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Le chant : « C’est cette voix du cœur qui seule au cœur arrive »

Aller + loin, Dossiers, Histoire de la Musique, Opéra

Crédit photographique photo 1 : © Luciano Romano. Photo 2 ; DR.

 

© Luciano RomanoIl est de beaux instruments comme le violon de Crémone sous le frémissement de l’archet. Sa sonorité révèle les humeurs harmonieuses ou discordantes. On le dit parfois enchanté ou tenu par la main du diable. Inutile de vouloir en décrypter les arcanes, le corps et l’âme sont affaire de luthier, tout comme l’esprit et le cœur appartiennent au tempérament de l’artiste.

Quant à l’instrument du chanteur, c’est tout son corps. Il est composé de matière vivante, sensible au monde extérieur, fragile aux fluides psychiques. Il est cordes vocales, larynx, poumons, diaphragme, langue, voile souple du palais. Il est résonateurs faciaux et frontaux. Il est l’être intime qu’il faut nourrir de sensibilité, de courage et de patience infinie. La posture du chanteur : Ce sont les pieds bien ancrés au sol à la largeur des épaules, la stabilité d’où part le support physique du son au niveau de l’abdomen. Sans cette base, le reste ne fonctionne pas. Que de chemins parcourus, que de recherches pour atteindre cet équilibre saisi une fois, perdu et enfin reconquis. Le chant monte de la terre. Il est humus, vapeurs, lumière. Il devient reflet de la nature, miroir de nos désirs, substance permutée en souffle céleste.

Le chant inaugure son propre mode. Il est singularité absolue. Écoutez la leçon de chant de toutes ces grandes voix qui se sont tues et pourtant toujours vivantes, références de nos mémoires sonores. Il est impossible de les comparer. On ne produit pas la beauté en série. C’est la sincérité, la générosité, la chaleur qui provoquent l’émotion. Chaque voix est unique.

Ces êtres de feu n’ont-ils pas entendu cette voix qui leur disait : « Tu ne chanteras plus ? Sais-tu quel sacrifice s’impose ta jeunesse, et l’as-tu mesuré ? »(1) Le chant est aussi blessure. Qu’un spasme laryngé vienne troubler la ligne vocale ou qu’un nodule se niche au fond de la gorge et les angoisses montent du gosier à la tête. C’est la voix étranglée, hantée par le frisson et le doute. D’autres voix parvenues trop tôt au sommet, dédaigneront le temps de la maturation dans le silence intérieur. Combien de carrières brisées, à peine amorcées et vite tombées dans les cendres de l’oubli ? Elles se sont brûlées en un soir, torches vivantes dans les raucités flamboyantes au brandon fugitif. Le chant est une déchirure par laquelle nous entrevoyons les marques du temps. L’art lyrique n’est pas reposant ; l’opéra vomit les tièdes. C’est le combat de tous les soirs sur l’emplanture des théâtres, c’est vivre et mourir au rythme des propositions optatives, des formules imprécatoires, c’est toujours de relever les défis vocaux. Ces voix ne connaissent d’autre passion que celle du chant. Toutes gardent le goût amer de la mort d’Antonia.

Trop d’exemples hantent nos mémoires : Adolphe Nourrit perdit sa voix comme on perd son âme et se suicida à 36 ans. Cornélie Falcon vécut sa propre tragédie sur scène en s’évanouissant devant un public médusé, incapable de produire le moindre son. Elle avait 28 ans et s’interdit de remonter sur les planches d’un théâtre durant le reste de sa longue vie. La Malibran, en pleine gloire, au même âge, se tua à la suite d’une chute à cheval. Ces voix dont on ne garde aucune trace phonique, nous interpellent dans la hantise d’une vie éphémère et au-delà de la mort.

Que leur apprennent ces morts ? C’est le passage obligé, le chemin initiatique que tout chanteur doit emprunter. Ce legs de l’histoire est leur seule richesse, leur unique bagage. Les expériences acquises au creuset séculaire, les élèvent, les libèrent des contraintes de toutes sortes, des vérités toutes faites telle une confidente muette qui leur souffle le lien transmissible. C’est la quête au-delà du temps, l’anamnèse et ses révélations secrètes. C’est parfois l’apparition prodige : une épiphanie.

De la première manifestation humaine de l’enfant qui vagit au dernier râle du moribond, la voix est un cri de douleur. Que de sacrifices sur l’autel des théâtres pour se mesurer à ces vies excessives, sans compromis. À certains personnages imaginaires ou fantasmés, on a mutilé le sexe de jeunes garçons pour qu’ils conservent la pureté et la souplesse de leur voix. Reconnaître sa voix intérieure, c’est réapprendre à vivre aux exigences de son cœur.

Le chant est une ascèse, la pratique de l’ascèse. Le rôle initiatique consiste à féconder le germe pour permettre le développement à l’aide d’images flottantes, de symboles deltaïques, de signes figuratifs, afin de transmettre les informations organiques. Aucun manuel d’enseignement, aucune méthode écrite ou chiffrée ne pourront jamais remplacer le lien physique, mental, spirituel de la transmission de maître à élève. Seul le corps réceptif recueillera la propre nature en toutes choses. Rejoindre le domaine inviolable de l’être par des recherches jamais achevées, sans jamais atteindre tout à fait la perfection. La révélation est de se connaître soi-même.

De basse à ténor, de contralto à soprano, le travail d’interprétation consiste par un étrange alliage, à faire correspondre les couleurs aux sons. C’est d’employer un style vocal idoine selon l’époque, la situation, le genre lyrique spécifique. On n’interprètera pas les confidences amoureuses à la lune de Rusalka comme on aborderait l’insoutenable légèreté de Manon dans son air de rupture. Pas plus la prière de Norma ne pourrait être confondue à celle de Léïla. Les transes de Médée aux visions d’horreur de Cassandre ne sauraient se confondre. Toutes ces folles d’amour de Violetta à Isolde, de Juliette à Didon sont uniques. La coloration claire ou sombre, diaphane ou sensuelle, répond à un état affectif complexe, lié à certaines émotions dans une description sonore aussi fidèle, aussi détaillée des manifestations humaines.

Le jeu scénique, c’est d’animer par la gestuelle, tous les genres de rôles et toutes les formes de théâtre. Les Grecs lui ont consacré deux Muses : Thalie et Melpomène la Comédie et la Tragédie. Joie, vivacité, plaisir, bonheur. Donner la comédie, c’est vaincre ses peurs et s’abandonner à l’aisance, aux rires, c’est trouver le ton ironique ou moqueur, la grâce et l’intelligence. Passion, angoisse, colère, douleur. Exposer la tragédie, c’est saisir le drame humain en chacun de nous. Mais le comédien n’habite pas un personnage, il est habité par lui. Tous ces sentiments se modulent, s’entrechoquent et forment un caractère. Convaincre, plaire, émouvoir. D’emblée, un lien se tisse entre l’interprète et son auditoire. La voix, ductile comme l’or, épouse les différents genres, se moule aux contours de formes diverses. Mais qu’est-ce qui nous étreint dans une voix ? L’effraction sonore ? La mélodie obsédante ? Le lyrisme ?

Dans l’atelier de Crespel (2) où l’on dissèque les violons, il en est un, magnifique instrument hors d’atteinte, condamné au silence comme sa propre fille. Par une étrange corrélation, l’âme du violon se brise à la mort d’Antonia. Posséder ce magnifique instrument et la voix divine héritée de la mère, c’était condamner à la mort ce qu’il avait de plus précieux. Cet instrument ne pouvait vivre sans elle, et elle, sa finalité était de se consumer dans l’amour du chant. Il est naturel à la voix – cette impudeur du plaisir – de nous remuer, de secouer notre être à un tel degré d’intensité que la brûlure afflictive se meut en plaie inguérissable. Inutile de vouloir en dévoiler les secrets, le chant est passion.

(1)Le docteur Miracle à Antonia in Les Contes d’Hoffmann, deuxième acte.

(2) Hoffmann, E. T. A. Le conseiller Krespel. (Le Violon de Crémone).

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