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Cantus Mysticus

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Paris. Église de Saint Germain-des-Prés. 18.XII.2003. Jehan Alain : Prière pour nous autres charnels ; Ave Maria , vocalise Dorienne ; Messe modale en septuor ; Messe de Requiem et autres oeuvres sacrées — Olivier Messiaen : Cinq Rechants ; O Sacrum Convivium. Ensemble Vocal Sequenza 9.3 : Catherine Simonpietri (direction) ; Vincent Warnier (Grandes orgues) ; Jean-Pierre Grometto (flûte).

sequenza_9_3-300x412Ensemble vocal « »

Après un premier diptyque Messiaen et Escaich le 10 décembre dernier, l’église Saint Germain des Prés adosse à nouveau deux maîtres incontestés de la musique sacrée du XXe siècle. Deux esthétiques contrastées, deux systèmes planétaires, deux cosmogonies. Un point commun relie Jehain Alain (1911-1940) à (1908-1992), en plus d’une foi chrétienne solidement ancrée : une rhétorique panthéiste, doublée d’un langage mystique puissant. Alain s’inscrit dans une longue guilde de musiciens-organistes qui comprend Vierne, Tournemire, Guillou, Duruflé, Widor… Ce météore, fauché au cours de la seconde guerre mondiale, revendique un héritage franckien librement assimilé ; son style est savant, néo-grégorien — sa Messe modale en septuor ainsi que son bref Requiem témoignent d’une science incomparable des nuances contrapuntiques et des couleurs polyphoniques. Écriture radieuse, tournée vers les anciens modes, quoique résolument visionnaire. Partitions métaphysiques, farouches, parfois insaisissables qui laissent deviner une sensibilité de rebelle, écorché vif.

Si avait survécu au conflit, nul doute qu’il aurait atteint de nouvelles constellations sonores, tant ces pièces à la simplicité formelle dégagent une inspiration élévée, une poésie attachante, une virtuosité implacable qui ne vise jamais l’effet. Ainsi les Litanies, sorte de scherzo fantasque, qui ouvre le concert, ou le lyrisme épanoui du Choral Dorien. De trois ans son aîné, développe pour sa part une autre approche théologique de la musique. Poète des sons et des timbres, ethnologue, passionné par les musiques traditionnelles de l’Inde, de Bali et de l’Amérique Andine, son oeuvre religieuse teintée d’orientalisme est novatrice, regardant vers sur le XXIème siècle. Le présent concert est surtout l’occasion de découvrir , un ensemble vocal cosmopolite, trans-culturel (De Ligeti au jazz en faisant un détour par la tradition flamenca). En outre, il peut sans conteste rivaliser avec son « jumeau » toulousain, les Éléments de Joël Suhubiette. Voire Laurence Equilbey et Accentus, à la notoriété installée. Sous la douce mais ferme autorité de Catherine Simonpietri, fait basculer l’auditeur de l’autre côté d’une « frontière » invisible ou d’un champ magnétique : voix en lévitation, pures, miroitantes. Un exemple : je n’ai jamais entendu interprétation aussi « ésotérique » du Motet O Sacrum Convivium pour choeur à quatre voix mixte ! Presque surgi d’un choeur de la consécration de Parsifal, avec des tempi étirés à l’extrême, sans complaisance, ponctués d’infimes espaces de silence, proches de Webern — un perpetuum mobile. Dans un tel climat de recueillement idéal, les voix planent, tournoient et se superposent avec naturel et une grande cohésion ; elles forment une toile sonore unique, tissant de singulières harmonies crépusculaires, atemporelles. On songe ici à l’univers aride, voire ascétique de Via Crucis de Liszt.

L’auditeur est littéralement capté, comme hypnotisé par ce chant cosmique. Parions que dans un tout autre répertoire, pourquoi pas les Lamentations de Jérémie de Cavalieri, certains prestigieux et attachants solistes de ce choeur (Cécile Cote, Élise Deuve, entre autres) livreraient une approche inédite de ces pages prophétiques — lesquelles contiennent en gestation certaines partitions à venir. Plus difficile d’accès, les austères Rechants (1948) intriguent : d’inspiration néo-médiévale, ils font appel à de curieuses onomatopées, cellules mélodiques brisées, entrecoupées d’élans introspectifs. Ils utilisent les ressources expressives de la voix — parfois les plus inattendues : murmures, cris, soupirs étouffés, brusques exclamations issues du sanskrit et du quechua (la langue des Incas) ; Ce surprenant cycle de mélodies préfigure certaines partitions de Thierry Pécou — comme la récente Symphonie du Jaguar. Il rappelle également l’atmosphère vaporeuse des Paraboles d’Eglise de Britten où la tonalité se raréfie ; et surtout The Curlew River, nettement influencée par le Théâtre Nô. Enfin, il convient de louer la performance de , actuel organiste titulaire de Saint Étienne du Mont. L’artiste dévoile un sens infini des modulations continues ; il s’approprie Alain et Messaien avec brio. Interprétations à la fois intimistes, chambristes ou flamboyantes. Par delà la brillante joute offerte, il établit des passerelles — mieux : une secrète connivence entre les deux musiciens. Plus loin, dans les Variations chorales sur Sacris Solemnis d’Alain, il s’autorise une lecture éclatante, faisant exploser la violence contenue dans les derniers accords ; il déploie le grand plein jeu de l’instrument, pour parachever une ascension spirituelle qui tient du voyage initiatique.

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