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James Giles, un pianiste d’exception…

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Salle Cortot. 19-V-2004. Nicolai Medtner (1880-1951) From Forgotten Melodies Op.38 (1922) – Canzona Seranata – Danza festiva . Franz Schubert (1797 – 1828) Drei Klavierstücke D.946 (1828) : Allegro assai – Allegretto – Allegro. Ned Rorem (né en 1923) . Recalling (2003) (Première mondiale): Remembering Lake Michigan – The Wind Remains (Remembering Paul Bowles) – Remembering Tomorrow. Maurice Ravel (1875-1937). Valses nobles et sentimentales (1911). Franz Liszt (1811 -1886). Valse de l’opéra Faust de Gounod (1861, transcription). James Giles, piano.

Ce premier récital en France du pianiste américain offrait, outre le plaisir toujours évident de partir à la découverte d’un artiste, un programme composé d’œuvres très variées, de Nicolas Medner à Ned Rorem, sans négliger un répertoire plus « classique » avec Schubert, Ravel et Liszt.

Il faut bien reconnaître que dans ce cas précis, il s’agit d’une vraie révélation, tant par les qualités artistiques de l’artiste que par le choix des œuvres interprétées. Voilà un authentique « pianiste » au sens propre du terme, à savoir un musicien qui utilise l’instrument dans sa totalité, à travers un vaste répertoire, sans faire d’esbrouffe pour autant. Un pianiste qui semble faire corps avec l’instrument, qui le « travaille » réellement au sens le plus concret, finalement avec une certaine humilité et une très grande rigueur. Avec , pas d’effets ostentatoires, pas de pathos, mais une technique et une concentration extrêmes, quasiment palpables, et une très grande force alliée à une intense discrétion.

Les qualités de cet artiste s’imposent d’emblée par son interprétation des superbes Forgotten Melodies de Nicolaï Medtner. Ce compositeur russe qui, malgré la qualité de ses œuvres, eut beaucoup à souffrir de la comparaison avec Rachmaninov dont il faisait pourtant l’admiration, dut toute sa vie vivre dans son ombre. Son écriture musicale, en majeure partie destinée au piano, fut aussi influencée par Brahms et Schumann. James Giles y fait montre des atouts que l’on retrouvera tout au long du concert, à savoir un art conjugué de l’élégie (Canzona Serenata) et de la brillance (Danza Furtiva) et un jeu précis, racé et empreint également d’une grande sensibilité.

Les trois pièces de Schubert qui suivent, écrites peu de temps avant la mort du compositeur, sont exemplaires de la « marque de fabrique » de James Giles. Je pense même qu’elles constituent un des sommets de la soirée, si ce n’est « LE » sommet. Il y avait en effet longtemps, du moins depuis Arthur Schnabel, par exemple, qu’on n’avait entendu ces œuvres jouées de cette façon, à la fois avec humilité et rigueur, sans rubato romantique, et en même temps une sorte d’effacement devant la musique, de manière simple, nuancée, raffinée mais sans maniérisme, en un mot, juste, de cette justesse qui vient du cœur. Bouleversant.

Ned Rorem est l’un des compositeurs américains les plus honorés et joués. Son œuvre, qui commence à être mieux connue en France, fut fortement influencée par Paul Bowles, un de ses maîtres, et aussi, lors de son séjour à Paris, par la rencontre avec Georges Auric, Francis Poulenc et Jean Cocteau. Son livre « Le journal parisien » (1951-1955) a été publié aux Editions du Rocher en 2003, dans une traduction de Renaud Machard. Par ailleurs, la grande mezzo-soprano américaine Susan Graham, a enregistré en 2000, pour Erato, un disque consacré à ses mélodies. « Recalling », commande de la Northwestern University School of Music, destinée à James Giles, et achevée en décembre 2003, est ici donnée en première mondiale. Cette œuvre puissante, difficile, fortement inspirée par Paul Bowles (The Wind Remains), met en valeur une nouvelle facette de l’immense talent du pianiste américain : son travail sur la musique contemporaine. Etrange mélange de romantisme exacerbé et de modernité un peu décadente, Recalling trouve en James Giles un interprète quasiment idéal.

Après cette rutilante première partie, la seconde, plus convenue, réserve moins de surprises, et accuse même une légère baisse de tension, surtout dans les Ravel, où le pianiste paraît relativement moins inspiré que dans les pages précédentes. Cependant, la paraphrase de Liszt sur la valse de Faust, morceau de bravoure à la limite du « pompier » met principalement en valeur la virtuosité et la puissance du jeu de James Giles, et, de fait, son étonnante capacité à s’adapter à tous les styles.

Le subtil « Impossible you » de Gershwin, donné en bis, conclut magnifiquement ce très beau récital. Un pianiste à suivre, assurément, et qu’on ne peut que souhaiter retrouver très prochainement à Paris.

NB : James Giles a enregistré Humoreske op. 20 de Schumann et la Sonate n°8 op.84 de Prokofiev pour le label « England’s Master Musicians ».

Crédit photographique : (c) DR

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