juste les 4 soli) et d’un hautbois. Le trio est repris à la fin pour une transition en demi-teinte vers le mouvement lent.

Le mouvement lent de la quatrième symphonie de Magnard est à mettre au panthéon des grands adagios symphoniques, avec les adagios de Mahler. Le mouvement est constitué d’un seul tenant, musique fluide et mouvante, alternant les paysages variés mais sans discontinuité dans le discours, parcours musical intense et intérieur évitant tout pathos et aboutissant à une péroraison lyrique lumineuse à couper le cœur.

Le final commence de manière très agitée et fait penser ostensiblement à Beethoven par son utilisation du contrepoint et par sa détermination implacable. Mais là où l’on aurait pu s’attendre à une conclusion pétillante et énergique, Magnard clôt son final par un choral solennel, grand hymne majestueux qui s’éteint progressivement vers les cieux.

J’ai déjà entendu cette symphonie des dizaines de fois, et je ne m’en lasse jamais, la trouvant à chaque écoute toujours de plus en plus belle. C’est peut-être là le signe du chef-d’œuvre. Certes, je ne l’écouterais pas tous les matins en prenant mon petit déjeuner, mais il est indiscutable qu’elle a sa place dans les salles de concert.

Les cordes somptueuses de l’ et Hugh Wolff ont à mon avis magnifiquement souligné le lyrisme de cette partition, mais pour une première écoute en concert il est difficile d’effectuer des comparaisons d’interprétation pour cette œuvre.

La semaine dernière, l’Orchestre National nous faisait découvrir avec bonheur la Première Symphonie du plus francophile des compositeurs tchèques, Martinu, autre symphoniste négligé. On aimerait bien retrouver plus souvent au concert toutes ces symphonies, ainsi que celles de Roussel, Dukas ou d’Indy, trop rarement jouées, et celles de Lazzari, Vierne, Boëllmann et Tournemire dont l’absence est une énigme au bon goût musical.

A entendre le public dans la salle, nombre de personnes étaient curieuses de cette symphonie de ce Magnard qu’elles ne connaissaient pas (on ne leur en voudra pas, vu la fréquence où apparaît le nom de Magnard dans les programmes de concert), mais elles ont été apparemment séduites par une œuvre, certes exigeante et ne cédant rien à une facilité démonstrative, mais dont la beauté lyrique et le charme (cf. le scherzo) ne laissent pas indifférent.

J’invite tous les mélomanes à se pencher sur les trois premières symphonies de Magnard, qui n’atteignent certes pas la perfection de la quatrième, mais qui sont du bel ouvrage tout de même. Il existe actuellement non moins trois intégrales de ces symphonies (la version pionnière de Michel Plasson chez EMI et deux versions récentes de Jean-Yves Ossonce chez Hyperion et Thomas Sanderling chez BIS) et un récent disque paru chez Timpani nous propose en complément les poèmes symphoniques de Magnard, dont le bouleversant Chant Funèbre.

La musique de chambre de Magnard est relativement disponible et une intégrale a été gravée chez Accord. Par contre un seul de ses opéras, Guercoeur, a fait l’effort d’un enregistrement pour l’instant (par Michel Plasson chez EMI), Bérénice ayant pour sa part été donnée en 2001 à l’opéra de Marseille. On signalera enfin qu’une vaste biographie de Magnard due à Harry Halbreich vient de sortir de chez Fayard.

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