Alfanothérapie de choc : Cyrano de Bergerac

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Franco Alfano. Cyrano de Bergerac : Manuela Uhl, Jennifer Arnold, Roman Sadnik, Paul McNamara, Wolfgang Newerla, Simon Pauly etc…Chœur de l’Opéra de Kiel, Orchestre Philharmonique de Kiel : Markus Frank (direction musicale). CPO 2 CD 999 909-2 (Codaex) 2002.

 

Alfanothérapie de choc : Cyrano de BergeracCyrano de Bergerac (1936) est indéniablement « supérieur » à Risurrezione, comme si le compositeur, à titre délibéré, s’était définitivement affranchi du courant vériste pour peaufiner son esthétique. A l’instar de Giordano lequel renouvelle radicalement son langage, achevant sa carrière lyrique en 1929 par le très déconcertant Il Re, il se révèle sensible aux innovations de l’École de Vienne. Chez , le protagoniste principal est l’orchestre. Translucide, fascinant, immatériel, immergé souvent dans des tonalités automnales. « Une lueur de plusieurs lunes » irradie chaque accord de cette constellation sonore, pour paraphraser le Giono de Que ma joie demeure. La nôtre serait presque entière, si l’on comprenait l’idiome exotique dans lequel les solistes évoluent : on est censé ouïr du français et non du volapuk. Diantre, que la langue de Rostand est passablement malmenée ! Ses vers volontiers mirlitonesques, quelque peu surannés ne méritaient pas tant d’outrages! L’écoute de l’enregistrement s’avère aussi passionnante qu’irritante. Le musicien a élaboré un tissu impressionniste dense, aux harmonies poétiques enchanteresses : la fin pathétique de ce drame picaresque rappelle le cinquième acte de Don Quichotte, autre comédie héroïque. Un lyrisme typique, noble et majestueux , proche des ultimes Massenet, telle Cléopâtre, affleure à plus d’un endroit. A la différence de Risurrezione, Alfano nous livre ici une partition aboutie. Un seul exemple : la seconde partie de l’acte II. Il s’agit d’un curieux duo, d’une intensité tragique savamment dosée. Pour suppléer Christian, hésitant et malhabile – lequel trébuche sur chaque mot -, Cyrano, dissimulé sous le balcon de Roxane, prend alors sa place. Contrefaisant sa voix, celui-ci lui déclare son amour avec une rhétorique fleurie, susceptible de provoquer un émoi réel chez la jeune fille romanesque. Au début, les envolées paraissent maladroites, presque conventionnelles. Puis, la mélopée s’enhardit, se libère peu à peu jusqu’à se transformer en un chant fluide, radieux, azuré.

Au bouillant et ombrageux Gascon est dévolu une ligne vocale fiévreuse, exaltée. Las, outre le défaut précité de la diction rédhibitoire, le rôle-titre est loin d’être à la hauteur. Sur ce point de vue aussi, un silence pudique s’impose. Roxane exige, pour sa part, un soprano lirico spinto alliant noblesse de ton et virtuosité épurée, ainsi qu’un timbre lumineux. Affublée d’un vibrato envahissant, d’un timbre prématurément vieilli, à la voix trémulante est pourvue d’une palette de couleurs limitée. Les aigus sont blanchis, la technique aberrante. L’indulgence est pourtant de mise : les gravures de Cyrano n’étant guère légion. Cependant, la lecture incandescente, aristocratique de Maestro Frank, est à l image de la personnalité attachante du vaillant héros, telle qu’Alfano la conçoit : magnifique d’engagement, altière, conforme au souffle épique de l’argument. L’écriture flamboyante des chœurs évoque celle de Rodrigue et Chimène de Debussy, ce qui n’est pas, un mince compliment …

Il y a fort à parier que la prise de rôle de Roberto Alagna cet été, à Montpellier, les 29 juillet et 1er août prochains, constituera un événement à ne pas manquer. Ses atouts pour incarner cet anti-héros au panache sans taches ? une voix restituée à son véritable emploi, une diction et un sens de la métrique française impeccables. A quoi s’ajoutent un timbre ensoleillé, une fougue toujours juvénile. A quand une parution prochaine de l’œuvre maîtresse d’Alfano (et apparemment toujours inédite au disque) : La Légende de Sakuntala (1921) ?

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