Le Testament du Docteur Fricsay

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Ferenc Fricsay répète et dirige La Moldau de Smetana. Orchestre de la SDR de Stuttgart. 1 DVD TDK DVDDOCFF. Image noir et blanc correcte mais peu contrastée et non restaurée (nombreuses rayures). Son très terne et un peu instable dans les répétitions, meilleur mais sans dynamique et assez caverneux dans le concert. Livret intéressant, mais quelques erreurs (Fricsay est mort en 1963, pas en 1961 !!).

 

Le Testament du Docteur FricsayJuin 1960. Souffrant depuis déjà trois ans d’un cancer de l’estomac, se sait condamné. Un an plus tôt, une opération a déjà failli lui ôter la vie et, depuis, la douleur est devenue telle qu’il sait que, bientôt, il ne pourra plus diriger. Il abandonnera la baguette après un dernier concert en 1961 et mourra, après deux ans d’une terrible agonie, le 20 février 1963. Lui qui a beaucoup enregistré n’avait encore jamais laissé de souvenir filmé et, lorsque la télévision de Stuttgart lui propose de filmer un travail de répétition suivi d’un court concert, il accepte avec enthousiasme pensant en faire une sorte de testament. Jusqu’au dernier moment, il ne sait s’il pourra être présent et, après une si nuit terrible qu’il croit être obligé de renoncer, il peut finalement se rendre au studio.

Fricsay rencontrera à nouveau la caméra en une seule occasion, lors de la réouverture du Deutsche Oper de Berlin le 24 septembre 1961 -l’une de ses dernières apparitions à l’opéra- pour un Don Giovanni réunissant un plateau de rêve : Dietrich Fischer-Dieskau, Elisabeth Grümmer, Pilar Lorengar, Walter Berry (soirée hideusement rééditée autrefois en VHS par Legato Classics). Pâle, dramatiquement amaigri, il donne à cette œuvre une énergie brûlante, un lyrisme incandescent, inoubliables malgré un son lamentable.

Mais en ce jour d’été 1960, il a choisi La Moldau (Vltava) de Smetana, premier poème du cycle Ma Vlast, œuvre emblématique qu’il a déjà enregistrée par deux fois avec la philharmonie de Berlin, en 1954 (LP Deutsche Grammophon non réédité) et quelques mois plus tôt, en février 1960 (CD DG avec la 9° symphonie « Du Nouveau Monde » de Dvorak).

On peut voir le document rendu aujourd’hui par TDK de trois façons différentes : comme un témoignage historique sur un grand chef du XXe siècle, comme le testament artistique d’une grand figure musicale, ou comme un documentaire sur les méthodes de répétition d’un grand technicien de l’orchestre. Sur ces trois points, l’intérêt de ce DVD est un peu inégal.

Bien sûr, il est poignant de voir cet homme encore jeune qui se sait condamné aimer la musique avec tant d’énergie et de fougue, et quelques phrases, comme « Ne nous pressons pas, nous avons tout notre temps, nous sommes tellement jeunes » ou « Comme il est bon de vivre », serrent la gorge.

Mais, durant les près 40 minutes que dure la répétition, ou du moins ce qui en a été monté, on saisit parfois mal la logique de son approche. Comme il le dit lui-même à un orchestre assez indiscipliné, il n’a pas abordé cet enregistrement comme une répétition ordinaire. Mêlant une tentative d’analyse de l’œuvre et de son importance à ses yeux, une description des images qu’elle fait naître en lui, au travail de mise en place proprement dit, Fricsay semble parfois se perdre un peu et, à quelques moments, l’on voit s’impatienter les musiciens. On reste partagé entre la chance inespérée de voir travailler cet immense artiste et une grande frustration de sentir qu’il a voulu léguer quelque chose aux téléspectateurs et à la postérité, mais n’arrive pas à faire passer son message avec cohérence, faute d’un véritable cadre organisé, comme celui que Bernstein avait trouvé dans ses émissions pour les jeunes.

Fricsay chante beaucoup pour donner des exemples, une phrase musicale est coupée par une considération sur le sens de l’œuvre, les questions d’ordre technique ne sont pas abordées, sauf sous la forme de métaphores parfois inachevées, bref, pour tout amoureux de la direction d’orchestre et « fan » de Fricsay, tout cela reste assez décevant : vous n’apprendrez pas grand-chose sur les conceptions musicales du chef, rien ou presque sur sa technique de direction ou sur l’homme lui-même, malgré le sous-titre racoleur (et maladroit) donné au DVD « A behind-the-scene portrait of the maestro » (littéralement : un portrait du maestro dans les coulisses). D’autant que le sous-titrage parfois erroné pose quelques problèmes : les valeurs des notes sont données « à l’allemande » (1/4 pour double-croche etc…) ce qui rend certaines indications incompréhensibles, et des sous-titres allemands apparaissent parfois sans que l’on sache trop pourquoi.

Le véritable intérêt du DVD réside, finalement, dans les dix minutes de concert où l’on peut apprécier la fluidité de la battue du chef, comme l’espèce d’électricité nerveuse que dégagent son corps sec et son regard à la fois attentif et soucieux. Après les répétitions, parfois calamiteuses (Stuttgart ne vaut pas Berlin), une vraie magie opère : dans un tempo vif, l’ensemble trouve enfin une cohérence et les faiblesses des pupitres semblent avoir miraculeusement disparu pour laisser place à une vraie homogénéité.

En écoute audio, si cette version semble se situer, par ses options de phrasés, dans un milieu entre les deux versions de studio, on en est tout de même très loin quant à la valeur purement musicale. D’abord, le son est fort médiocre, rappelant un enregistrement des années 30 (et encore, pas parmi les meilleurs!) : peu de dynamique, saturations constantes dans les forte, perspectives écrasées, équilibres bizarres (la timbale écrase tout l’orchestre). Surtout, on sent que Fricsay a été obligé de composer avec les faiblesses d’un orchestre sans finesse.

Ce n’est pas un hasard si cette version est la plus rapide et la plus unitaire proposée. En 1954, Fricsay ose tous les contrastes : un début chambriste, avec deux flûtes d’une légèreté éblouissante et des phrasés des cordes en apesanteur conduisent, par une accélération constante, à un climax d’une violent presque sèche, l’épisode lyrique central apportant une accalmie très nette, vite démentie par l’impétuosité nerveuse du flot. En 1960, avec Berlin en studio, le minutage reste le même, mais l’organisation interne est complètement différente : les tempos s’enchaînent sans rupture, le ton est tragique dès le début, les phrases de cordes prenant des accents presque pathétiques. Les épisodes se suivent sans solution de continuité, avec un grand souci d’intégration des nuances et une absence totale d’emphase malgré un climat si sombre. Cette version reste la plus belle enregistrée par Fricsay, l’une des plus belles dans l’absolu d’ailleurs.

Ici, l’orchestre ne permettait sans doute pas ces subtilités agogiques. Malgré l’insistance du chef, les sforzandos des violons dans les premières phrases n’y sont pas et le tout « file » sans trop de raffinement. Malheureusement écrasée par les percussions (le timbalier se défoule bien), la coda en devient presque martiale et certains accents ne sont pas dépourvus de lourdeur.

Que retenir de tout cela? Une occasion inespérée de VOIR Fricsay, ce qui en soi est déjà fascinant : son magnétisme, l’élégance de son geste, la tension perpétuelle qu’il dégage sont inoubliables. Quelques bribes de travail d’orchestre intéressants, aussi. Mais en tant qu’ « objet film », ce DVD souffre d’un manque de construction évident, et l’intérêt s’effrite un peu. Il aurait fallu montrer soit un réel travail technique de répétitions, ce que fera ce même orchestre avec Solti, soit un véritable commentaire appuyé par des exemples précis à l’orchestre, ce que Fricsay semblerait avoir voulu faire, mais sans véritablement le préparer. De plus, tout cela est platement filmé, surtout le concert, succession de champs/contre-champs systématiques : Fricsay de face/les cors/Fricsay de face/les timbales etc…

Bref, un objet frustrant, imparfait, touchant et irritant tour à tour… tout de même conseillé, malgré les réserves.

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