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Mass de Leonard Bernstein par Kent Nagano

À emporter, CD, Musique symphonique

Leonard Bernstein (1918-1990) : Mass, a Theatre Piece for Singers, Players and Dancers. Avec : Jerry Hadley (Celebrant), Pacific Mozart Ensemble, Rundfunkchor Berlin, Staats und Domchor Berlin, Deutsches Symphonie-Orchester, Direction : Kent Nagano. Enregistré en novembre 2003. TT : 1h46. 2CD Harmonia Mundi HMC 901840. 41.

 

Leonard Bernstein : MassLe XXe siècle a vu, dans le domaine de la musique religieuse, la plus riche des recherches artistiques, tant sur le fond que sur la forme des œuvres. Confrontés aux grandes messes et oratorios de concert du XIXe, les compositeurs ont cherché à simplifier et diversifier le discours religieux, tout en illustrant les profonds doutes du croyant durant un siècle déchiré par la guerre et bouleversé par la révolution technologique. Des œuvres religieuses ou d’inspiration religieuse marquantes du XXe siècle, on retiendra surtout la Messe de Stravinsky, retour à la polyphonie franco-flamande, les opus religieux piétistes et dépouillés de Poulenc, l’approche très théâtrale de Britten (Paraboles d’église, War Requiem), le Requiem Berlinois très provocateur de Weill, la religiosité omniprésente dans les œuvres de Messiaen ou la musique « Médiévalo-New-Age », quelque peu artificielle, d’Arvo Pärt. Retour aux traditions anciennes et à la musique populaire, mélange de textes traditionnels de l’ordinaire et de textes contemporains, spatialisation, théâtralité, toutes ces composantes se retrouvent dans Mass, œuvre majeure du XXe siècle, malheureusement très peu connue en Europe.

L’œuvre de Bernstein, créée le 8 septembre 1971 pour l’inauguration du John Kennedy Center of Performing Arts a pour sous-titre A Theatre Piece for Singers, Players and Dancers. La nomenclature d’exécution est très impressionnante : Un orchestre et un chœur « classiques », un chœur d’enfants, un chœur dit « de la rue », un orchestre jazz et rock et un dispositif sonore. Les solistes sont issus des différents chœurs sauf le « Celebrant », rôle écrasant et polymorphe, sorte de « Monsieur Loyal » de la Messe. Mass se découpe en 17 parties. Certaines sont directement inspirées de l’ordinaire (Introït, Gloria, Credo, Offertoire, Sanctus, Agnus Dei), d’autres du déroulement séculier d’une messe (Confession, Sermon, Communion) et d’autres enfin, appelées « Trope », sont des réflexions sur la vie, la religion, le monde. Ce mélange des genres avait déjà été expérimenté par Britten (War Requiem) mais ce qui choque ici à la première écoute, c’est l’absence totale de séparation entre les différents styles de texte et de musique : tout s’imbrique ! On a souvent l’impression d’écouter Kaddish entrecoupé d’extraits de West Side Story, une sorte de « Bernstein-Medley » en quelque sorte !

Mais dès la deuxième écoute et surtout à la lecture du livret, on comprend le but recherché par le compositeur : retranscrire la multiplicité de fois et les doutes de son époque. N’oublions pas que l’Amérique du début des années 70 est un pays en pleine restructuration (Guerre froide, problèmes raciaux, révolte de la jeunesse…) et si Mass peut paraître pour l’auditeur actuel comme un immense « happening » irrespectueux, en replaçant l’œuvre dans son contexte historique, elle prend tout son sens. De plus, si certains textes des « Tropes » ont mal vieilli, la majorité des doutes et des colères qu’ils stigmatisent, restent d’actualité.

L’interprétation de cette œuvre que nous propose Harmonia Mundi est dirigée par le chef américano-nippon Kent Nagagno. Ce disque doit être fatalement comparé à la version Sony dirigée par le compositeur et immortalisée quelques semaines après la création. Cette comparaison est bien souvent cruelle pour la version moderne!

Avant tout, félicitons Harmonia Mundi pour la qualité éditoriale de son coffret : enfin une traduction du livret (absente chez Sony) et une analyse très juste quoiqu’un peu succincte de l’œuvre. Les différents ensembles (chœurs et orchestres) sont d’un excellent niveau et les petits soli qui émaillent l’œuvre sont très honnêtement tenus par les artistes des chœurs. On sera plus partagé sur la prise de son : les passages avec bandes préenregistrées en particulier, qui prennent tout leur sens dans la version Sony grâce à une excellente spatialisation, paraissent ici lointains et flous (c’est particulièrement dérangeant dans le premier numéro). Mais venons-en aux deux gros problèmes de cet enregistrement : tout d’abord le célébrant. Le compositeur avait choisi, en Alan Titus, un baryton aigu pour le rôle central à la création et pour l’enregistrement. Pourquoi distribuer un ténor, même si la carrière de a été marquée par une étroite collaboration avec Bernstein? Il est vrai que la tessiture du rôle est très étendue, mais le medium, très sollicité ici, paraît chez Hadley bien pâle face à la palette infinie qu’offrait Titus. La seule écoute comparée du thème d’entrée du Celebrant, « A Simple Song », est révélatrice : là où, avec Alan Titus, on avait une mélodie colorée et lumineuse, d’une simplicité et d’un dépouillement poignants, Hadley nous propose une voix plate, faible en harmonique et en contrastes, digne des pires standards de la variété actuelle. Du moins on pouvait espérer les aigus solaires d’un ténor où le baryton semblait certaines fois un peu aux limites de sa tessiture ; malheureusement la voix de Hadley, depuis son merveilleux Candide du même compositeur chez Sony, s’est gravement dégradée, en particulier la tierce aiguë! De plus, un vibrato très envahissant handicape l’artiste dans les parties plus élégiaques de l’œuvre : le « Notre Père » a capella, sommet d’émotion dans la version Bernstein se transforme ici en 2 minutes de souffrance vocale. Enfin l’interprétation du ténor américain, à part dans la « Fraction », sorte « d’air de folie » du Célébrant, oscille entre vulgarité, violence gratuite, « guimauve variété » et un détachement incompréhensible dans une œuvre si forte. Avouons tout de même que l’artiste n’est pas vraiment porté par le chef. Et voilà le deuxième gros problème de cette version : on comprend que ait voulu se démarquer de la vision dionysiaque de Bernstein mais de là à en faire un St François d’Assise Yankee, il tombe carrément dans le contresens. Arriver à rendre une œuvre comme Mass aussi lisse et sans saveur, tient de l’exploit! Tempi incompréhensibles, raideur métronomique des parties jazz : on sent tous les interprètes tenus par une main de fer, sans le gant de velours… Nagano est arrivé à ôter toute vie d’une œuvre qui en est naturellement gorgée : chapeau bas!

Il est vraiment dommage qu’une telle initiative (il est rare qu’une maison de disque européenne se penche sur le répertoire nord-américain) soit sabordée ainsi par un chef et par l’interprète principal. Si vous ne connaissez pas encore cette œuvre majeure de l’art religieux du XXe siècle, penchez-vous au plus vite sur… la version Sony/Bernstein/Titus!

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