Passions, Jean-Christophe Revel

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Passions. Jean-Christophe Revel : Orgue Jean de Joyeuse (Auch) Toccata, Canzone de Claudio Merulo ; Capriccio, Sonnerie de Regis Campo ; Duo, Fantaisie des duretez de Louis Couperin ; Vega de Edith Canat de Chizy ; quatre des Six pièces pour orgue de Brice Pauset ; Hymne Pange Lingua : en taille à quatre, Fugue à cinq, Récit du chant de l’hymne précédent de Nicolas de Grigny ; deux Etudes pour orgue : La Discrète ( ou l’Inouïe), Fanfare de Gérard Pesson) ; Aussi de Bruno Mantovani 1 CD Aeon 2004 AECD 0420 Texte de présentation en français et en anglais. Enregistré en 2003.

 

Passions, Jean-Christophe REVELRestauré — parlons même de reconstruction — par Jean-François Muno de 1992 à 1998, l’orgue de Jean de Joyeuse, réalisé entre 1688 et 1694 en la cathédrale Sainte Marie d’Auch est aujourd’hui l’un des seuls exemples de grand instrument baroque de seize pieds dont le buffet d’origine a conservé sa décoration d’origine d’une beauté et d’un raffinement exceptionnels. C’est pour fêter en 1998 cette véritable résurrection que — son titulaire — a passé commande à plusieurs compositeurs (Edith Canat de Chizy et notamment) et crée lui-même ces pièces spécialement écrites pour l’instrument. Elles figurent bien évidemment dans le présent enregistrement avec d’autres compositions plus récentes voisinant les œuvres des grands maîtres de l’époque baroque (Claudio Merulo, et ). Toutes sont musiques du présent comme tient à le souligner tant il les intègre dans un programme d’une grande cohérence et les restitue au gré de son temps, et de son instrument, à la fois contemporain du leur et du nôtre: « nous jouons en permanence les musiques du présent précise-t-il… tout le programme est d’ailleurs conçu comme un jeu de miroirs, les pièces baroques anticipant les œuvres contemporaines ou même leur répondant ». Ainsi la labilité joyeuse du Capriccio de , projetant ses fins éclats sonores, répond-elle aux diminutions alertes de la Canzone de Claudio Merulo (1533-1604). Elles sollicitent toutes deux le registre de quatre pieds de « la flûte à biberon ». Tout comme sa Sonnerie qui fait allusion aux nombreux « coucous » du XVIIème siècle et préfigure à sa manière le duo de jouant sur la même tierce référente. Sa fantaisie des duretez, véritable poème sur la passion du Christ — dont on retrouve le portrait noble et austère en couverture de cet album — semble projeter l’image du labyrinthe de sonorités dans lequel l’auditeur s’aventure au fil de l’enregistrement. L’ensemble de ces pièces réunies sous le titre générique de Passions par Jean-Christophe Revel — maître d’œuvre et véritable concepteur sonore tant l’orgue en appelle à l’alchimie des couleurs et à ses mixtures privilégiées — semble bien pointer la même problématique, celle de la registration et des métamorphoses acoustiques qu’elles inspirent aux compositeurs d’aujourd’hui comme à ceux d’hier.

Aussi de , inspirée au plus près des caractéristiques de l’orgue de Sainte Marie d’Auch, débute dans l’univers étrange et détempéré d’un court motif obtenu par le jeu alterné du bourdon et du nasard dans une transposition à la douzième inférieure. Avec la même approche sensuelle et intimiste, les Etudes pour l’orgue baroque de explorent l’instrument jusque dans ses fredonnements les plus secrets. Avec des jeux à demi engagés que seul l’orgue baroque permet, Jean-Christophe Revel commande de ses claviers des sonorités lointaines et bruitées qui « frottent » avec le souffle et la rumeur propre de la mécanique, révélant un monde sonore bruissant et fantomatique. L’utilisation, rare, du jeu de « flageolet » (jeu de un pied sonnant à l’octave supérieure de la ligne écrite) cerne l’univers stellaire de Vega d’Edith Canat de Chisy, pièce où l’orgue est davantage pensé comme un générateur de fréquences projetant des nappes sonores continues. L’espace abyssal suggéré par les échos caverneux du pédalier donne la pleine mesure des potentialités inouïes de l’instrument. Elles nous sont révélées dans la jouissance auditive du plein jeu qu’utilise dans ses Six pièces pour orgue où il semble vouloir éprouver les capacités et les résistances de l’instrument à se plier à toutes ses volontés sonores, dégringolant d’un extrême à l’autre de la tessiture en une joute intense et virtuose. C’est, là encore, le principe de la mixture qui est au cœur de l’écriture, variation autour d’une exploration spectrale du son et prolifération quasi fractale. Jean-Christophe Revel s’engage pleinement dans ce parcours musical plein de surprise avec l’aisance et la dextérité que lui confère une longue intimité avec son instrument. Servi par une prise de son presque idéale, cet enregistrement tisse un lien entre l’héritage fécond des devanciers et l’expression vivante de notre temps que les couleurs, la fluidité prodigieuse de l’orgue Jean de Joyeuse nous restituent avec une sorte d’évidence lumineuse.

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