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Benoît Delbecq, la musique qui cherche

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Lyon. Conservatoire National Supérieur Musique et Danse. 8-X-2004, 20h30, dans le cadre des journées de l’électroacoustique*. Kwang Myung Shin : Iyaki – Ondřej Adámek : Cercle des rythmes vitaux – Nicolas Escoubeyrou : Chlore liquide – Alexandre Bazin : 2B-HB – Marion Taillandier : Songes sont jeux d’enfants – Benjamin Ghata : Elle est interdit de pleuvoir – Olivier Menini : Vox generator cum motu – Evolène Kiener, flûte.

Villeurbanne Maison du Livre, de l’Image et du Son, 8-X-2004. 19h, dans le cadre du festival Un Doua de Jazz **, Benoît Delbecq, piano

Acousmatique au Conservatoire et piano préparé à la MLIS

Le même soir, le riche hasard lyonnais programmait deux concerts, à 19h et 20h30, séparés de 15 minutes de trajet, et tous deux emblématiques de la « musique savante » d’aujourd’hui. Toutefois, deux emblèmes bien différents. Antagonistes ?

A 19h, à la verticale du puits de lumière de l’extraordinaire Maison du Livre, de l’Image et du Son à Villeurbanne, explorait un piano, sous les regards parfois tour à tour amusés et admiratifs des spectateurs agglutinés sur les escaliers et les paliers de cette architecture remarquable (de Mario Botta). A 20h30 à Lyon, des (grands) élèves donnaient à entendre le résultat de leurs explorations acousmatiques, dans l’extraordinaire salle Varèse du Conservatoire, organisée ce soir pour la spatialisation du son.

Explorations donc dans les deux cas. Et pourtant. Les contrastes sont frappants. Tandis que travaille la pâte sonore sous nos yeux, et qu’on s’émerveille de ce qu’il en tire, les « acousmates » nourrissent la machine d’un petit support-mémoire, bilan de leur travail en amont (et en secret). Objet fini, quoique contrôlé en direct sur la console : le musicien tourne le dos au public, suit un « conducteur » (ou une partition), et bouge … comme un chef d’orchestre. Ou comme un pianiste, devant cet étrange clavier ? Ou … comme un organiste ! L’orgue n’est-il pas le premier instrument acousmatique ?

Tout petit rappel : la notion d’acousmatique, telle que l’a définie, trouve son origine symbolique dans cette pratique qu’aurait théorisée Pythagore, considérant que l’élève est plus attentif si son professeur est dissimulé derrière un rideau, une tenture (je laisse le soin aux spécialistes, très bienvenus, d’affiner ce raccourci peut-être outrancier).

Benoît Delbecq lutte, cherche l’ouverture pour découvrir avec nous ce qui se dissimule derrière cette lourde et lente tenture qui le gêne dans sa progression (faut-il pousser ? soulever ? contourner ? déchirer ?), et la tension se dénoue, sans que l’on soupçonne au départ combien de temps va durer l’exercice. Tandis que le programme de la soirée acousmatique affiche la durée de chaque pièce à la seconde près. Et qu’une malencontreuse horloge sur le côté de la salle nous informe de la résolution finale imminente de la savante construction de chaque compositeur à l’œuvre devant nous … Dommage.

On n’est jamais très sûr de la part délibérée et de la part hasardeuse des réussites de Benoît Delbecq, tandis que nos compositeurs-informaticiens ont tout prévu dans le moindre détail (à d’heureuses petites exceptions près, quand une flûtiste en chair et en os participe à l’œuvre, ou quand le potard visé est un peu loin de la main de l’artiste !). Qu’on ne s’égare pas : la musique acousmatique, pour figée qu’elle puisse paraître, ne se consomme pas au disque. Il faut avoir vécu dans une salle bien préparée l’écoute de Sud de Jean-Claude Risset : grandiose !

On écoute Sud les yeux fermés, pour ne pas se focaliser trop longtemps sur la nuque tout à fait hors-sujet de la spectatrice assise un rang devant soi. Les « yeux fermés » … Alors que dans l’agencement particulier qui plaçait le public au-dessus du piano préparé de Benoît Delbecq, certains se tordaient le cou pour VOIR … Benoît Delbecq est en réalité aussi un luthier, qui cherche le contrôle maximum de son instrument, plaçant savamment pinces, résonateurs, étouffoirs et autres objets mystérieux sur certaines cordes bien choisies. Voilà donc que les antagonismes se rejoignent, lorsqu’on constate que cette démarche de « fabrication » de l’instrument idéal est aussi celle des acousmaticiens-programmeurs.

Tout ceci est passionnant, si l’on pense à Vivaldi, Beethoven ou Messiaen, qui … imitaient ? la nature (Quatre Saisons, Pastorale, Oiseaux par exemples). Les images produites dans le cerveau de l’auditeur sont assurées : ainsi, orchestre ou piano ne sont-ils pas des « synthétiseurs » (le terme est devenu désuet, mais son sens était limpide). Ainsi, ces anciens, à force de travail sur le potentiel caché des instruments acoustiques, nous faisaient entendre le bruit de l’eau, tandis que nos modernes nous font écouter le bruit de l’eau, enregistré, pour mieux nous en faire saisir l’essence musicale, à force de triturations sonores ! L’artifice n’est peut-être pas là où on l’attend. (En réalité, l’artifice est partout, sauf espérons-le dans le cœur du musicien et du musicophile).

On pourra regretter dans ces concerts au Conservatoire l’absence de toute présentations orales des oeuvres, et des artistes : il arrive qu’on se surprenne à s’interroger sur la correspondance entre le propos du programme papier et ce qu’on entend … Si l’entendement du spectateur est battu en brèche, sa bonne volonté voudrait être absolument certaine de devoir admettre l’accord entre la démarche expliquée du compositeur et ce qu’il entend … On pourra réfléchir à ce joli mystère d’un Monk donné en rappel par Benoît Delbecq qui laisse si vite s’ouvrir la tenture …

Des concerts qui donnent à penser, ensemble ou séparément : donc de bons concerts !

* journées de l’électroacoustique

** Un Doua de Jazz

Crédit photographique : © DR

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Lyon. Conservatoire National Supérieur Musique et Danse. 8-X-2004, 20h30, dans le cadre des journées de l’électroacoustique*. Kwang Myung Shin : Iyaki – Ondřej Adámek : Cercle des rythmes vitaux – Nicolas Escoubeyrou : Chlore liquide – Alexandre Bazin : 2B-HB – Marion Taillandier : Songes sont jeux d’enfants – Benjamin Ghata : Elle est interdit de pleuvoir – Olivier Menini : Vox generator cum motu – Evolène Kiener, flûte.

Villeurbanne Maison du Livre, de l’Image et du Son, 8-X-2004. 19h, dans le cadre du festival Un Doua de Jazz **, Benoît Delbecq, piano

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