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Deux Kleiber pour 27 minutes de bonheur avec Borodine

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Alexandre Borodine (1833-1887). Symphonie N° 2 en si mineur « Bogatyrienne » (deux versions). Orchestre de la Radio de Stuttgart, Carlos Kleiber (direction) ; Orchestre symphonique de la NBC, Erich Kleiber (direction). Durée totale : 52’28. 1 CD Hänssler Classic réf : CD 93. 116. Enregistré en 1972 et 1947.

 

Il reste hélas sans doute peu de choses inédites à découvrir dans la discographie fort maigre de  ; consolons-nous en retrouvant cette archive bien connue, autrefois publiée par Mediaphon.

Soyons clair, ce disque étincelant et très bien enregistré est sans hésitation indispensable à tout admirateur du chef, tant il offre un résumé magistral de son art : légèreté des phrasés, fluidité des tempos, perfection des dosages instrumentaux ; quelque chose de l’ordre de l’ivresse se dégage de tant de perfection. Poussé dans ses retranchements par des tempos d’enfer – le scherzo est parmi les plus rapides de la discographie – l’orchestre, de modeste réputation, maîtrise jusqu’au plus infime détail et, même si les couleurs ne sont pas les plus belles qui se puissent imaginer, en tire le maximum, jouant dans le scherzo des sonorités légèrement acidulées de vents. Tout pétille, nerveux sans relâchement, jusqu’au finale, sommet de l’enregistrement, frisson inoubliable par son dynamisme irrésistible. Sans doute l’exercice d’orchestre le plus grisant que l’on puisse entendre dans cette œuvre -de surcroît capté en concert !

Sous-titrée « bogatyrienne » par Vladimir Stassov, cette symphonie – l’un des chefs-d’œuvre de la musique russe soit dit en passant – entend rendre hommage aux bogatyrs, héros des anciennes légendes épiques russes. lui-même avait donné à ce critique l’esquisse d’un programme narratif -la musique évoque d’ailleurs largement les thèmes populaires repris dans Le Prince Igor. Cette dimension héroïque et épique est sans doute un peu absente de la vision de Carlos Kleiber, plus porté sur la performance orchestrale que sur l’aspect purement russe de l’inspiration du compositeur. Parmi les version récentes, Evgeni Svetlanov (intégrale chez Melodyia, à rééditer d’urgence) ou Kirill Kondrachine (en concert avec le Concertgebouw, Philips « 50 ans » couplé à la version de référence de la Schérazade de Rimski-Korsakov) ont mieux rendu la force tellurique et le dramatisme profond du premier mouvement, là où la direction plus souple que grandiose de Kleiber donne l’impression de rester un peu en surface.

Avoir couplé cet enregistrement d’exception à celui de la même œuvre par Kleiber père est une bonne idée sur le papier… et sur le papier seulement, hélas ! Une prise de son désespérément sèche (le studio 8-H cher à Toscanini ?), massacrée de plus par un report abusivement filtré qui la rend éteinte et caverneuse, permet tout juste de se faire une vague idée d’une version raide et sans guère d’intérêt, sinon pour se dire que, décidément, était plus à l’aise dans le répertoire allemand (sa Pathétique de Tchaïkovski n’est pas meilleure), et pour tendre l’oreille à quelques phrasés inconnus ailleurs mais similaires aux deux versions. Pour une vision historique de l’œuvre, tournez-vous sans hésiter vers Dimitri Mitropoulos qui a peut-être signé à Minneapolis en 1940 la version majeure de l’œuvre (Grammofono ou Urania) en dehors de toute considération de son, d’ailleurs très correct.

Pour vraiment comparer le fils et le père – qui n’était pas juste l’espèce de père fouettard que certains se sont complu à décrire pour mettre en valeur les dons de son fils, mais un chef éminent, créateur entre autres du Wozzeck de Berg – mieux vaut les écouter dans leurs versions respectives de la Cinquième Symphonie de Beethoven (Decca pour Erich et Deutsche Grammophon pour Carlos) ou de l’Inachevée de Schubert (Teldec supprimé pour Erich, D. G. pour Carlos), voire même dans les quelques valses de Strauss qu’ils ont enregistré en commun, comme cette Valse de l’Empereur où le charme confondant de Carlos (Sony) s’oppose en tout à l’intransigeance moderniste d’Erich, tout aussi génial (Teldec, supprimé). De plus, le texte, en allemand et anglais seulement, se limite à quelques considérations amusantes mais rabâchées sur le carrière à éclipses de Carlos sans presque rien sur son père, seulement qu’il avait acheté la partition de la symphonie de Borodine à Toscanini ! Mais les orchestres ont droit à une biographie complète…

Bref, 27 minutes de pur génie cela fait sans doute un peu cher, mais ceux qui tenteront l’achat ne le regretteront sûrement pas, et la minceur du legs de Carlos Kleiber autorise toutes les folies !

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Alexandre Borodine (1833-1887). Symphonie N° 2 en si mineur « Bogatyrienne » (deux versions). Orchestre de la Radio de Stuttgart, Carlos Kleiber (direction) ; Orchestre symphonique de la NBC, Erich Kleiber (direction). Durée totale : 52’28. 1 CD Hänssler Classic réf : CD 93. 116. Enregistré en 1972 et 1947.

 
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