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Françoise Thinat et le Concours International de piano XXe siècle

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F ThinatProfesseur à l’Ecole Normale de Musique de Paris, à l’Ecole nationale de Musique d’Orléans, membre de nombreux jury nationaux et internationaux, , qui a travaillé , entre autres, avec Yvonne Lefébure au CNSM de Paris et suivi les cours d’interprétation de Marguerite Long, a elle-même dirigé de nombreux cours d’interprétation à l’étranger, et donné des concerts en de nombreux lieux d’Europe, aux Etats-Unis, au Canada, au Japon…On l’aura compris : consacre l’essentiel de sa vie à la musique, et particulièrement, au piano. Elle a ainsi réalisé de nombreux enregistrements, en direct à Radio-France (dont la première exécution publique de la sonate de Jean Barraqué). Sa discographie englobe des œuvres de musiciens aussi divers que Chopin, Schumann, Dukas, Grieg, Séverac, Debussy ou Ropartz Enfin, et ce n’est pas là le moindre de ses mérites, elle est la fondatrice et présidente du Concours International de Piano XXe siècle d’Orléans …

« Les deux concours sont complémentaires et quelques candidats concourent à Paris et à Orléans. »

ResMusica : Ce concours d’Orléans est-il un concours de plus parmi toute la variété des concours déjà existants, ou bien justifiez-vous sa création par sa spécificité « piano contemporain » ? Et, dans ce cas, en quoi se distingue-t-il, par exemple, du concours Messiaen de Paris ?

 : Il s’agit, bien sûr, d’un concours spécifique mais qui inclut à son répertoire tout le XXe siècle ; de 1900 à ce début de vingt et unième, c’est-à-dire des compositeurs allant de Debussy, Scriabine à Dusapin, Escaich… Ce n’est pas un doublon du concours Messiaen, certes « formidable » mais plus « nominatif », où l’on ne joue peut-être pas que du Messiaen, mais dont les pièces choisies par le comité sont puisées dans un répertoire très « ciblé ». Ici, le répertoire est beaucoup plus large ; ce qui permet à la personnalité des candidats de s’exprimer plus librement. Le prix de composition*, par exemple, a montré cette année encore, de la part des candidats, une liberté très imaginative. En fait, les deux concours sont complémentaires et quelques candidats concourent à Paris et à Orléans.

RM : Le prix le plus important de ce concours semble constituer un hommage appuyé à une grande pianiste quelque peu oubliée aujourd’hui : Blanche Selva. Vous en sentez-vous un peu l’«héritière» ?

FT :Blanche Selva, dont le nom est effectivement associé au premier prix attribué, était une pianiste très ouverte et très éclectique, qui jouait volontiers ses contemporains, comme elle s’ingéniait à redécouvrir des musiques oubliées. C’est vrai que je partage avec elle un goût manifeste pour certains compositeurs, tel Séverac. Je ne me pose pas pour autant en « héritière » ! Les prix décernés répondent, c’est vrai, à l’idée d’hommage, de « coup de chapeau » ou coup de cœur… Hommage à Blanche Selva, à Samson François (autre musicien très « ouvert », très éclectique lui aussi, et entre autre, amateur de Jazz). Certains de nos prix ont malheureusement disparu : ainsi le prix W. Kempf, faute de moyens…

RM : On entend assez souvent dire que les concours sont trop nombreux, par rapport au nombre infime de pianistes que le « marché » est capable d’absorber chaque année. Qu’en pensez-vous ?

FT : La réalité, c’est qu’il y a énormément de pianistes et, malheureusement bien peu d’occasions, pour eux, de s’exprimer (récitals, concerts…). Les concours ont pour vocation d’aider les « très bons », les meilleurs d’entre eux à sortir du lot et donc à réussir plus vite. Les concours ont le mérite d’opérer une sorte d’écrémage permettant de mettre en évidence de réelles qualités dans la perspective d’une carrière ; dans la mesure aussi où l’on s’y présente après une longue préparation.

RM : On reproche aussi aux concours, de « déshumaniser » quelque peu les jeunes instrumentistes, et particulièrement les pianistes. Sans doute n’est-ce pas le but recherché ; et vous allez nous dire que c’est loin d’être une réalité ?

FT : Ah ! Les concours qui « déshumanisent »…Et les lauréats qu’on ne revoit plus ? ! Vous savez, c’est une question de personnalité et d’équilibre personnel. On peut comparer le candidat à un concours de musique à un sportif de haut niveau qui se transcende le jour d’une finale ; la grosse différence étant qu’un musicien est musicien toute sa vie, et que celui qui ne fait pas une carrière de premier plan continuera cependant à jouer…Maintenant, existe-t-il des prix sans lendemain ? C’est possible. Mais l’artiste qu’habite l’ambition de réussir fera carrière…Certes, tous ne le souhaitent pas ; certains n’ont pas la volonté – ou le goût – de mener une vie, finalement « anormale », de concert en concert, d’hôtel en hôtel…beaucoup ne recherchent pas une carrière de premier plan, parce qu’ils savent ou ils sentent, plus ou moins confusément qu’ils ne parviendraient pas à gérer efficacement, harmonieusement , une telle carrière.

RM : Suivez-vous la carrière des ex lauréats du concours d’Orléans ? Y aurait-il quelque chose de particulièrement significatif à signaler à leur sujet ?

FT : Oui, naturellement ; on suit au maximum la carrière des lauréats du concours ; et beaucoup plus longtemps que durant les deux ans qui en séparent chaque édition. Une tournée de dix à douze concerts en région Centre fait suite au concours pour le lauréat proclamé. En novembre prochain, les trois finalistes de ce 14 mars donneront un concert avec l’orchestre National de Lille qui effectuera spécialement le déplacement ; et ce sera, en même temps l’occasion d’inaugurer la belle salle rénovée du théâtre. En ce qui concerne les lauréats des précédentes éditions, on sait, par exemple, que Shinji Urakabe (Japon), lauréat 94, occupe un poste important de professeur à Tokio. Son dauphin, Hideki Nagano (Japon) joue à l’Intercontemporain. Fabio Grasso (Italie), lauréat 96, Toros Can (Turquie), lauréat 98 ou Winston Choï (Canada) , lauréat 2002 ont réalisé des enregistrements fort remarqués ; tout particulièrement les deux premiers disques de Toros Can (Crumb et – surtout – Hindemith ).

RM : Si l’on parcourt la liste des candidats, au départ (42 inscrits), on ne trouve, cette année du moins, qu’un seul Français (plus exactement une Française)…Cela représente un bien faible pourcentage…Comment expliquez-vous cela ?

FT : Il y avait, en fait, 70 candidatures ( et il a fallu opérer une première sélection sur dossiers ; nous en tenant à la stricte conformité). Mais, effectivement, une seule Française…Qui a assisté à toutes les épreuves mais, finalement, n’a pas concouru. Elle ne se sentait probablement pas « prête ». Alors, pourquoi ce si faible pourcentage ? Ce n’est, certes pas, un problème de motivation quant au répertoire contemporain, mais plutôt la conséquence des difficultés matérielles auxquelles se heurtent les jeunes musiciens, en France. Par exemple, la limite d’âge supérieure d’admission au C.N.S.M. de Paris est de 21 ans. Beaucoup y entrent avant cet âge et en sortent donc très jeunes. Il n’existe ensuite plus de bourses, ni d’aides. Or, la majorité de nos candidats étrangers ont entre 25 et 30 ans et sont encore boursiers d’Universités étrangères. Un artiste français du même âge n’a évidemment pas les mêmes facilités et ne peut pas consacrer toute son énergie à la longue préparation d’un concours international. D’autant plus que le répertoire contemporain exige, de l’interprète, une grande maturité et une bonne connaissance du répertoire. J’entends tout le répertoire –général- qu’il aura exploré et assimilé avant de se tourner, comme c’est le plus souvent le cas, entre 25 et 30 ans seulement, vers la musique du XXe siècle. Il y a, bien sûr, des exceptions : F. Schlimé, cette année ou T. Can, avant lui, pratiquent ce répertoire depuis l’adolescence…

RM : Comment le jury* est-il constitué ? (Parmi les noms qui composent celui de cette année, j’avoue, personnellement, qu’à l’exception du pianiste E. Moguilevski ou du compositeur Michel Decoust, tous les autres me sont inconnus…). Des personnalités françaises du piano en ont-elles déjà fait partie ?

FT : Le jury se compose de personnalités très diverses, à l’image de la grande diversité des musiques jouées. Un répertoire qui couvre tout le XXe siècle impose le choix de jurés de sensibilités différentes . Michel Decoust préside ce jury, cette année. Il a la responsabilité de diriger les débats, et si besoin, de trancher…Et pour répondre à votre deuxième partie de question, eh bien oui ; on a déjà vu, au jury des éditions précédentes, des personnalités comme Claude Helffer, Dominique Merlet ou Georges Pludermacher.

RM : Et parmi les compositeurs laissés au choix des candidats (à partir des listes fournies) pour les épreuves éliminatoires, en est-il qui aient été plébiscités ? Ou, du moins, davantage choisis que les autres ?  Et pourquoi, en compagnie de Chostakovitch et Thierry Escaich, le choix de G. Fauré dans l’épreuve finale ?

FT : Pour chaque édition du concours, un compositeur s’est détaché. Il y a eu, dans le désordre : Debussy, Ravel, Prokofiev, Hindemith…Cette dominante n’est pas prévisible et n’obéit pas à des critères précis, sauf peut-être dans le cas d’Hindemith, choisi massivement par les candidats après la sortie du CD de Toros Can, lauréat en 98. Quant au choix de Gabriel Fauré… Même s’il se trouve à la charnière XIXe / XXe siècle, la première audition du Quintette op.115 date de 1921 ; c’est donc, incontestablement, une œuvre du XXe siècle, et qui répond à la formule du concours. Par contre, nous avons refusé la Ballade pour piano seul, de 1881. Mais 1900 n’est pas une frontière infranchissable ! Il serait certainement idiot et dommage de se priver des Etudes de Scriabine ou des pièces de Granados des années 1890, qui sont de grands morceaux du répertoire pour piano. En fait, les pièces choisies pour la finale illustrent parfaitement la « philosophie » du concours : Fauré, représentant le tout début du XXe siècle, Chostakovitch, en témoin « médian », et Thierry Escaich, l’extrême fin du XXe, voire l’ultra contemporain. De même, le concert de novembre prochain permettra à nos finalistes de faire entendre : Igor Stravinski , Frank Martin et Pascal Dusapin

RM : Comment jugez-vous, qualitativement, cette sixième édition ? Avanceriez-vous un pronostic pour ce soir ? avez-vous un favori ?

FT : Cette sixième édition du concours a montré la grande vitalité de la musique d’aujourd’hui et prouvé l’intérêt qu’elle suscite. Les différentes épreuves ont permis d’entendre plusieurs créations, et ce « cru » 2004 est d’un excellent niveau. C’est pourquoi j’arriverai à la finale sans aucun a priori…Dans ces conditions, n’espérez pas un pronostic !

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Crédits photographiques : © Jean-Baptiste Millot

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