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Ingolf Wunder, une merveille au côté d’Emmanuel Krivine

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris. Théâtre des Champs-Élysées le 16.X.2003. Hector Berlioz (1803-1869) ; Les Troyens, extrait : Chasse royale et orage. Serge Prokofiev (1891-1953) ; Concerto pour piano et orchestre n° 3 en ut majeur opus 26. Piotr Ilyitch Tchaïkovsky (1840-1893) ; Symphonie n° 4 en fa mineur opus 36. Ingolf Wunder, piano. Orchestre National de France. Direction : Emmanuel Krivine.

Il est des soirées musicales dont on pressent dès les premières notes qu’elles s’inscriront sous le signe de l’exceptionnel. Jeudi 16 octobre, dans le cadre du théâtre des Champs-Élysées il nous a été donné d’en vivre une dont la mémoire restera longtemps illuminée. Tout avait commencé avec Berlioz (au passage, avez-vous noté qu’après quinze ans de commémorations, toutes plus sinistres les unes que les autres, celle-ci ne cesse de nous surprendre et de nous enchanter ; le grand Hector n’aura décidément jamais réussi à faire comme les autres !) Donc, Chasse royale et orage, « symphonie descriptive » tirée des Troyens à Carthage, ouvrait les festivités. Des sortilèges de cette page sublime, il a été trop dit cette année pour que nous y revenions ; et pourtant, si bien qu’on se flatte de connaître les partitions de Berlioz, elles semblent se recréer à chaque audition, s’emparant de l’auditeur pour le conduire là où « la vraie vie est présente ». Un regret toutefois : nos pauvres faunes, nymphes, satyres et autres sylvains n’ont pas eu le loisir de se faire entendre, faute de chœurs probablement trop onéreux ! Mais ne boudons point notre plaisir ; à défaut d’avoir perçu les appels à Énée, probablement rendu sourd par amour, toute la salle a pu goûter le bonheur dispensé par cette musique « pure », rendue par un toujours aussi spontané et passionné, supérieurement dirigé par , qui se révèle décidément un grand berliozien.

Du troisième Concerto pour piano et orchestre de Prokofiev qui venait ensuite, il semblait établi que rien ne nous ferait oublier la version légendaire de Byron Janis. Rien, ni personne, pensait-on peut-être un peu rapidement. Car depuis cette soirée, toutes nos belles certitudes se sont lézardées à titre définitif. Qu’un virtuose de dix-huit ans seulement déjoue tous les pièges d’une page qui compte pourtant parmi les plus redoutables du répertoire concertant n’est plus vraiment, certes, de nature à nous étonner ! Et pourtant l’incroyable brio du jeune autrichien (« Wunder »… « merveille » en allemand, ou « miracle »… qui prétendrait ne pas croire à une certaine prédestination?) a stupéfié tous les auditeurs ; et surtout, n’ayons crainte de le dire, ceux qui ont affronté cette partition et cherché à en réduire les innombrables et parfois terrifiantes difficultés, qui plus est lorsque nous savons que notre jeune génie après avoir étudié le violon et le piano, s’est réellement investi dans l’étude de ce denier depuis tout juste quatre années ! La sûreté des déplacements les plus soudains, l’égalité sonore des accords les plus complexes, l’impeccable énoncé de toutes les notes dans les traits les plus étourdissants, la variété à proprement parler ahurissante des modes d’attaque (une main gauche transcendante !), tout cela ne suffirait certes pas et l’on se consolerait aisément d’avoir assisté à un simple exercice d’acrobatie. Mais lorsque cette virtuosité — exceptionnelle, même à notre époque où la maîtrise technique de presque tous les jeunes interprètes touche à la perfection — est accompagnée d’une intelligence musicale hors normes, illustrée par le choix des phrasés et des nuances, par la détermination des grandes lignes mélodiques et de toutes les subtilités harmoniques, alors il faut convenir que l’on se trouve en présence d’un phénomène artistique propre à décourager le plus grincheux des commentateurs. Ce fut du Prokofiev magnifique, parfois éblouissant, toujours cohérent en dépit des saisissantes ruptures d’humeur propres au grand musicien russe ; pour nous limiter à un seul exemple, nous ne nous rappelons pas avoir entendu un interprète opérer avec une telle maestria, dans le mouvement terminal, la difficile transition entre l’effusion lyrique de l’épisode central et la coda hallucinée qui clôt ce chef-d’œuvre. Oui, vraiment un grand, un beau moment, que rien n’est venu troubler. Pourquoi ne pas ajouter à tout cela le plaisir dispensé par la seule attitude de l’instrumentiste, sa simplicité devant l’instrument dompté, son refus de toute complaisante affectation ? Un instrumentiste qui, de surcroît, ne craint pas d’offrir trois bis à un public transporté, des bis lui permettant d’élargir encore la palette de ses talents, de la prise de risques maximale dans la seconde Rhapsodie hongroise de Liszt à l’enchantement élégiaque de la troisième Consolation du même compositeur en passant par le tragique de l’Etude opus 8 n° 12 de Scriabine. Quelle générosité musicale pour notre plus grand plaisir !

Nous ne ferons grief à notre jeune héros que de la trop forte impression qu’il a produite sur une salle enthousiasmée. Car — les commentaires de la sortie étaient parlants à cet égard — il semble qu’ensuite une bonne partie du public ait écouté d’une oreille distraite la merveilleuse Quatrième symphonie de Tchaïkovsky; c’est dommage pour l’œuvre, l’une des plus inspirées de tout le dix-neuvième siècle, mais aussi pour la direction magnifique d’ à qui le répertoire romantique convient décidément de façon admirable. Encore une fois, cette interprétation est l’une des meilleures qu’il nous ait été donné d’entendre au cours des dix dernières années. Une soirée vraiment exceptionnelle !

Crédit photographique : DR

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