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La générosité avant tout !

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Nancy. Opéra de Nancy et de Lorraine. les 15, 18, 21, 24, 27-IV-2004. Richard Wagner, Tristan und Isolde (1865). Livret du compositeur d’après Gottfried von Strassburg. Patrick Raftery, Susan Owen, Elena Zhidkova, Matthew Best (les 15, 18, 21 et 24), Thomas Yesatko (le 27), Andrew Greenan, Marc Mazuir, John Bellemer, Pascal Desaux. Décors : Hermann Feuchter. Mise en scène : Andreas Baesler. Chœurs de l’Opéra de Nancy et de Lorraine. Direction : Merion Powell. Orchestre Symphonique et lyrique de Nancy. Direction musicale : Sebastian Lang-Lessing

nancy_tristan_1-300x449, Tristan und Isolde

« Ce Tristan devient quelque chose d’effroyable […] Quelle impitoyable impression j’ai de ma musique, je ne puis assez le dire ; de tout mon cœur j’ai le sentiment de n’être rien qu’un bousilleur. […] Quelle intime conviction de ma médiocrité de musicien ! Je crois que je n’ai pas grand-chose dans le ventre », telle était, aussi surprenant que cela puisse paraître, la pensée du maître de Bayreuth durant la composition de son fameux Tristan ! Curieux paradoxe, lorsque l’on connaît la notoriété de son œuvre, qui révèle toute fois le véritable défis auquel s’affrontent les programmateurs et les interprètes de cet immense opéra. Défis pris à bras le corps par l’Opéra de Nancy, ne favorisant pourtant pas d’un financement à l’échelle des plus grands opéras. Pourtant, Sebastien Lang-Lessing et son équipe ne se sont pas laissés intimider et ont tenté une expérience qui aurait pu facilement être vouée à l’échec. Certes, ce ne fut pas le plus grand Tristan qu’il soit, mais il semble que ce Tristan n’avait rien à envier à d’autres. Son plus grand mérite demeurait dans ce fougueux corps à corps, dicté par un investissement des plus intenses de la part de chacun, avec une œuvre si monumentale. Bien sûr, nous regrettons la tierce aiguë tellement criarde de Susan Owen, qui, au-delà du la, mettant inévitablement en évidence des faiblesses vocales malheureusement très perceptibles dans le fameux duo des amants. Pourtant, celle-ci s’est tout de même imposée par une réelle présence et une force interprétative peu coutumière, rendant à Isolde toutes ses ambiguïtés et tout son charisme aux côtés d’une Brangäne – – envoûtante à souhait, d’une précision musicale hors normes, et d’un phrasé d’une justesse exemplaire issant son personnage au sommet de l’œuvre.

La mise en scène d’Andreas Baesler et le décor d’Hermann Feuchter se signalaient par une prodigieuse complémentarité et par une économie du compromis dont toutes les didascalies semblaient nuancées. Ainsi le drame replongeait-il au cœur du dilemme activant ses contradictions : plus de Moyen Âge d’opérette, certes, mais plus non plus de psychologie de bazar pour fonder une dialectique de l’oubli et de la rédemption. Mus par ces exigences du metteur en scène, les chanteurs ne s’y sont nullement pliés, ils les ont spontanément enrichies, donnant à l’abstraction glaciale de la spéculation théorique la chaleur disparue de toutes leurs émotions charnelles. D’où un Tristan en quête perpétuelle de l’inaccessible idéal des années immatures, d’où une Isolde déroutante de présence sensuelle dans le même temps que son image se fracturait à l’eau de tous les miroirs tendus par le livret. La magie jouant à plein, une sorte de léthargie heureuse a peu à peu imprégnée tout l’espace de la scène pour descendre au parterre, noyer les loges de ses fragrances de début et de fin du monde. Qui eût pensé un instant, à vivre ces interminables et célestes longueurs de l’opéra des opéras, que le drame le plus banal, celui d’un accident de circulation ayant immobilisé (remplacé au pied levé à partir du deuxième acte par Thomas Yesatko, doté d’un rare facilité d’adaptation !), avait pourtant tout compromis quelques heures avant la représentation ? Peut-être Wagner a-t-il besoin, aujourd’hui, pour être encore entendu, de ces brutaux rappels à la précarité et à l’absurde de notre (trop) humaine condition. Certitude et doute ; plus certainement le doute nourri de ce que nous préférons nommer certitude faute d’en avoir acquis la maîtrise. À ceux qui sont persuadés de connaître par cœur la partition de Tristan et d’en pourvoir fredonner ou tapoter toutes les pages, on aurait aimé conseiller cette performance du Théâtre de Nancy. Sous la conduite d’un chef transcendé, tous les pupitres semblaient, tour à tour, s’évader un instant de la fournaise incantatoire du massif wagnérien pour y retomber dans une incandescente fusion de lingots sonores plus riches que l’enclume de Pythagore. Et lorsqu’Isolde enfin, dépouillée de tous les artifices mobiliers par la chute d’un rideau plus noir que Satan bien que d’un rouge éclatant, s’avança enfin, accompagnée de l’ombre de Tristan, devant le public de ses sanguinaires prosélytes pour y mourir, c’est toute l’immensité de l’univers du maître de Bayreuth qui se referma sur ses impossibles limites, pour une fusion surnaturelle laissant l’auditeur au seuil de l’éternité. De telles soirées, mêmes sil elles ne sont pas parfaites – est-il d’ailleurs possible de trouver un Tristan « irréprochable » ? – restent en mémoire par cette fulgurante impression, celle d’un vif et intense élan de générosité musicale offert par des musiciens investis d’un rare don de soi et d’une humilité encore plus grande face à une des partitions les plus monumentales.

Crédit photographique : (c) Ville de Nancy

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Nancy. Opéra de Nancy et de Lorraine. les 15, 18, 21, 24, 27-IV-2004. Richard Wagner, Tristan und Isolde (1865). Livret du compositeur d’après Gottfried von Strassburg. Patrick Raftery, Susan Owen, Elena Zhidkova, Matthew Best (les 15, 18, 21 et 24), Thomas Yesatko (le 27), Andrew Greenan, Marc Mazuir, John Bellemer, Pascal Desaux. Décors : Hermann Feuchter. Mise en scène : Andreas Baesler. Chœurs de l’Opéra de Nancy et de Lorraine. Direction : Merion Powell. Orchestre Symphonique et lyrique de Nancy. Direction musicale : Sebastian Lang-Lessing

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