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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 26-XI-2003. Richard Strauss (1864-1949), Don Juan, poème symphonique opus 20 ; Quatre Lieder sur des poèmes de Clemens Brentano, extrait des Six Lieder opus 68. Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie n°3 « Héroïque ». Christine Schäfer, soprano. Orchestre Philharmonique de Radio-France. Direction : Myung-Whun Chung.

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Dans le cadre de son cycle autour de , l’Orchestre Philharmonique de Radio-France, après avoir proposé il y a quelques mois au public parisien les Quatre derniers lieder, Mort et Transfiguration et Till l’Espiègle, a poursuivi cet hommage en nous conviant à une merveilleuse soirée placée sous le sceau de la grandeur avec Don Juan, quatre lieder extraits de l’opus 68 ainsi que la Troisième symphonie de Beethoven, dite « l’Héroïque ».

Un choix justifié puisque Don Juan (1888) fait partie avec Till Eulenspiegel (1895) et Ainsi parlait Zarathoustra (1896) les poèmes symphoniques les mieux connus de , ce qui se comprend aisément, tant cette partition étincelante regorge de trouvailles mélodiques, harmoniques, instrumentales. Il est vrai que le genre s’y prête, le poème symphonique restant le genre le plus accompli de la musique à programme, bien que n’ayant éclos qu’au XIXe siècle, sous la plume de Franz Liszt, avec Ce qu’on entend sur la montagne (1849), d’après Victor Hugo, ou encore Mazeppa, Les Préludes, Hungaria, Les Idéals. Par son essence qui prive du secours des mots, le poème symphonique lance d’emblée un défi au musicien. Défi qui conduit parfois certains interprètes sur des chemins ardents, mais pas bien évidemment ! Grâce à une pensée réfléchie, minutieuse et aboutie, sa volonté de rendre lisible l’équivalence sonore de la donnée littéraire — narrative et descriptive — a entraîné une parfaite mise en valeur de toutes les ressources de l’orchestre le mettant totalement au service du commentaire, de l’évocation, de la description, de l’illustration ou encore de la méditation. En conséquence, l’orchestre a su révéler la grande liberté structurelle, instrumentale et harmonique de cette œuvre, les musiciens s’affranchissant souvent, comme au théâtre lyrique, des règles de la musique « pure », ont dévoilé des couleurs des plus rutilantes et des plus évocatrices qui n’ont pu qu’être légitimées par une parfaite cohérence du discours musical. Sous la baguette de , nul doute que les intentions du compositeur aient été pleinement satisfaites, tant la phalange placée sous ses ordres réussit à offrir à son public un pur moment de féerie sonore.

Il en était de même dans les lieder de l’opus 68 de Richard Strauss qui se situent également dans la meilleure veine du compositeur. Très justement, nos musiciens ont appréhendé les étonnantes libertés que s’autorise le compositeur dans la conduite de la partie vocale et la parure diaprée qu’il confie à l’orchestre, ces dernières n’ayant d’ailleurs pas d’antécédent dans l’histoire de la musique. Remercions la somptueuse , sans doute moins généreuse qu’à son habitude mais d’autant plus sensible et délicate, qui a profondément touché le public par l’ambitus de sa palette expressive comme par la vibrante intensité de ses éloquentes nuances.

Parallèlement à l’hommage rendu à Richard Strauss, la Troisième symphonie de Beethoven, l’Héroïque, occupait la seconde partie de la soirée. Rares sont les œuvres qui rappellent aussi évidemment l’étymologie grecque du genre (symphonia = accord de voix), une étymologie qui renvoie aux notions d’égalité et de simultanéité sonores. C’est avec sa troisième symphonie que Beethoven a fait naître, probablement à son corps défendant, le mythe du compositeur romantique maudit, victime d’un génie qui perturbe l’histoire de son art tout en l’isolant de ses contemporains. Dans cette œuvre, le symptôme le plus marquant de sa prodigieuse évolution est le faisceau des nouvelles exigences coalescentes du langage et de la forme. C’est ce qu’a parfaitement compris et restitué Myung-Whun Chung en imposant un éventail d’intensités et une variété de modes d’attaque dont l’originalité — qui a pu dérouter, si l’on en croit certains échos de l’après concert — n’a eu d’égale que la cohérence stylistique. Ainsi, Myung-Whun Chung a-t-il mis en lumière cet aspect si particulier du génie beethovénien affirmant que ce n’est pas par souci architectural mais exclusivement pour favoriser l’expression, en l’occurrence la projection du monde intérieur, qu’il donne à son Héroïque un caractère grandiose — admirablement rendu ce mercredi soir — au regard des us de son époque. Décidé à mettre en valeur les intentions de Beethoven, celles-là même qui lui ont valu les foudres des critiques, Myung-Whun Chung a pris le parti de renforcer les idées d’une trame polyphonique beaucoup trop dense, d’une puissance dramatique outrée, et d’une durée considérable — idées qui, notons le d’ailleurs, avait entraîné à l’époque la proposition par certains esprits, ce qui passa peut-être pour drôle, « d’un kreutzer » pour en finir plus vite ! — Dans le même ordre d’idées, pour épuiser les virtualités syntaxiques et formelles du classicisme viennois héritées de Haydn, Beethoven confère une dimension monumentale à cette symphonie, construite en quatre mouvements d’une insolite longueur. De tout cela, notre concert rendit admirablement compte, de la première à la dernière note, tous les pupitres assumant les choix du chef, sans que jamais la cohérence symphonique soit sacrifiée à la virtuosité instrumentale. Ampleur des quatre mouvements, complexité structurelle, exploitation extrême de l’ambitus tonal par les modulations, naissance progressive de la grande variation amplificatrice, promotion de tous les timbres, tout ici relève en effet de ce même principe constructeur des « édifices intérieurs » par quoi Beethoven s’est assuré une immortelle actualité. En sortant du Théâtre des Champs-Élysées, je pensais connaître cette œuvre avant le concert, que la même illusion m’habitait après, cependant que la réalité est sans doute ailleurs, dans la recréation de son inexplicable beauté à chaque audition. Ce qui est probablement le cas pour tout le monde à condition que se hisse au pupitre de la direction un artiste aussi inspiré et sûr de sa technique que Myung-Whun Chung.

Crédit photographique : (c) Radio France / Christophe Abramowitz

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Paris. Théâtre des Champs-Élysées. 26-XI-2003. Richard Strauss (1864-1949), Don Juan, poème symphonique opus 20 ; Quatre Lieder sur des poèmes de Clemens Brentano, extrait des Six Lieder opus 68. Ludwig van Beethoven (1770-1827), Symphonie n°3 « Héroïque ». Christine Schäfer, soprano. Orchestre Philharmonique de Radio-France. Direction : Myung-Whun Chung.

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