Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

La Semaine de la Renaissance investit Beauvais

Plus de détails

Beauvais. Musée départemental de l’Oise. 20.IX.2003. « La Terre, Mars et les astres… » : Claudio Monteverdi (1567-1643), Hor che’l Ciel e la Terra e’l vento tace ; Zefiro torna ; Altri canti di Marte ; Sfogava con le stelle ; Al lume delle stelle. « L’harmonie des Sphères », Intermèdes de La Pellegrina, collectif lyrique de Luca Marenzio (1553/54-1599), Giulio Caccini (v.1550-1618) et Cristofano Malvezzi (1547-1597). Ensemble La Venexiana. Direction : Claudio Cavina. Jachet de Berchem (?-1580) La Favola d’Orlando, enrichi de pages de Da Reggio (?), Bartolomeo Trombocino (v.1470-ap.1535), Alberti (?), Orlando di Lasso (v.1532-1594) et Perissone Cambio (av.1520-ap.1551). Ensemble Daedalus. Récitant : Maurizio Maiorana. Direction : Roberto Festa.

XVIe Festival des cathédrales de Picardie

Ce sont les superbes voûtes du XVIe siècle de l’ancien palais épiscopal et comtal (XIVe-XVIIIe siècles) jouxtant la cathédrale inachevée Saint-Pierre de Beauvais, aujourd’hui Musée départemental de l’Oise, qui ont été le cadre du week-end de clôture de la Semaine de la Renaissance organisée sous l’égide du Festival des Cathédrales de Picardie. L’édition 2003 de cette semaine, désormais implantée à Beauvais, avait pour thème l’Harmonie des Sphères et la symbolique des nombres chères à l’homme Renaissance. Ouverte sur un spectacle chorégraphique sur L’Harmonie du Monde réalisé par Eugène Durif pour la compagnie Il Ballarino et l’ensemble Doulce Mémoire, la manifestation a été placée sous le signe de la reconstitution. Ainsi, les deux concerts de musique Renaissance italienne proposés le 20 septembre tentaient de retrouver l’esprit d’œuvres madrigalesques d’essence scénique, préfigurations de l’opéra.

et son directeur fondateur (1) ont proposé une véritable « saga madrigalesque » autour de deux des plus grands maîtres du genre, et son aîné Luca Marenzio, né voilà quatre cent cinquante ans. En neuf recueils de madrigaux, Monteverdi, comme l’écrit Roger Tellart (2) a parcouru la gamme du « vécu » des hommes comme nul ne l’avait fait avant lui. La première partie du concert lui était entièrement consacrée. Le choix effectué par l’ensemble vénitien a permis d’écouter cinq des plus belles pages du genre (et Dieu sait combien il s’en trouve d’admirables dans le cursus montéverdien !), à commencer par le splendide Hor che’l Ciel e la Terra e’l vento tace à six voix sur le fameux sonnet de Pétrarque, extrait du 8e Livre de Madrigaux Guerriers et Amoureux. en a donné une lecture idoine avec ses élans nocturnes aux contours d’une beauté magique illustrant les trois « humeurs » ou passions de l’homme que le compositeur, dans sa préface, dit avoir tirées de la lecture de Platon, « Je veille, pense, brûle, pleure… ». Autre page venue de Pétrarque, le madrigal à cinq voix Zefiro torna extrait du 6e Livre, qui célèbre à la fois la nature au printemps et la solitude du poète, veuf de l’amour de sa chère disparue Laure de Noves. Altri Canti di Marte, hymne amoroso à six voix du 8e Livre, où le musicien invoque la « guerre d’amour », Sfogava con le Stelle à cinq voix, autre nocturne désolé venu cette fois du 4e Livre où Monteverdi recoure à une psalmodie qui rappelle la technique du faux-bourdon, et Al Lume delle Stelle à quatre voix tiré du 7e Livre, invocation aux étoiles sur un texte sollicitant avec délectation l’esprit et les sens de l’auditeur, l’ensemble vénitien donnant de ces pages des lectures dramatiques, sensibles et chaleureuses.

La seconde partie du concert La Venexiana était consacrée à L’Harmonie des Sphères empruntée aux intermèdes de La Pellegrina, comédie de Girolamo Bargagli donnée en 1589 par les Médicis pour les noces du grand-duc Ferdinand et de Christine de Lorraine. Luca Marenzio en a été l’un des principaux acteurs. Compositeur et chanteur, le Lombard est l’un des grands madrigalistes – il a laissé neuf livres consacré au genre –, et a signé pour l’occasion les deuxième et troisième intermèdes de cette comédie qui ont pour thèmes la rivalité des Muses et des Pérides, et Apollon vainqueur du Python. Ils comptent une courte symphonie instrumentale et sept pièces polyphoniques sur des textes d’Ottavio Rinuccini (1562-1621), dans un style principalement déclamatoire et syllabique, qui met en relief le discours et l’effet dramatique. La Pellegrina est en fait un collectif qui allait faire avancer à grands pas l’idée du drame en musique porté par le stile recitativo, mais où la pratique madrigalesque est respectée. La Venexiana a judicieusement associé à Morenzio des pages de Caccini et de Cristofano Malvezzi dont l’art s’exprime pleinement dans l’épilogue O qual risplende Nube, écho d’une harmonie céleste née du mouvement du soleil et des astres autour de la terre. Moments délicieux que l’on aurait souhaités infinis tant La Venexiana, chanteurs et instrumentistes mêlés, en a investi les secrets les plus infimes, rendant les couleurs et les affects avec un art de la nuance et un tact exemplaires.

L’Ensemble Daedalus fondé et dirigé par le flûtiste italien Roberto Fersta a permis de plonger dans les premières œuvres inspirées du poème épique Orlando furioso (1504-1532) de l’Arioste (1474-1533), qui, prolongeant l’Orlando innamorato (1494) de Matteo Maria Boiardo (1441-1494) resté inachevé, a connu un succès considérable du vivant même de son auteur. Pour son Orlando, l’Arioste a choisi le huitain, sur lequel s’était précédemment appuyée une grande part du répertoire profane de la première Renaissance italienne avant d’être récupéré par la poétique populaire. Quantité de compositeurs de la Renaissance puis de l’ère baroque et classique allaient puiser dans ce Roland furieux. Outre des madrigaux, ces vers ont notamment inspiré des œuvres de plus large ambition, comme Tutti i principii di canti dell’Ariosto posti in musica, (1559) du Sicilien Salvatore di Cataldo, I madrigali del reverendo don francesco ricciardo, maestro di cappella della cita di cassono, sopra li principii dell’ariosto (1600) de Ricciardo, et I primo, secondo e terzo libro des capriccio de Jachet de Berchem, compositeur franco-flamand ayant travaillé en Italie au XVIe siècle. Premier compositeur à avoir utilisé le terme capriccio (qui, disait Roberto Festa dans sa présentation au public, vient du mot « chèvre », animal au caractère fantasque), les quatre vingt quatorze stances de l’Arioste mis en musique par Berchem tiennent de ce genre nouveau. Les trois livres, pensés pour la scène, sont conçus comme des actes autonomes. Pour assurer la continuité dramatique du propos et éclairer l’auditeur sur son évolution, Berchem caractérise les épisodes qu’il a sélectionnés par des modes spécifiques et des tessitures vocales distinctes. L’Ensemble Daedalus a réuni pour son spectacle treize musiciens, neuf instrumentistes (quatre violes de gambe, luth, quatre flûtes à bec) et chanteurs (soprano, contre-ténor, ténor, baryton), et un récitant, qui assure la continuité de la narration et, rappelait Roberto Fersta, établit le lien entre la culture madrigalesque de la Renaissance, et la tradition toujours vivante des cuntastorie et des pupari siciliens. Ainsi, après une introduction confiée au récitant sicilien Maurizio Maiorana émergeant dans le dos du public avant de s’installer sur une estrade côté jardin équipé d’un glaive, la favola s’est ouverte sur une Sinfonia a 5 de Rossi qui allait conclure l’exécution et introduisait le quatuor vocal composé par Reggio. Les pages les plus remarquables sont signées Berchem, musique foisonnante, lumineuse, aux affects évanescents et somptueusement dramatiques. Mais l’ensemble a suscité une fête délicieuse aux oreilles et à l’esprit, plongeant le public dans des climats de grande beauté, alors que l’on pouvait craindre que l’instrumentarium choisi, constitué de violes de gambe, luth et flûtes à bec de toutes tailles, ne suscite une trop grande monotonie. Dommage que l’ordre du programme n’ait pas été respecté, la chronologie de l’histoire étant de ce fait distordue au point de perdre le spectateur qui cherchait à suivre le propos de l’Arioste.

1. La Venexiana vient de publier chez Glossa Music un recueil de madrigaux de Giaches de Wert (1535-1596) fondés sur La Jérusalem délivrée du Tasse et Il Pastor fido de Guarini (GCD 920911) (www.glossamusic.com. e-mail : info@glossamusic.com).
2. Roger Tellart est l’auteur d’une monographie sur Monteverdi qui fait aujourd’hui référence (Librairie Arthem Fayard).

Crédit photographique : DR.

Plus de détails

Beauvais. Musée départemental de l’Oise. 20.IX.2003. « La Terre, Mars et les astres… » : Claudio Monteverdi (1567-1643), Hor che’l Ciel e la Terra e’l vento tace ; Zefiro torna ; Altri canti di Marte ; Sfogava con le stelle ; Al lume delle stelle. « L’harmonie des Sphères », Intermèdes de La Pellegrina, collectif lyrique de Luca Marenzio (1553/54-1599), Giulio Caccini (v.1550-1618) et Cristofano Malvezzi (1547-1597). Ensemble La Venexiana. Direction : Claudio Cavina. Jachet de Berchem (?-1580) La Favola d’Orlando, enrichi de pages de Da Reggio (?), Bartolomeo Trombocino (v.1470-ap.1535), Alberti (?), Orlando di Lasso (v.1532-1594) et Perissone Cambio (av.1520-ap.1551). Ensemble Daedalus. Récitant : Maurizio Maiorana. Direction : Roberto Festa.

Mots-clefs de cet article

Banniere-ClefsResmu-ok

Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.