Natalia Bobrova & Ludmila Berlinskaïa : stupeur et frissonnements

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Sorbonne : Amphithéâtre Richelieu. 2-VI-2004. Dimitri Chostakovitch : Suite pour deux pianos, op. 6 (à la mémoire de Dimitri Boleslavovitch Chostakovitch) (1922) -Arthur Honegger, Symphonie n°3 (Liturgique), Dies irae, réduction pour 2 pianos de Chostakovitch (ca 1948) – Poursuite, extraite de la musique du film « Les Aventures de Korzinkina », op. 59 (1940) pour 2 pianos – Symphonie n° 15, op. 141 (1971) réduction de Chostakovitch pour 2 pianos. Ludmila Berlinskaïa et Alexandre Rudin, pianos. 27 romances et chansons (1941) arrangement pour « les Concerts du Front » de Léningrad, 5 extraits pour soprano, violon et violoncelle : Pastorale (Verstovski), « Air de Parassia » extrait de la « Foire de Sorotchintsi » (Moussorgski), Le petit Sarafan (Gourilev), Chanson d’Aniouta (Dounaievski). Natalia Bobrova, soprano, Alexandra Beliakova, violon, Serguei Antonov, violoncelle.

Le concert organisé par l’Association Internationale était l’occasion de découvrir des raretés de Dimitri Chostakovitch (1906-1975) — en l’occurrence des œuvres de jeunesse et des transcriptions jamais interprétées hors de l’Union Soviétique — mais en définitive la vraie révélation du programme ne fut pas une partition sauvée de l’oubli mais une jeune soprano, encore étudiante auprès de Galina Vichnievskaia : (photo), dont c’était la première prestation publique hors de sa Russie natale. L’autre talent de la soirée ne fut autre que la pianiste , déjà remarquée par Felix Matus-Echaiz. Les deux interprètes, se succédant l’une à l’autre au fil des œuvres, s’emparèrent du public chacune à sa façon, Natalia la dramatique choisissant l’offensive avec une amplitude et une assurance vocale à faire frissonner les foules, tandis que Ludmila, absorbée et tendue au dessus du clavier, rayonnait par un magnétisme concentré.

Composées de 1922 à 1971, les œuvres créées ce soir composaient un cycle bien représentatif de la carrière du compositeur, faite de gloire et d’avanies :

– Le Chostakovitch compositeur de musique de films avec une amusante Poursuite (1940) course effrénée alla Tom et Jerry.

– Aussi le Chostakovitch de guerre arrangeant en 1941 à Leningrad 27 romances et chansons pour voix, violoncelle et violon. Cette configuration instrumentale inhabituelle s’expliquait par la nécessité de pouvoir transporter les artistes et leurs instruments au plus près des champs de bataille, quitte à improviser une scène de théâtre sur une plate-forme de camion.

– Autre facette essentielle de Chostakovitch, le pédagogue, réalisant vers 1948 pour ses élèves une transcription du Dies Irae de la Troisième Symphonie (Liturgique) d’Honegger, d’une remarquable clarté d’écriture en dépit de la virtuosité et de la richesse de la partition d’orchestre.

– Enfin, le Chostakovitch soumis au visa des autorités musicales, qui transcrivit pour deux pianos de sa Quinzième Symphonie afin qu’elle soit préalablement entendue et approuvée par la docte Assemblée du Secrétariat de l’Union des Compositeurs d’URSS. L’URSS paraît aujourd’hui un concept lointain, qui date effectivement du siècle dernier. Mais la Quinzième Symphonie n’a guère plus d’une trentaine d’années et , la veuve du compositeur, et , le dédicataire des deux concertos pour violoncelle de Chostakovitch, témoignaient par leur présence dans la salle que ce passé est encore tout proche.

Si la transcription de la Quinzième Symphonie, œuvre énigmatique, rêveuse, nourrie d’enfance et de réminiscences, parvenait à être fidèle à la partition originale, le décalage interprétatif entre les deux pianistes amoindrit l’impact de cette intéressante découverte. A la poésie, à la force contrôlée de Ludmila Berlinskaia répondit à peu près constamment le jeu raide et somme toute étonnement prosaïque de son partenaire Alexandre Rudin. Ce ne fut pas un hasard si ce fut dans la Poursuite, qui exige essentiellement une vélocité digitale et mécanique, que les deux interprètes livrèrent leur interprétation la plus convaincante.

Parmi les 27 romances, il nous fut donné cinq mélodies dramatiques ou joyeuses, permettant à de composer autant de personnages de jeunes filles amoureuses, dans tous leurs états : les premiers émois, la haine du vieux mari, la séduction dans un bal, la fête. Natalia fut aussi à l’aise en coquette, en sensible ou en espiègle, et joignant le geste à la parole la voix souple sut aussi bien se faire caressante que triompher des registres aigus. Pour l’accompagner, deux élèves de Rostropovitch, Alexandra Beliakova, violon et Serguei Antonov, au violoncelle ample et chantant, formèrent un accompagnement attentif et profondément musicien.

Crédit photographique : (c) DR

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