Tout le monde au Balcon !

La Scène, Opéra, Opéras

Toulouse. TNT. 25-I-2004. Peter Eötvös : Le Balcon.Hilary Summers (Irma) ; Allison Cook (La Voleuse, La Fille, Chantal) ; Morenike Fadayoni (Carmen) ; Harry Peeters (Le Chef de la Police) ; Csaba Airizier (L’Evêque) ; Julius Best (Le Juge) ; Armand Arapian (Le Général) ; Arnaud Marzorati (Roger) ; Jérôme Varnier (Arthur) ; Marcos Pujol (L’envoyé de la Cour). Ensemble Intercontemporain, Peter Eötvös (direction) ; Stanislas Nordey (mise en scène).

balcon_1-300x457Peter Eötvös

Faux-semblants, jeux et apparences, mise en abyme de la société et du spectacle du réel, Le Balcon de Jean Genet est une pièce riche, intrigante. Dans le bordel éponyme dirigé par madame Irma, divers représentants de l’autorité, un juge, un évêque, un général et le chef de la police, jouent leurs rôles dans des scènes érotiques tandis qu’au dehors la révolte gronde. Finalement, la tenancière est couronnée Reine après la chute du palais, puis tout s’arrête et l’on range les accessoires jusqu’au lendemain. Difficile de différencier le vrai du faux, le réel du factice dans cette charge qui n’épargne aucune figure de la société, le bordel remplaçant en quelque sorte ici l’Opéra cher à la littérature classique comme lieu de la représentation et initiation au monde.

Par la richesse des lectures possibles et la variété des modes de représentation, Le Balcon pose d’importants défis à sa mise en musique, Jean Genet opposant divers degrés du factice sur de nombreux plans, jusque dans une différenciation très subtile du ton des personnages : « il y a des passages où le ton devra être plus naturel et permettre à l’exagération de paraître encore plus gonflée […], deux tons qui s’opposent ».

Dans son opéra, créé lors du festival d’Aix-en-Provence 2002 après le succès des Trois sœurs, Peter Eötvös garde une constante fidélité à la pièce, légèrement condensée par Françoise Morvan. Il propose une sorte d’opéra de chambre, les instrumentistes en nombre limité sont par moments directement intégrés à l’action, et marque une distinction très nette de langage musical entre les personnages : à la tenancière et aux filles, une musique de cabaret-jazz flirtant avec le Sprechgesang ; aux personnages « officiels » une caricature de ton lyrique ; l’envoyé de la cour, lui, parodiant les vocalises du chant baroque. Mais si le langage musical est évidemment « contemporain », il n’y a pas à redouter ici l’hermétisme dont s’entourent certains compositeurs. Dissonante mais parfaitement intelligible, jamais absconse, toujours dramatique, la musique sert bien le discours de Genet. « On doit parler au grand public sans concession mais sans obscurité », écrivait autrefois Honegger, belle phrase que Eötvös pourrait sans doute faire sienne…

Néanmoins, on peut s’étonner quelquefois du traitement prosodique du texte : le caractère intermittent de l’élision des « e » muets (pourquoi certains et pas d’autres ?) comme de l’absence de liaisons (pourquoi certaines et pas d’autres ?), ou une diérèse soudaine et inattendue gênent par instants le naturel du discours, d’autant que les accents des chanteurs, toujours légers, souvent peu perceptibles, donnent une résonance parfois curieuse à ce langage « populaire », indifférencié selon les personnages.

La mise en scène de Stanislas Nordey, s’attache avant tout à rendre lisible les divers plans du texte avec une certaine rigueur dans le burlesque ou l’outrance et insiste sur l’enfermement des personnages dans l’apparence et le fantasme, là où Genet dénonçait la théâtralité et l’artifice de sa propre pièce. Les jeux de miroirs sont remplacés par une galerie de portes closes et Madame Irma, ordonnatrice du jeu en retrait de la fiction dans la pièce, devient à son tour un personnage fictif : son costume, dont la sobriété tranchait chez Genet, est le même que celui des filles et son jeu parfois outré est « dans » la pièce et non distancié. On peut le regretter, car Genet avait donné une importance particulière à ce personnage, la désengagement de l’acteur étant là pour anéantir l’illusion dramatique qu’il construisait lui-même en tant qu’auteur.

On ne peut que louer cependant la remarquable direction d’acteurs de Nordey, tous les chanteurs se montrant parfaitement à l’aise et convaincus dans l’outrance ou l’ironie distante. Et leurs qualités vocales ne sont pas moins grandes, avec une mention particulière pour et , voix magnifiques et actrices formidables. Seule déçoit un peu, peut-être, aigu précaire et intonation parfois incertaine. L’, tranchant et acéré, swingue avec une précision impressionnante.

Un sujet riche, une musique d’une grande qualité servie par un brillant plateau vocal, tout concourt à faire de cet opéra, tout à la fois moderne et accessible au non initié, une excellente passerelle vers la création contemporaine. Très conseillé à ceux qui croient ne rien comprendre à la musique actuelle !

Crédit photographique : (c) DR

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