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Raretés « massenétiennes » à l’Oratoire du Louvre

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Paris. Oratoire du Louvre ; 16.XI.2003. Jules Massenet : Ève.Nathalie Labry, Marc Souchet, Jean Goyetche. La Suite Parnassienne. René Finel (le Poète) ; Chœur Lyrique de Paris, Orchestre Philharmonique de l’Oise : Thierry Pélicant (direction musicale).

Massenet, musicien de l’âme féminine ? En tout cas, un « juste », un humaniste dont le regard pénétrant respire l’humanité, partagé (sauf notables exceptions) entre la putain, la mère dont la Vierge, femme d’entre toutes les femmes ! Gourgandines, courtisanes, séductrices, novices délurées, filles perdues ont la part belle dans l’univers de ce mélodiste sans pareil : Salomé, Manon, Sapho, Thaïs, Dulcinée… Toujours des personnages ambivalents, tiraillés par des émotions contradictoires. Le combat avec le démon, voilà une thématique récurrente chez ce peintre des paysages intérieurs. À mi-frontière entre le sacré, une quête de rédemption hypothétique — et un érotisme sauvage, un appel violent à la sexualité sacrilège : Athanaël, fou de dieu, fanatique, frustré pathologique en apporte une brillante démonstration dans Thaïs. Au plan musical, la sensualité la plus « crue » explose. Jusque dans certains ouvrages sacrés, cette thématique est sous-jaçente ; Marie Madeleine ne peut dissimuler une attirance physique envers le beau Nazaréen. Ève, évidemment, n’échappe pas à cette problématique ; elle s’y prête même admirablement. Symbole du péché originel, de la tentation ; et du plaisir charnel.

Les partitions religieuses de Massenet jouissent d’une relative renommée : Le Festival biennal de Saint-Étienne, milite activement en faveur de la réhabilitation des œuvres rares. Grâce au disque, on dispose dorénavant de la totalité des oratorios du Stéphanois : Marie Magdeleine, Ève, La Terre Promise — ces trois derniers enregistrés par Jean-Pierre Loré —, ou encore La Vierge (Koch Swan). Il existe une autre intégrale d’Ève (Arte Nova), dénaturée par un chant débraillé, une diction française indigne. L’Euregio Symphony Orchestra y est en constante déroute dans les surabondants élans paroxystiques.

L’originalité du présent concert consiste en deux partitions aux reliefs contrastés, séparées de quelque quarante ans. À l’orée de la carrière, Ève (1875), mystère biblique pour solistes, chœur et orchestre, est un triptyque sacré. Elle se situe entre Marie Magdeleine (1873), l’Ouverture de Phèdre (1874) et Le Roi de Lahore (1877), premier succès notable qui vaudra la reconnaissance du public et celle des pairs. Consciemment ou non, Massenet se mesure à Berlioz, à Haydn lui-même, voire au Liszt de Christus.

Dans plus d’une page affleurent des réminiscences de l’Enfance du Christ, de la Damnation, le tout saupoudré de ce lyrisme raffiné, effusif, inimitable typiquement « massenétien ». La critique de l’époque, souvent cauteleuse, est mitigée, si l’on se réfère au « Journal de Bord » d’Anne Massenet (1) : « partition charmante, pleine de grâce et de fraîcheur, mise en valeur par une exécution magistrale pour les uns , censurable pour les autres ». En revanche, l’éloge de Gounod est bienveillant : « Déployez, cher ami, hardiment vos ailes, confiez vous sans crainte aux régions élevées où le plomb de la terre n’atteint pas l’oiseau du ciel ».

En fait, c’est un compromis entre l’opéra, la cantate et le conte mystique : Adam et Ève se livrent à des ébats vocaux passionnés (surtout dans le troisième volet, La Faute et la Malédiction) par orchestre interposé, que scande un chœur omniprésent ; lequel préfigure les déferlements du péplum lyrique à venir, Hérodiade. En dépit d’infimes fêlures dans l’extrême aigu, (Ève) domine une distribution homogène. Ce beau soprano lyrico-dramatique surmonte avec vaillance la cascade infernale de tutti dantesques qui semble s’acharner contre elle. Ce qui la contraint parfois, dans le tableau de la Tentation, à forcer son émission naturelle. Lègère imperfection imputable en partie à l’acoustique sèche et mate. Timbre sain, mœlleux, enjôleur à souhait, en butte à une instrumentation turgescente. La prestation du chœur est convaincante ; malgré, au début, quelques menus décalages et une mise en place laborieuse. Idem de celle de l’orchestre probe, n’était la tendance du chef à couvrir les solistes que Massenet soumet à rude épreuve ! Un défenseur de la musique française de l’envergure de Michel Plasson serait dans ce répertoire idéal pour gommer les redondances qui alourdissent ici et là le propos.

La Suite Parnassienne (1912) est une… création mondiale. Fantaisie allégorique, cette fresque pour orchestre, double chœur mixte et déclamation, a pour argument l’Empyrée abritant Apollon et les Muses (Uranie, Clio, Euterpe et Calliope). Référence également au mouvement littéraire initié par Théophile Gauthier et Théodore de Banville, recherchant la perfection formelle en réaction aux excès d’un romantisme exacerbé. Il est vrai que la partition — d’une lumière diaphane — possède la beauté plastique de la statuaire antique : ainsi l’épure symphonique de la Rêverie, aux limites de l’atonalité, du moins dans les accords initiaux. Toutefois, elle ne s’interdit pas de frayer avec un romantisme onirique ! Il aura ainsi fallu attendre quelque quatre-vingt-dix ans pour que cette pièce, une des plus insolites avec Visions, soit enfin révélée. Par ailleurs, ladite Suite (retrouvée presque par l’effet du hasard — ou du destin) n’a jamais été imprimée sous sa forme orchestrale définitive. La mort viendra surprendre , ou plutôt le cueillir, le 13 Août 1912, quelques semaines après ce chant du cygne.

Inutile de s’étendre sur les rimes boursouflées de Maurice Léna, piètre versificateur : la musique transcende tout, renouvelant le « miracle » du Jongleur de Notre Dame. Elle dénote un langage moderne, inauguré dans le Don Quichotte de deux ans antérieur — ou Roma. La séquence des Visions Antiques ? D’extravagants mélismes exotiques proches de Florent Schmitt, et du Milhaud des Choéphores. En plus des vents et clarinettes, on entend du xylophone, du célesta, voire du vibraphone. Le dernier tableau s’ouvre sur une marche héroïque et triomphale, fanfare énergique dans la pure tradition wagnérienne. Un thème solennel, martelé par le chœur très Maîtres Chanteurs, grandit puis s’emballe pour s’amplifier dans le crescendo final. Authentique apothéose : au plan rythmique, la musique déroule un entrain proche de… Pacific 231 d’Arthur Honegger, ce qui préfigure en outre le futurisme de Varèse ! Un enregistrement est prévu chez Malibran Music pour le printemps 2004.

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Paris. Oratoire du Louvre ; 16.XI.2003. Jules Massenet : Ève.Nathalie Labry, Marc Souchet, Jean Goyetche. La Suite Parnassienne. René Finel (le Poète) ; Chœur Lyrique de Paris, Orchestre Philharmonique de l’Oise : Thierry Pélicant (direction musicale).

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