Heinrich Ignaz von Biber – Petits arrangements avec le Ciel

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Heinrich Ignaz von Biber (1644-1704) : Mysterien Sonaten – Sonates du Rosaire. CD 1 : I L’annonciation – II La Visite à Elisabeth – III La Naissance du Christ – IV La Présentation au Temple – V Jésus au Temple – VI Le Jardin des Oliviers – VII La Flagellation – VIII La Couronne d’Épines. CD 2 : IX Le Chemin de Croix – X La Crucifixion – XI La Résurrection – XII L’Ascension – XIII L’Esprit Saint – XIV L’Assomption – XV Le Couronnement de la Vierge – XVI L’Ange gardien. Les Veilleurs de nuit : Alice Piérot, violon et direction, Marianne Muller, viole de gambe, Pascal Monteilhet, théorbe, Elisabeth Geiger, claviorganum. 1 CD Alpha 038, distr. Abeillemusique.com. -. 2 CD – 2003 (Enregistré en juin 2002 à Paris, Chapelle de l’Hôpital Notre-Dame-de-Bon-Secours). Durée : 2 h.

 

Heinrich Ignaz von Biber - Petits arrangements avec le CielLe titre original allemand des Sonates du Rosaire est Mysterien Sonaten : Sonates des MystèresEt c’est bien un mystère qui traverse de part en part cette œuvre exceptionnelle, redécouverte à la fin du XIX° siècle, publiée en 1905 dans « L’Anthologie des Monuments de la Musique en Autriche » — et qui, depuis, ne cesse de fasciner les musicologues, les violonistes et les éditeurs.

Le compositeur austro-bohémien a laissé à la postérité deux opéras, un Requiem et de nombreuses pages de musique de chambre, dont la célèbre Battaglia… et ces fameuses Sonates. Étant de surcroît un violoniste virtuose — sans doute un des premiers à utiliser le procédé de la scordatura ou verstimmung qui joue dans la composition de ce cycle un rôle fondamental —, il possédait une immense capacité d’improvisation.

Après avoir vécu plusieurs années à la cour de l’évêque d’Olmutz, qu’il quitte précipitamment, Biber entre au service de l’Archevêque de Salzbourg Maximilian Gandolph von Khünburg, qui le nomme en 1684 au poste de Maître de Chapelle. Il dédie à cet ecclésiastique fort éclairé et cultivé ces Sonates, dont la datation est encore assez floue (approximativement entre 1676 et 1687). Le manuscrit, d’une très grande beauté, est conservé à la Bayerische Staatbibliotek de Munich.

Biber a voué une haute estime à son Archevêque ; suffisamment pour lui donner à apprécier non seulement les richesses musicales, mais aussi la dimension sacrée particulièrement intense, voire quasiment mystique, de cette œuvre à peu près unique dans le répertoire. « (..) Voici un recueil de pièces de toutes sortes pour lesquelles j’ai réglé les quatre cordes de ma lyre de quinze manières différentes — sonates, préludes, sarabandes, airs ; une chaconne, des variations, etc. et avec basse continue, travaillées avec le plus grand soin et la plus grande recherche que mes dispositions ont permis. Si vous voulez connaître la clé de ce nombre, la voici : j’ai tout mis sous le signe des Quinze mystères Sacrés que vous soutenez avec tant d’ardeur (…) » (Dédicace à Maximilian Gandolph von Khünburg)

Consacrée à la Vierge, la prière du Rosaire est prétexte à une méditation sur les quinze « mystères » vécus par Marie qui sont en fait les grands épisodes de la vie de Jésus, auxquels sa Mère est associée. Il est probable que ces quinze pièces, auxquelles il faut ajouter la Passacaille finale pour violon seul, souvent dénommée « L’Ange gardien », aient été composées pour accompagner les moments de recueillement de l’Archevêque pendant le mois d’octobre, que la tradition consacre généralement au Rosaire.

La scordatura, procédé d’altération de l’accord avec une invention sans cesse renouvelée, destiné à créer des effets inouïs et inattendus, n’est pas utilisée par Biber de manière spectaculaire et superficielle, mais fait partie intégrante de sa démarche artistique. De fait, le compositeur recule sans cesse les limites de l’instrument, à tel point que le résultat obtenu ne correspond pas forcément à ce qui est a priori écrit. Autre étrangeté : dans la sonate de la Résurrection, le rendu sonore des notes aiguës sonne dans le grave et inversement, comme s’il s’agissait du renversement du cycle de la vie et de la mort. De plus, si l’on omet de croiser les cordes, on obtient un résultat sonore aberrant ! Détail non négligeable, on peut remarquer, en observant l’instrument modifié selon les règles de la scordatura, que le croisement des cordes médianes forme entre le chevalet et le cordier un dessin qui évoque la Croix du Christ.

Et pourtant, malgré ce détail assez troublant, force est de constater que l’agencement de ce cycle rappelle plus la musique profane que la sonate dite « d’église ». À cette époque d’ailleurs, la classification par genre dit da chiesa et da camera est moins rigoureuse qu’elle ne le sera plus tardivement ; la présence de nombreuses danses dans la suite du Rosaire ne remet aucunement en question son caractère sacré.

On l’a compris, nous sommes en présence d’une partition d’une richesse et d’une originalité hors du commun, où une grande rigueur de composition côtoie la plus grande liberté ; et dans laquelle le procédé technique — vertigineux — prend une dimension quasiment initiatique.

Le travail accompli par les « Veilleurs de Nuit » est littéralement fabuleux. Le violon d’ semble s’envoler vers le ciel pour aller jusqu’aux étoiles, évoquant ainsi la montée des anges dans la peinture baroque. Il y a dans son interprétation une immense simplicité, une grande humilité. Et même, une sorte de piété voisine de la grâce. De plus, la soliste semble se jouer des difficultés techniques du cycle, en particulier de cette fameuse et redoutable scordatura ; laquelle offre, certes, une grande liberté à l’instrumentiste, mais l’oblige à « réinventer » sans cesse l’œuvre qu’il interprète.

Rarement, un enregistrement aura autant permis de toucher d’aussi près le mystère de la Foi et de son expression intime — en même temps presque exubérante, oscillant continûment entre le sacré et le profane. Les trois autres instrumentistes sont pareillement exemplaires.

Cette musique complexe trouve un répondant dans le tableau reproduit sur la pochette de l’album, La Vierge de l’Annonciation d’Antonello de Messina (1475-1476) : une huile sur bois de Palerme choisie par Denis Grenier, Historien d’Art à l’Université de Laval, au Québec. À la fois bien terrestre, mais touchée par la divinité, la Vierge a comme un geste de recul : sa main tendue semble repousser ce qui doit arriver, à savoir le moment où Dieu va lui annoncer la hauteur de sa tâche. Il semble que cette toile, comme un écho à l’œuvre de Biber, réfléchisse l’ambiguïté des Sonates, dont maints passages « modifiés » sont laissés chaque fois à la libre initiative de l’interprète.

Cet enregistrement est un inestimable cadeau pour qui veut bien en approcher les beautés et les mystères, ô combien précieux en notre époque de rationalisme exacerbé. Poésie pure, liberté de l’instrument et de la grâce — des grâces —, disque magique pour une œuvre elle-même magique : tout cela résulte certainement quelque part, d’un arrangement très particulier avec le Ciel.

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