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Henry Fourès : La célébration de la caresse

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Henry Fourès. La célébration de la caresse : Gegenlicht, Célébration de la caresse, Kristall, Célébration de l’oiseau, Vom Blau, Célébration du Fa (collection MFA). Françoise Kubler, chant ; Dominique Mi, piano ; Bernard Cazauran, contrebasse ; Carlo Rizzo, tambourin poytimbral ; Jean-Pierre Caens, saxophone alto ; Claude Crousier, clarinette basse. 1 CD L’Empreinte Digitale. Référence ED13160. 61’17’’. DDD. Enregistré en février 2003. Notes en français, anglais et allemand.

 

Henri Fourès : La célébration de la caresseNé en 1949 à Coursan dans l’Aude, est actuellement directeur du CNSM de Lyon après avoir occupé, entre 1982 et 1990, la fonction d’inspecteur général de la Musique au Ministère de la Culture. Pianiste et compositeur, il se distingue par l’éclectisme de ses horizons et l’inventivité de ses réalisations, passant avec la même aisance de la lyrique des troubadours dont il est spécialiste à la musique improvisée et électronique. Il est aussi l’auteur de nombreux Hörspiele (pièces radiophoniques) pour la HR et WDR.

La Célébration de la caresse procède de cette même dynamique de mise en œuvre d’écritures différentes, d’univers sonores singuliers conçus cependant comme une œuvre polymorphe et unique puisqu’ils sont reliés par des fragments du Hörspiel Mittel Meer (Mer du milieu) qu’ interpole entre chaque pièce du concert. « Ces éléments, dit-il, sont les mouvements du voyage. Ils se suivent comme la ligne brisée mais continue des rivages qui bordent la mer ». Le thème de l’eau y sera récurent – bruit de la mer, orage, gouttes de pluie – sur lequel viendront s’imposer des voix, fredonnées ou parlées, des conversations aussi énigmatiques que familières, un mixage de différentes sources sonores privilégiant le côté anecdotique et pour cela même plus attachant de la prise de son.

Ainsi bâtie sur le principe de la construction en séquences, l’œuvre se compose-t-elle de six soli instrumentaux agencés comme deux cycles « croisés comme le sont les rimes d’un poème ». Trois pièces – Gegenlicht (contre-jour) pour clarinette basse, Kristall pour saxophone alto et Vom Blau (Au bleu …) pour contrebasse – sont inspirées par le recueil de poésie Mohn und Gedächnicht (Pavot et mémoire) de Paul Ceylan. Elles alternent avec la seconde triade, celle de la célébration : Célébration de la caresse pour tambourin polytimbral, Célébration de l’oiseau pour voix et Célébration du Fa pour piano. Œuvre ouverte nous dit le compositeur, la caresse incarne la sagesse de l’incertitude, « elle invente son temps. Elle ne saisit pas, n’appréhende pas, elle compose avec… ».

Gegenlicht (contre jour) pour clarinette basse débute par une méditation sonore aux allures improvisées autour d’un lab trillé, brodé, projeté par des groupes- fusée puis abandonné au profit d’une exploration plus aventureuse et virtuose de l’espace sonore. En pleine possession de son instrument, met en jeu toutes les ressources d’émission de la clarinette basse – sons « fendus », multiphoniques, tessitures extrêmes – pour mener la séquence avec un intérêt toujours renouvelé : « arrêts sur image », celle d’un spectre révélant progressivement ses différents partiels ou rebondissements spectaculaires ménagés par les sinuosités de la ligne instrumentale balayant l’espace du grave à l’aigu.

Célébration de la caresse, titre de la pièce pour tambourin polytimbral écrite, au départ, pour Carlo Rizzo, constitue aujourd’hui le deuxième solo de cette œuvre polymorphe. La caresse renvoie ici à la main, celle qui touche, joue, génère une multiplicité de rythmes et de timbres pour une volupté de l’écoute. Propre inventeur de son instrument sur lequel il développe de nouvelles techniques de jeu, Carlo Rizzo sait mieux que quiconque en exploiter toutes les subtilités de frappe, les qualités de résonance, la sensualité du toucher mise en valeur par une écriture de plus en plus complexe sans verser pour autant dans une virtuosité trop démonstrative. Les dernières pulsations viendront se fondre délicatement dans la rumeur nocturne qui les prolonge.

Kristall pour saxophone alto, reprenant le titre d’un des poèmes de Paul Ceylan, est introduit par un appel impitoyablement hurlé qui semble donner au troisième solo sa dimension énergétique et émotionnelle. Henry Fourès élabore un véritable travail dans le son, recherchant sur l’instrument une granulation peu conventionnelle obtenue grâce aux complexes multiphoniques. Fragile et instable, le discours joue sur la discontinuité, fait alterner des traits rapides et furtifs et de longues trames un peu râpeuses, oppose les tessitures, allant, comme le poème, du chaos émotionnel du départ « au cosmos raréfié » des dernières résonances.

Célébration de l’oiseau pour voix soliste modifie radicalement les lignes du paysage, nous transportant « dans l’espace désertique d’une montagne de quartz où est adossé le temple d’Hatchepsout en Haute Egypte. Il m’avait semblé alors, ajoute le compositeur, que la voix entendue épousait au plus juste le vol d’un grand oiseau brun jouant en cercle, à l’infini, avec les ascendances impalpables de l’air ». Le timbre personnel de rejoint ici les inflexions tendues du chant traditionnel dont l’ornementation, riche et constamment renouvelée, participe de l’intensité expressive.

Pratiquement enchaîné (les faibles échos d’une conversations en demi-teinte font juste transition) Vom Blau pour contrebasse, écrit en hommage à Jean-François Jenny-Clark, a la discrétion et la retenue d’un « adieu ». S’en tenant à un discours très intimiste, Henry Fourès parvient à faire « chanter » la contrebasse par le biais de divers modes de jeu – double cordes, harmoniques, pizzicatti – qui confèrent à la sonorité d’infinies nuances à fleur d’émotion.

Célébration du Fa pour piano est une longue trajectoire nettement dessinée, solidement architecturée sur quelques données de base bien définies – une note, un intervalle, un complexe rythmique et harmonique – qui mènent à une lente et progressive occupation de tout l’espace pianistique comme pour embrasser, d’un seul et ample geste instrumental, la multiplicité des lieux sonores abordés jusque là, les fondant en une grande résonance, multiple, colorée et infinie.

Saluons pour finir la qualité de l’enregistrement qui joue sans cesse sur la dimension spatiale pour donner du relief et de la profondeur aux séquences électroacoustiques et restituer l’intimité des passages solistes.

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