Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Faux baroque, faux jazz et réelle modernité

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Orléans. Carré Saint-Vincent. 18-XI-2004. Igor Stravinsky (1882-1971) : Capriccio pour piano et ochestre. Frank Martin (1890-1974) : Concerto pour piano et orchestre n°2. Pascal Dusapin (né en 1955) : A Quia, concerto pour piano et orchestre. Ya-ou Xie, Reto Reichenbach, Francesco Tristano Schlimé, piano. Orchestre National de Lille, direction : Pierre-Michel Durand

Carré Saint-Vincent

Ce concert se fait l’écho du VIe concours international Piano XXe siècle d’Orléans qui s’est tenu en mars 2004 (lire le compte-rendu de la finale et l’entretien avec son organisatrice, Françoise Thinat, par notre collaborateur Edouard Bailly). En piste, les trois finalistes : la chinoise , le suisse et le luxembourgeois , tous trois également compositeurs. Ce concert a également permis de découvrir ou redécouvrir des œuvres concertantes trop peu connues, les programmations de saisons symphoniques préférant les « monstres sacrés » de l’ère romantique.

Le délicat Capriccio d’Igor Stravinsky est une de ses trois œuvres pour piano et orchestre (avec le Concerto et les tardifs Mouvements). Composé lors de sa période néo-classique le compositeur l’a écrit en fonction de ses propres capacités techniques, ce qui en fait une pièce peu démonstrative en matière de virtuosité, mais d’une difficulté non négligeable pour la mise en place et l’esprit ironique qui s’en dégage. L’orchestre est rarement utilisé en son entier, Stravinsky privilégiant des ensembles protéiformes de solistes qui n’accompagnent ni ne dialoguent avec le piano, mais jouent avec, renouant ainsi avec la conception des concerti grossi de l’époque baroque. affronte cette partition hétérogène avec un plaisir renouvelé. Si son jeu ferme et précis semble être d’une solidité sans failles, elle se refuse à toute vision trop percussive de l’œuvre et privilégie la légèreté et l’humour de ce discours musical faussement passéiste, avec cette basse continue qui ose dire son nom jusqu’à saturation. C’est loin d’être le cas de l’ qui peine à trouver ses marques dans une instrumentation hétéroclite, si ce n’est dans le virevoltant 3ème mouvement.

Le Concerto n°2 du suisse Frank Martin a été choisi par son jeune compatriote, . Grâce lui soit rendue d’avoir permis l’audition de cette pièce virtuose (le commanditaire et créateur en est Paul Badura-Skoda) qui s’inscrit en droite lignée des concertos de Liszt, Saint-Saëns et Prokofiev : un piano démonstratif accompagné d’un orchestre qui ne se contente pas de simple figuration. L’œuvre, brillante de bout en bout, s’ouvre par un solo de timbales qui dialogue avec le soliste. Quelques relents de post-romantisme se disputent avec quelques effets jazzy dont une longue fugue initiée par le saxophone solo, non sans similitudes avec celle de la Création du Monde de Darius Milhaud. La prestation de Reto Reichenbach n’appelle que des éloges. Son jeu est brillant —quoique parfois un peu lourd et raide— et prouve une maîtrise totale de ce concerto et de ses redoutables difficultés techniques. L’orchestre semble ici plus à son aise, se faisant un véritable protagoniste du discours musical.

On ne présente plus , ni son concerto pour piano A Quia chroniqué à deux reprises sur ResMusica (création parisienne et enregistrement) par Christophe Le Gall. Après le britannique Ian Pace qui en avait assuré les créations mondiales (au Festival Beethoven de Bonn) et françaises (au Festival Musica de Strasbourg), puis lors de la reprise parisienne, doublées de l’enregistrement avec l’Orchestre de Paris, c’est au tour du jeune luxembourgeois , lauréat Premier Nommé de ce VIe concours, de s’emparer de ce concerto « actuel » ou aux cotés des classiques du XXe siècle (Janácek, Grisey) planent les ombres de Thelomnious Monk ou John Coltrane. Là aussi point de dichotomie entre le piano et l’orchestre : l’un ne peut vivre sans l’autre, au prix d’un discours musical d’une vacuité totale si un des protagonistes est absent ! — A Quia est la locution latine utilisée en droit quand lors d’un jugement une des parties n’a plus d’arguments — Ce questionnement sur l’existence et sur l’impossibilité de vivre sans le reflet de soi, renvoyé par l’autre, trouve en Francesco Tristano Schlimé un interprète idéal. Le pianiste — compositeur venu du Grand-Duché voisin — est un habitué de la musique contemporaine et mêle souvent classique et jazz dans ses productions. L’ et son chef défendent l’œuvre avec conviction, donnant une impression de cohérence qui se faisait attendre jusqu’à présent.

Souhaitons longue vie à ce concours « hors normes » qui nous a révélé Toros Can, Winston Choï (lire la chronique de son enregistrement de l’œuvre d’Elliott Carter) ou Delphine Bardin. Souhaitons aussi une longue carrière à ces trois jeunes talents plus que prometteurs.

Crédit photographique : © DR

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Orléans. Carré Saint-Vincent. 18-XI-2004. Igor Stravinsky (1882-1971) : Capriccio pour piano et ochestre. Frank Martin (1890-1974) : Concerto pour piano et orchestre n°2. Pascal Dusapin (né en 1955) : A Quia, concerto pour piano et orchestre. Ya-ou Xie, Reto Reichenbach, Francesco Tristano Schlimé, piano. Orchestre National de Lille, direction : Pierre-Michel Durand

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