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Nouvelles rencontres avec Suzanne Giraud.

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Rouffach. Festival « Musicalta », Académie et Festival de Rouffach (Haut-Rhin). 18-VII-02. Œuvres de Suzanne Giraud et œuvres pour flûte seule. Mireille Deguy, mezzosoprano, Berten D’Hollander, flûte et Thierry Rosbach, piano. 18-VII-02. Œuvres de Debussy, Scriabine, Scelsi et Giraud (Zéphyr pour piano). Thierry Rosbach, piano.

Musicalta 2002

Ça n’allait pas de soi, vous savez. Mais alors quelle sensation ! Je suis sûr désormais que les années qui s’ajoutent, le poids de la culture et de l’expérience accumulées n’ont rien altéré de ma faculté d’émerveillement. La musique, la belle, la bonne vit, se meut et se transforme toujours. Nos compositeurs d’aujourd’hui savent nous émouvoir. Une émotion intense et délectable qui gagne un large public lui-même surpris de ce qui lui arrive !

Musicalta 2002, 7ème édition : nous sommes dans les séduisants villages du canton de Rouffach, sur les coteaux de quelques-unes des perles du vignoble alsacien. Ce festival, loin du tumulte des grandes villes touristiques, associe perfectionnement de la pratique instrumentale auprès de jeunes de tous pays, tenue de conférences et organisation de concerts.

Maintes raisons nous poussent au concert. Pour couper court, admettons qu’un bon concert puisse être pareil à une longue promenade méditative dans le sein d’un jardin magique ; aussi que tout concert digne de ce nom est d’abord construction. Et lorsque celui-ci nous conduit à une écoute créative, nous touchons à cet état d’exception qui se nomme « félicité ». Non pas le bonheur, ce serait trop trivial, mais bien la félicité : sentiment de béatitude et de rare bien-être spirituel lequel, un jour, permettra de produire de nouveaux fruits. Car il n’est nulle passivité dans la félicité. Elle est un état éminemment créateur où, oubliant les turpitudes du quotidien, nous recentrons nos forces dispersées, reprenons conscience de leur totalité et percevons plus clairement les voix de nos aspirations profondes.

Il est certain que tous ceux qui se sont pressés aux portes de l’église de Pfaffenheim méditeront longtemps les enseignements et les images des deux concerts de la semaine passée qui s’articulaient autour d’œuvres majeures de dont une création, Afin que sans cesse je songe pour flûte solo.

Au programme jeudi : Sunrise de Charles Ives pour mezzo et violon. Dernière œuvre d’Ives, œuvre aux entre-deux lueurs crépusculaires. Poignante berceuse aux accents désolés qui flirte au soleil levant avec la mort. Mais le paradoxe n’est qu’apparent et alimente mon sentiment que les rapports entre la berceuse et le sommeil éternel sont plus étroits que ne le laisse penser la définition classique de la berceuse : « chanson pour endormir un enfant ». Mais la vie l’emporte comme toujours.

Sémillante est la deuxième pièce, Grimoire pour voix, violon et bande du compositeur italien Dall’Ongaro. Après notamment les premiers essais d’intégration du magnétophone par Respighi, les collages géniaux de Berio et de tant d’autres plus récemment encore, vous pouvez a priori vous demander comment éviter les effets faciles et ce que peut apporter aujourd’hui ce type de performance. Réponse : une détente récréative ouverte sur des perspectives de re-création venant d’un bouillonnement de notes aux éclats multiples qui n’est pas sans rappeler en esprit la marmite des sorcières d’Envoûtements II de . Une œuvre métissée. Un clin d’œil séducteur, un sourire enjôleur, des parfums légers et mobiles qui tapissent l’espace.

De notre temps aussi demeure l’œuvre de J.S Bach. Le flûtiste Berten D’Hollander nous propose la Partita en la mineur BWV 1013. Non pas qu’il s’agisse d’un chef-d’œuvre impérissable légué (et ce n’est pas bien établi) par le Cantor mais c’est un rayon de soleil qui fait du bien par où il passe. Une partition étrange qui fait fi dans l’Allemande et la Courante de toute possibilité de respiration naturelle et qui expose ensuite nombre de rapides figures d’arpèges que l’on dirait écrites pour des cordes !

Dans le cadre de cette manifestation, l’intérêt de cette partita était aussi de faire plus ample connaissance avec Berten à qui reviendra le redouté privilège de créer, en seconde partie, la nouvelle œuvre de Suzanne Giraud, d’une difficulté satanique – si j’osais, me fendant d’un rire sardonique dans le cadre de cette parenthèse, je dirais même sadique. Or, à l’écoute de l’Allemande et de la Courante, j’étais plutôt inquiet pour la suite. Berten semblant crispé et pas du tout dans un bon jour. (Problème technique avec son instrument ? Perception de l’acoustique déplorable de l’église au-delà du dixième rang ? Appréhension de l’épreuve à venir de la création ?) « Seigneur, épargnez-nous, épargnez-lui surtout ce douloureux chemin de croix ! ». Alors est venue la Sarabande. Berten, comme transfiguré, s’est libéré enfin. Le son est devenu ample et chaleureux. Une splendeur, un régal. Il est des moments bénis où, comme cela, tout bascule et s’inscrit à jamais dans nos mémoires. Ce soir, Berten dès lors ne quittera plus les sommets.

Patience encore avant la création tant attendue. Retour à la case départ de la carrière de compositrice de Suzanne. Une œuvre de ses débuts remaniée cinq années plus tard, en 1987, Voici la Lune, sur un poème de Michel Leiris, pour mezzo, flûte et piano. Pour tous, une découverte puisque inexplicablement, aucun enregistrement n’en existe encore ! Est-ce la référence à ce poète ethnologue qui m’a fait penser, au commencement de cette pièce, aux Incantations pour flûte de Jolivet ? Je ne le sais et n’insiste pas outre mesure, sachant que l’univers de Jolivet est assez éloigné de l’esthétique de Suzanne Giraud. Mais je conserve ce petit goût d’art sauvage que j’aime bien.

Suzanne Giraud a modestement parlé d’influences de Debussy et Berg. Si cela est, elle a bien caché son jeu ! Un jeu personnel d’une habilité qui n’étonnera que ceux qui ne la connaissent pas déjà. Mais quand même ! Elle était fort jeune et atteindre déjà ce niveau de perfection expressive me stupéfie. Un ménage à trois admirablement bien balancé. Pour retrouver un équilibre aussi idéal tant dans l’architecture de l’œuvre que dans le jeu réservé à chacun des instrumentistes, je m’autorise à remonter jusqu’à Rameau et Couperin le Grand.

Que l’on ne s’y méprenne pas, il ne s’agit pas d’une œuvre néoclassique. C’est du Giraud première pression à froid : rigueur dans la construction, densité dans le discours, nulle gratuité, rien d’appuyé ou d’exagérément lourd, constant renouvellement des effets, humour dans les échanges, fluidité même dans les moments syncopés, attrait pour des couleurs vocales charnues, pulpeuses qui ont de la mâche (superbe mezzo-soprano en la personne de Mireille Deguy : que de talents méconnus qui en remontrent aux vedettes surmédiatisées !), modelage de la matière sonore (granité au piano dont toujours je me souviendrai et une flûte en trois dimensions que je ne saurais techniquement expliquer mais là n’est pas l’important. L’esprit seul compte.)

Un saut dans le temps. Le grand écart dans la trajectoire de Suzanne Giraud : voici le moment fort, tant attendu de la soirée, vers lequel convergeaient toutes les œuvres précédentes. La tension est à son comble. Rappelons en effet les circonstances de l’écriture de Afin que sans cesse je songe, titre emprunté à la troisième strophe de la chanson de Janequin « Toutes les nuits, tu m’es présente »

De sévères raisons de santé nécessitant hospitalisation rapide et convalescence avaient retardé l’écriture de cette œuvre programmée pour ce soir du 18 juillet. C’est donc dans la plus extrême des urgences et après un labeur acharné de quatre jours seulement que le 26 juin, Suzanne put remettre sa partition au pauvre Berten D’Hollander. Trois semaines pour en maîtriser l’écriture follement virtuose et en digérer les richesses… Incroyable gageure ! Berten pouvait être nerveux et Suzanne, terrassée par le tract, n’écouter que de loin, dans la salle attenante au chœur !

Une œuvre doublement sous le signe de la renaissance : une œuvre joyeuse – joie de renouer avec la vie normale, soulagement de la souffrance enfin éliminée – à publier en DVD et qui se regarde autant qu’elle s’écoute. Le flûtiste doit aussi avoir quelques talents d’acteur et savoir faire sourire, mimant l’étonnement, la colère, l’exaspération, la gaieté. Une pièce sur mesure pour l’excellent Berten au travers duquel Suzanne rend hommage à l’une des plus inestimables richesses nationales de la Belgique : l’humour.

Latéralement, au travers des vitraux, la lune éclairait ce nouveau Pierrot du XXIème siècle, un Pierrot resplendissant de santé, lutin facétieux, un Pierrot Eulenspiegel.

Peu utile serait ici d’entrer dans le détail de ce festival de variations sur le thème de Janequin. Attardons-nous seulement encore sur un aspect de l’art de Suzanne Giraud. Sa partition fait appel à toute une série de procédés déjà employés dans la musique de notre temps : exclamations du soliste, jeu avec les sifflements des « s » de « Sans cesse, je songe » et de pétulantes explosions vocales pareilles à des bulles de champagne qui montent et éclatent en surface d’une flûte. Et cependant, la façon subtile et sensible avec laquelle il sont traités génère la nouveauté. De même, lorsqu’elle demande au flûtiste de fredonner dans son instrument en même temps qu’il joue. J’avais déjà entendu Globokar mener ce type d’acrobatie mais avec tellement moins de réussite que n’importe quel bon musicien traditionnel vietnamien ! Suzanne – mais comment a-t-elle fait ? – parvient à faire apparaître en filigrane une autre voix en totale harmonie avec la musique qui inspire un profond sentiment de sacré.

Le mystère de la création chez Suzanne Giraud est là : elle arrive à produire de l’inouï au sens propre du terme sans aucun recours à des artifices de laboratoire et s’inscrit ainsi dans le grand continuum de la création musicale. Elle est artiste de son temps et sa musique a un souffle d’intemporalité.

Vérification faite le lendemain, lors du second concert qui montre comment Zéphyr de Suzanne Giraud se situe tout naturellement dans la lignée de Liszt, Debussy, Scriabine, Scelsi, tous compositeurs aussi géniaux qu’atypiques et que l’on dit sans véritable descendance !

Si considérables furent les ondes de choc qu’il m’est encore difficile de m’exprimer sur ce récital composé par Thierry Rosbach et présenté par Suzanne Giraud en personne. Trois jours après, je me récite toujours les enseignements des deux Légendes des Saint-François de Liszt – que même les oiseaux de Pfaffenheim ont tenu à saluer -, de la formidable Suite Bot-Ba de Scelsi, découpée et imbriquée entre Des Pas sur la Neige et Ce qu’a vu le Vent d’Ouest de Debussy.

Je rêvais depuis longtemps de faire cohabiter Vers la Flamme de Scriabine et Zéphyr, et voici mes vœux exaucés au-delà de toute espérance : Thierry Rosbach les a même liés.

Je suis comme toute l’assistance, dans l’état de ceux qui sont montés au ciel, ont approché l’ineffable et ont accompli un pas vers la compréhension du mystère de la création. Il y a dans tout cela quelque chose qui ressortit au cosmique.

Ce n’est pas seulement un moment purement musical dont nous nous souviendrons, c’est une expérience authentique, très particulière et partagée qui laissera des traces au fond de chacun de nous. Ah, que vous ne fûtes là !

Zéphyr est une composition qui m’a toujours subjugué et fasciné. Thierry Rosbach, pianiste insolent de facilité, éreintant son instrument pour en tirer toutes les ressources potentielles, clôt l’ère des pionniers. Zéphyr est entré définitivement dans le grand répertoire classique. Fantastique performance ! Impériale ! Solaire !

Bien entendu, je conserve une profonde tendresse pour la frêle Dominique Taousse, qui créa Zéphyr il y a un an et demi, et pour le musculeux Dimitri Saroglu qui vint juste après. Avec eux, Zéphyr avait le souffle et le panache d’une vaste fresque épique méditerranéenne comme les chants akritiques et les chansons de geste albanaises. J’adore. Je me souviens de leur formidable corps à corps victorieux avec l’instrument une fois qu’ils ont ouvert la boîte de Pandore et laissé se déchaîner Zéphyr. Comme « la première fille », jamais on ne les oubliera. A eux, ira jusqu’au dernier jour, ma reconnaissance.

S’ils furent des éclaireurs courageux et inspirés qui frayèrent la voie, Thierry Rosbach s’est montré porteur de lumière et nous a menés à la façon d’un Moïse des temps modernes vers d’autres rives où Zéphyr est à la fois nuée divine et boule de feu, où la perfection est de ce monde, où la matière sonore est un chant.

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Rouffach. Festival « Musicalta », Académie et Festival de Rouffach (Haut-Rhin). 18-VII-02. Œuvres de Suzanne Giraud et œuvres pour flûte seule. Mireille Deguy, mezzosoprano, Berten D’Hollander, flûte et Thierry Rosbach, piano. 18-VII-02. Œuvres de Debussy, Scriabine, Scelsi et Giraud (Zéphyr pour piano). Thierry Rosbach, piano.

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