Sir Colin Davis et Mihaela Ursuleasa à Paris

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Paris, Théâtre des Champs-Élysées. 14-I-2005. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano et orchestre n° 9 « Jeunehomme » en mi bémol majeur K. 271 ; Hector Berlioz (1803-1869) : Symphonie Fantastique opus 14 A / H. 48. Mihaela Ursuleasa, piano. Orchestre National de France, direction : Sir Colin Davis.

© Gauthier DeblondeGrand défenseur de l’un de nos immenses compositeurs, Sir se fait pourtant rare sur les scènes françaises. Quelle excitation était la notre ce vendredi soir de le savoir à Paris, qui plus est pour diriger le grand Berlioz ! qui a été son plus grand choc musical il y a bien longtemps en découvrant L’Enfance du Christ d’abord, puis Roméo et Juliette, les Nuits d’Eté et toute son œuvre ensuite et pour lequel il s’est totalement investi durant toute sa carrière. Si controversé, si adulé et si détesté le maître a retrouvé, pour ne pas dire trouvé, ses lettres de noblesse sous la baguette du maestro. A 78 ans, Sir plaide toujours en sa faveur et reste perplexe devant l’incompréhension de la France face au grand Hector continuant à se demander pourquoi celle-ci lui préfère Debussy alors que, selon lui, Berlioz reste – il le confiait encore il y a quelques jours à nos collègues du Figaro – « notre plus grand compositeur » ! Comment ne pas l’approuver, d’autant plus lorsqu’il le dirige.

Jamais la Symphonie Fantastique n’a sonné de cette façon, jamais la partition n’a été aussi lisible, jamais elle ne s’est à ce point révélé au public, le subjuguant et le dépassant et pourtant le rendant maître de l’œuvre tellement elle lui semblait à présent évidente. Même en connaissant cette œuvre par cœur, en l’ayant écoutée, lue et idolâtrée un étrange sentiment de découverte s’est fait ressentir comme si nous avions été berné auparavant ou plutôt comme si nous n’avions jamais compris ce monument musical. Sir Colin Davis offre la possibilité de pénétrer à l’essence même de l’œuvre nous donnant l’impression d’assister, dans l’instant, à sa composition en touchant à sa complexité et à son ambiguë hétérogénéité-homogénéité, tels les cinq univers planétaires, cinq systèmes irréductibles l’un à l’autre et qui pourtant forment un tout unitaire. Une question demeurait ce soir là : comment une telle œuvre a-t-elle pu voir le jour en 1830, période qui voit la révolte répercutée sur l’aire artistique et qui, hors les triomphes de Géricault ou Hugo, voit Berlioz créer la Symphonie Fantastique alors même que Beethoven mourait seulement trois ans auparavant ? Debussy en 1901 ne pensait-il pas qu’il lui semblait que, « depuis Beethoven la preuve de l’inutilité de la symphonie était faite » ? Pourtant, pour Berlioz, la Fantastique coïncide avec la découverte de Beethoven. Il écrit dans ses Mémoires (ch. 20) : « je vis se lever l’immense Beethoven [qui] m’ouvrait un monde nouveau en musique ». Digne de l’héritage reçu, le compositeur réunit un effectif considérable et ajoute un mouvement aux quatre en vigueur alors. Bien sûr, son audace la plus originale demeure dans le choix du programme dont la trame dramatique illustre la vision d’un jeune musicien d’une sensibilité maladive et d’une imagination ardente dont le cerveau embrumé par l’opium voit se succéder diverses visions fantastiques de la cruelle adorée, métamorphosée en idée-fixe et parcourant toute l’œuvre. A croire que Sir Colin Davis fut ce jeune musicien vendredi soir… Dès les premières secondes l’auditoire fut plongé dans un climat mélancolique et morose tout de ferveur rêveuse. Au service de la progression dramatique, Sir Colin Davis nous en entraîné merveilleusement dans un mouvement plus propice à l’expression des passions qu’à celui des rêveries rendant avec simplicité la solidité structurelle du mouvement tout en mettant en valeur avec finesse l’invention et l’ingéniosité du compositeur dans les nombreuses inflexions de motifs jusqu’à la péroraison crépusculaire fermant cette grande fresque. Le sentiment en écoutant Sir Colin Davis était tel qu’il semblait que c’était lui qui inventait ce discours musical pourtant si construit. Une autre facette du génie de sa direction d’orchestre nous est apparu lors du deuxième mouvement face à l’élégance dont il a fait preuve dans la valse rendue à merveille par les cordes après de féeriques glissements des harpes entraînant une impression surnaturelle de souplesse.

L’, tel un ensemble élégant convié à un belle distraction, a su par la même divulguer une subtile et fluide palette orchestrale des plus paisibles nous invitant à un bal magique. Dans le troisième mouvement, là encore tout a été pensé et pesé par Sir Colin Davis, notamment les admirables modes d’attaque et d’intensités de la section percussive, non « pour le plaisir puéril d’imiter ce bruit majestueux, mais au contraire pour rendre plus sensible le silence, et redoubler ainsi l’impression de tristesse inquiète et d’isolement douloureux » tel que Berlioz le concevait. La versatilité des nuances dépeintes dans le quatrième mouvement, de l’obscur au farouche, de l’éblouissant au solennel, l’habilité à superposer et à rendre lisible les plans rythmiques et à opérer les plus surprenants changements d’intensité pour l’expression d’une passion véhémente ont, encore une fois, prouvé la direction visionnaire et inégalable du maestro. Pour clore cette soirée inoubliable, le théâtre des Champs-Élysées, tellement impliqué dans l’œuvre, a frémi sous le glas ténébreux du Dies Irae se voyant lui-même au Sabbat « au milieu d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce réunis pour ses funérailles ». Jusqu’à la dernière note, doté d’un geste brut, primitif et minimaliste, Sir Colin Davis a entraîné l’ dans un démembrement – dus à l’accentuation des effets de rupture – et un déchaînement de la matière sonore jusqu’au silence terminal.

Gigantesque Sir Colin Davis et monumental Berlioz ! Deux colosses qui nous ont totalement fait oublié la première partie de ce concert où le malheureux Mozart s’est vu lapidé par la jeune pianiste dont le curriculum vitae semblait si prometteur… Et pourtant, quel ennui nous a envahi dès les premiers instants face à un concerto digne d’une marche funèbre et qui, pourtant, se veut si jovial. Certes, émettait un joli son mais qui semblait tellement mièvre et qui ne reflétait tellement pas la vivacité mozartienne et son subtil discours, discours totalement incompris par la jeune pianiste. Pourtant, Sir Colin Davis a essayé de la bousculer afin de l’entraîner dans la spontanéité mozartienne mais celle-ci n’avait d’yeux que pour son clavier et n’a même pas, ne serait-ce qu’un instant, tendu l’oreille ou jeté un œil sur le grand maître qui était à ses côtés. Quel gâchis ! Quoi qu’il en soit, cette page a très vite été tournée et ne nous a, en aucun cas, fait regretter cette soirée !

Un seul espoir tout de même ? Avoir la chance, un jour dans notre vie, d’entendre Berlioz comme nous l’avons entendu ce soir là. Une grande joie ? Celle de l’avoir entendu au moins une fois dans notre vie. Merci maestro !

Ce concert sera diffusé sur France Musiques le lundi 24 janvier à 20h

Crédit photographique : © Gauthier Deblonde

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