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Jules Massenet : Les Sources de Manon

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Les opéras de Massenet ont suscité dès leur création de vives réactions qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui. Aucun autre musicien n’a eu à se maintenir aussi longtemps en équilibre entre l’amour inconditionnel de quelques-uns et le dédain d’une partie de la critique dite d’avant-garde. Après la mort du musicien, plusieurs prédisaient la disparition d’une œuvre irrémédiablement marquée par le temps. Pour accéder au dossier complet : Les opéras de Jules Massenet

 

Manon 1 :les hasards heureux de l’escarpolette. Jean-honoré Fragonard, © coll. Wallace, LondresLe Chevalier, la femme et le prêtre (1)

« Personne n’est plus persuadé que moi de la réalité d’un premier crime qui a rendu tous les hommes coupables, faibles et malheureux »

Les sources de Manon

Le siècle des Lumières prend une place considérable dans l’œuvre de Massenet. Après Manon et le Portrait de Manon qui constitue une sorte d’épilogue, Chérubin, Thérèse et Werther renouent avec le siècle philosophique. Faut-il rappeler que le XVIIIe siecle est le « siècle français par excellence » (2)?

Dans l’imaginaire européen, la France est le pays de l’art rationaliste, aux jardins géométriques, académique dans les portraits de Quentin de La Tour ou la peinture de Fragonard. La musique est perçue comme un divertissement raffiné. Les tragédies lyriques et les opéras-ballets de Rameau, musique très élaborée et difficile, feront place au lendemain de la Querelle des Bouffons à la création de petits opéras-comiques à la constitution chétive, au « naturel » des simples et qui souvent ont une vie plutôt éphémère. L’image frivole de Marie-Antoinette jouant les contadines, toute cette aristocratie corrompue, cette politique myope, la perte des colonies, la banqueroute du système de Law, hantent cette France « idéale » ce pays de Cocagne. Enfin, Pierre

Augustin Caron de Beaumarchais fait représenter Le Mariage de Figaro qui semble préparer le terrain à la Révolution.

Les capucins juraient qu’en Picardie,
« les filles sont faibles et le sang plus chaud qu’au Midi. »
Les directeurs de conscience auxquels s’adjoignirent
un grand nombre de prêtres venus de toute la France
« brûlaient du même zèle pour le salut des âmes féminines
aux prises avec cette folie de l’amour. »

Délices spirituelles Desmarets de Saint-Sorlin

Le tome VII des Mémoires d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde paraît en 1731. C’est l’histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, aujourd’hui abrégé en Manon Lescaut. Il est inutile de revenir sur la vie mouvementée de cet abbé aux aventures rocambolesques, entrecoupée de ruptures et de retours à la vie ecclésiastique. Selon certaines sources, le roman s’expliquerait par une cruelle déception amoureuse. Prévost aurait accompagné au port une maîtresse à la chaîne. Mais moins courageux que son héros, il serait resté au rivage. La vérité semble impossible à rétablir. Quoi qu’il en soit, invention littéraire ou chronique d’une époque, l’œuvre nous apparaît comme un récit aux accents véridiques. Le pays de la raison éclairée a tout de même permis l’éclosion d’un roman passionnel, pré-romantique dans son dénouement. Les librettistes Henri Meilhac et sauront garder le parfum de l’époque, l’atmosphère libertine, spirituelle et dépravée de la Régence.

« On peut dire qu’il est essentiel de suivre le bal de l’Opéra, pour connaître les mœurs, les amusements, les intrigues de Paris, et le caractère des Français. Plus l’on est élevé, plus on a besoin de se déguiser pour connaître la vérité. » Rétif de La Bretonne

Manon 2 : Virna Sforza © FOTOVIDEOLAB di Riccardo SpinellaDans le délice du plaisir.

La tendance à la constance échappe au contrôle du principe de plaisir et conduit à l’abnégation. Manon a la rare faculté de tout désirer. « Ah ! combien ce doit être amusant de s’amuser toute une vie ! »

Quelle est donc la vraie nature de Manon ? Une jeune fille fantasque et ballottée par son destin, devient la femme qui agit. Éprise de liberté, depuis qu’elle a évité de justesse le couvent, l’attraction des plaisirs qui s’offrent à elle, n’en a que plus de prix. Les étapes du parcours de Manon sont proportionnelles à l’ampleur et à l’intensité de ses désirs même si dans les faits, le jeu des forces contradictoires qui agissent en elle, lui fait toujours choisir le plaisir au détriment d’une morale austère qui le condamne. Reine par la beauté, obéissant quand leur voix appelle, Manon, éveillée à tous les plaisirs, culmine au triomphe narcissique de devenir sujet de tous les désirs des autres pour assouvir son seul désir de se désirer elle-même. Tout participe au phénomène narcissique : le dynamisme du corps, le geste, la démarche, le rire, le chant qui jouent un rôle éminent dans ce processus. La femme devient objet de désir par double identification au miroir. Manon se contemple dans le miroir « sonore », lien essentiel entre la voix et la quête d’amour. Le miroir réfléchit la lumière de Manon, captée par tous ; le miroir sonore lui renvoie cette écholalie, pour elle seule. Son fantasme narcissique voudrait abolir le tragique de toutes situations, pourtant son désir illimité de soi, présuppose la destruction, l’anéantissement. Au-delà du principe de plaisir se terre l’instinct de mort. Ses pulsions scolptophiliques (double désir de se voir et d’être vu) entraînent les autres dans sa névrose obsessionnelle de la contemplation, de la possession. Elle devient alors victime des forces qu’elle aura elle-même déclenchées. L’auto séduction du désir devient l’autodestruction.

La nature conflictuelle de Manon, – de la jeune fille inexpérimentée « que j’ai de plaisir à l’entendre », à la séductrice en pleine possession de ses moyens « que tous nos désirs soient pour les plaisirs », – est étroitement liée à la notion d’émotion et correspond au principe hédoniste de l’excitation érotique. Elle apparaît comme une forme égocentrique, animée par la sensibilité épidermique de tout ce qui gravite autour d’elle. La beauté de Manon ne peut se décrire. C’est la transposition de la femme en stéréotype de l’éternel féminin. Elle est translucide aux regards des hommes qui la traversent dans la glace pure. La séduction ne se conçoit qu’à travers son propre regard et la rétroaction sur le spectateur voyeur/auditeur.

Cet être pris dans l’ivresse des plaisirs, se dépense entre le vertigineux délire d’être aimée et de s’aimer. C’est cette fièvre qui lui procure autant de plaisir que de douleur. Et l’argent est complice de jouissance et non le moyen d’assurer une sécurité, une rente, un placement pour l’avenir. Parler d’argent, c’est parler des dangers qui alimentent tous ses fantasmes. Pour étancher la soif des plaisirs, Manon et ses compagnes réclament « de l’or ! de l’or ! encor ! de l’or ! » Pour elles, c’est maintenant et tout de suite, le lendemain n’existe pas, et nul ne doit connaître leur passé. La fragilité de leur condition de courtisanes est clairement exprimée dans l’air « À nous les amours et les roses !…Qui sait si nous vivrons demain ! » Mais Manon est différente de Javotte, Poussette et Rosette. Trois prénoms d’actrices cachant leur véritable identité comme toutes les filles publiques, les prostituées, les femmes entretenues. Les bijoux et le fard sont les premiers mensonges de la femme. Guillot prend les trois sans s’arrêter à aucune et quand il les perd, il se fâche par principe – « Par la morbleu ! Elles me plantent là ! Coquine ! Péronnelle ! » Il n’en sera pas de même pour Manon. Pour elle, il médite de sombres projets ! Qu’a-t-elle de plus ? De la grandeur tragique ! La témérité devant les dangers causera sa perte. Elle possède le charme mélancolique du chant d’amour. Les autres se contentent d’avoir de l’esprit, de l’habileté à distraire ou à tromper leur maître et toutes ces qualités les rendent semblables et interchangeables. Au contraire, Manon ne subit pas son destin. Elle choisit de Brétigny, refuse Guillot, reconquiert son Chevalier. Elle s’arroge le droit d’élire, de vouloir et d’aimer. Elle est coupable d’avoir cédé à ses seuls désirs.

Manon reflète la mentalité et les mœurs de la Régence. Elle aurait pu figurer sur une toile de Watteau, le peintre des Fêtes galantes, le créateur de rêve et d’irréel. Libertine, spirituelle et manipulatrice, elle marche sur les chemins qu’empruntera bientôt Madame de Pompadour, maîtresse du roi Louis XV. Elle est libre de son corps et de son cœur. Manon se croit capable d’atteindre le bonheur et de conquérir le monde dans un éclat de rire.

Manon 3 : Marcelo Avarez avec Renée Fleming dans Manon Lescaut à l’Opéra de Paris Bastille. © Eric Mahoudeau Les dessous de Manon.

Dès le premier tableau de l’opéra, Messieurs de Brétigny et Guillot de Morfontaine, deux hommes de qualité et jouisseurs de bonne chère, accompagnés de trois actrices incarnent cette faune corrompue de la société. Les deux sources du plaisir sont à égalité : l’amour et la nourriture. Guillot aperçoit Manon, « ce qui se passe dans ma cervelle est inouï » et l’échange qui s’en suit, ne laisse planer aucun doute sur ses intentions, « …de louis d’or ma caisse est pleine et j’en donnerais beaucoup pour obtenir de vous un seul mot d’amour. » Manon, interloquée par de tels propos préfère rire des avances indécentes du vieux libertin. En retour, elle lui jouera un tour d’espiègle, en proposant à Des Grieux de prendre sa voiture. « Il faisait les doux yeux à Manon, …Vengez-vous ! » Guillot est un homme dont seul l’argent confère tous les pouvoirs. Malgré les commentaires désobligeants des trois actrices : « N’avez-vous pas honte à votre âge ? » il se surestime, ce qui renchérit au ridicule du personnage. C’est l’homme du passé. Sa grosseur est obscène. Son argent est impuissant à procurer le plaisir et à conquérir le cœur de Manon. Elle apprendra vite et mettra à profit la première leçon de libertinage. C’est Monsieur de Brétigny, l’ami mais aussi le rival qui en profitera. Guillot en gardera rancune, lui le bouffon devant la belle bête qu’il croit enfin apprivoisée au Cours-la-Reine. Il croit prendre sa revanche et se ruine pour elle, en faisant venir l’Opéra.

Manon sera la victime d’un complot comme Adrienne Lecouvreur, sa contemporaine, cette autre belle bête de scène. À l’Hôtel de Transylvanie, Guillot est irrité de voir Manon au bras de son Chevalier et s’en plaint à Lescaut. « À bon droit je fais la grimace car j’adorais Manon, et je trouve blessant et froissant qu’elle en aime un autre à ma place ! » On reste pantois devant une aussi infaillible assurance et on imagine assez mal Guillot enfourchant Pégase. Malgré tous ses déboires, toujours ridicule sinon ridiculisé, c’est lui qui gagnera la dernière partie et dénoncera le couple à l’Hôtel de Transylvanie. En homme prudent, son air « C’est le Régent » nous le décrit comme un personnage qui dans le milieu interlope de tous les dangers sait se moquer à mots couverts. « Et l’on ne court aucun danger » concluent Lescaut et les trois actrices. Le duel à la table de jeu avec Des Grieux ne lui sera pas plus favorable, mais lui fournira l’acte d’accusation de tricherie. «Le coupable est Monsieur…Et voilà sa complice ! » C’est un homme redoutable. « Mille regrets, Mademoiselle…Mais la partie était trop belle et je vous avais bien dit que je me vengerais ». Tout se paie avec Guillot. C’est un prédateur trop âgé pour atteindre sa proie. Il ne réalisera jamais son rêve de posséder Manon, mais sa vengeance est terrible : il lâchera la meute de la justice et des bonnes mœurs. Et comme le malheur n’arrive jamais seul, le Comte fait abruptement son entrée, rendant la situation encore plus tendue. Par deux fois, le père du Chevalier s’associe avec des libertins – la première fois avec de Brétigny, la deuxième avec Guillot – pour reprendre son fils. Décidément, les gens honnêtes et de bonnes familles ont parfois besoin de pactiser avec le diable pour parvenir à leurs fins et faire respecter la Loi. Quant à Manon, elle sera condamnée à la déportation. « Le guet la conduira où l’on emmène ses pareilles !&nsp;»

Monsieur de Brétigny a le comportement du libertin le plus achevé. La séduction est un art raffiné qui demande beaucoup d’intelligence et de ruse et remplace avantageusement l’amour. Avant même son intrusion dans l’appartement de la rue Vivienne, il a une parfaite connaissance du cœur inconstant de Manon et de la situation pécuniaire difficile des deux amants. Il loge tout près pour épier et appâter sa future maîtresse. Les moyens mis en œuvre par le séducteur soulèvent l’admiration. Sous un déguisement, il modère la rage de Lescaut et s’immisce au sein du foyer. Pendant la lecture de la lettre de Des Grieux, en aparté, il avertit Manon de l’enlèvement imminent de son jeune amant. Il use d’arguments auxquels elle ne résiste guère. « Prévenez-le, c’est la misère pour lui, pour vous… Ne le prévenez pas…Et c’est la fortune, au contraire, qui vous attend. » La dose de poison mortel est versée – la misère qui lui rappelle sans doute sa prime jeunesse – mais aussi le baume qui lui fera tout oublier « tu seras reine par la beauté ». Manon est déchirée. En outre, il lui fait miroiter « l’heure prochaine de sa liberté ». Comment refuser ces propositions alors que tout converge à sa propre gloire ? Elle qui ne doute plus de son immense pouvoir de séduction.

Monsieur de Brétigny la fera pavaner pour la galerie, « Voici les élégantes » et sa satisfaction sera accrue par le regard admiratif du public mondain. Grand connaisseur des lois qui régissent le cœur féminin, le succès de sa conquête le remplit de vanité. À ce jeu de l’amour et du hasard, toute liberté est exclue. « Obéissons quand leur voix appelle ». Maître de la situation et d’une froide lucidité, il laisse peu de place aux effusions des sentiments. Toujours attentif aux humeurs de sa maîtresse, « Vous êtes triste ?»« On dirait que des larmes… » il n’en demeurera pas moins raisonnable, pondéré et ne voudra en aucun cas transformer les activités ludiques qu’il entretient avec sa maîtresse en tourment. Il refuse ce que Guillot lui accordera. Devant son rival – plus entêté ou plus riche – il déclare : « Je dois rendre les armes ».

Dans ce jeu de miroir où tout le monde capte le reflet de ceux qui s’y mirent, l’image de Manon se perd devant tant d’artifices. Jeu de reflet où son corps s’estompe au profit de l’immense foire, cet autre corps de la représentation, cet autre corps de l’imaginaire. Jeu de masques éblouissant, opéra dans l’opéra, théâtre de tous les mirages, cette mise en scène aux tropismes impalpables, est aussi un arrêt du temps, une réflexion où la mémoire émotionnelle la ramène à se recentrer sur elle-même. Spectatrice insensible, sous narcose, son image se détache, impuissante à combler l’espace qui la sépare du monde. « Je n’ai rien vu ! », répond-elle à Guillot, en quittant la fête dans sa chaise à porteurs. « Rien vu ?…Voilà le prix de ma galanterie !… Est-ce là ce qui m’était dû ? », rétorque-t-il, mécontent de l’attitude ingrate de Manon. Monsieur de Brétigny comprend mieux que quiconque, que nul ne peut posséder la versatile Manon. Il aura échoué dans sa tentative de domination, la perte de la courtisane blesse assurément son amour-propre mais jamais plus il ne tentera de se rapprocher d’elle.

Siècle de galanterie et des pires bassesses. Siècle étrange où nobles, bourgeois, valets et roturiers se coudoient et s’interpellent. Le nom Lescaut n’évoque aucune classe nobiliaire mais se réfère au fleuve et à la mobilité du commerce par voie navigable. Cette mouvance est contraire à la possession de terres, au droit féodal. Le sol, espace délimité, cadastré, a un passé, une appartenance à la classe privilégiée contrairement à l’Escaut la voie fluviale, lieu de passage où les coches d’eau et les chalands des mariniers se gonflent et se vident au hasard de l’activité du négoce.

On peut d’ailleurs se demander si Lescaut, le « gardien de l’honneur de la famille » a déjà eu l’intention de mener Manon au couvent. Il est permis d’en douter et de croire qu’il a joué et perdu sa cousine pour quelques louis d’or. Il revient saoul, fauché, fâché que la belle ait disparu. Le joueur « s’est fait brûler la politesse ». Mais ses colères, ses emportements devant Guillot, ne sont que jactance de fanfaron. Il réclame haut et fort devant la foule qu’on lui rende Manon, « C’est un trop beau régal pour ton vilain museau ! » Mais Lescaut est un homme sans scrupules au service de sa seule ambition et en servant tout le monde, il ne sert que ses propres intérêts. Ses gasconnades devant Des Grieux « Je suis le redresseur, je suis le châtiment » et sa pirouette grotesque de bénir leur union le montrent sous son vrai jour. Pour l’heure, il sert de Brétigny, demain, il servira et se servira de Guillot. « je suis là pour vous plaire », tout en lui arrachant la bourse des mains, « nous compterons après ! » Sa seule passion est le jeu. Dépenser sans compter, dilapider son bien. Au Cours-la-Reine, Lescaut fait l’éloge d’une certaine Rosalinde et de gravir le Pinde pour elle. Est-il permis de voir en cette femme, la muse du joueur ? Nous la retrouverons dans la salle de jeu, sous les traits de Pallas, la Dame de pique ! « C’est ici que celle que j’aime a daigné fixer son séjour. » Et l’on sait que Lescaut connaît très bien le chemin qui mène à l’Hôtel de Transylvanie. Son air, « À quoi bon l’économie quand on a trois dés en main » prend alors tout son sens. Mais Lescaut, habitué aux tables de jeu connaît aussi les dangers, il abandonne précipitamment la partie à l’arrivée de la maréchaussée lorsque l’on frappe à la porte. « Un exempt de police ! Gagnons vite le toit ». C’est le cousin fanfaron, ivrogne, joueur, qui se met au service de qui le paie. Un être couard qui avouera à la fin du drame, sa triste condition. « Que voulez-vous ? On est soldat…le roi paie assez mal !…on devient un coquin, un homme abominable ! » Dans le dénuement devant la mort et sous la pression de Des Grieux, c’est lui qui réunira les deux amants.

La rencontre de Manon avec le père du Chevalier, confirme les appréhensions de ce dernier, sur les mœurs douteuses de la jeune femme. Bru indésirable au sein de sa maison, il l’écoute et feint de la croire, sachant qu’elle ment sur son nom, comme toutes les femmes de son sang. Manon ne peut revendiquer l’appartenance à une grande famille et ne peut se prévaloir d’aucune hérédité au sens noble du terme. Sans doute, pouvons-nous en déduire qu’elle est une charge au sein de sa famille. « Je ne suis qu’une pauvre fille » avoue-t-elle à Des Grieux. Ce qu’elle est  : « je ne suis pas mauvaise mais souvent on m’accuse dans ma famille d’aimer trop le plaisir ». Et enfin la conséquencede ce comportement : « On me met au couvent tout à l’heure » Nul ne témoignera de son passé. Même Lescaut, imagine que « cette belle enfant, c’est Manon !…ma cousine ! » Elle naît à l’arrivée du coche. « Vous, mon cousin ? Embrassez-moi ! » Si Manon n’a pas de passé et n’en veut pas avoir, son désir a une histoire.

Père noble, affectueux, connaissant mieux que quiconque le tempérament ardent de son fils, il essaie d’éviter une mésalliance et de briser l’attachement qui le lie avec une fille de rien. Au faîte de sa renommée, c’est Manon elle-même, insistante, qui fait subir au Comte, un interrogatoire en règle pour connaître le cœur de Des Grieux. « Je voudrais savoir si sa raison sortit victorieuse, et si, de l’oublieuse, il a pu parvenir à chasser de son cœur le cruel souvenir ? » Les réponses du père sont étonnantes de la psychologie de Manon. Il se sert des propres armes de la courtisane en revenant constamment sur la notion de l’oubli. « Faut-il donc savoir tant de choses ? » « Ignorer n’est-il plus sage, au passé pourquoi s’attarder ? » Il finit par lui donner ce sage conseil : «Il a fait ainsi que votre amie, …on oublie ! », c’est-à-dire on perd le souvenir de quelqu’un ou de quelque chose. Oubliez-le comme vous avez chassé votre passé, aurait-il pu répondre à la parjure.

Les obstacles à l’amour viennent souvent des convenances sociales. Aimer quelqu’un d’un rang inférieur est humiliant pour la famille. De connivence avec de Brétigny qui, n’en doutons pas, suit de près sinon règle avec zèle les détails de l’enlèvement, il accuse ce dernier, d’être l’auteur d’un changement plus profond encore. « Il n’est plus Chevalier, c’est l’Abbé Des Grieux qu’à présent il faut dire !… » Le Comte Des Grieux ne se fait pourtant pas d’illusions et perçoit que la vocation religieuse n’est point celle qui convient à la nature inflammable de son fils. « Notre maison doit être fière d’avoir parmi les siens un nouveau Bossuet ! » Il tente de le ramener à la raison. Il se moque même de lui. « Jevais leur annoncer là-bas qu’ils ont un saint dans la famille. J’en sais beaucoup qui ne me croiront pas ! » En bon père de famille, il le trouve bien jeune pour préférer le cloître à la vie. « …que sais-tu de cette vie pour penser qu’elle finit là ? » C’est aussi un homme marqué par la philosophie de son siècle, ennemi de la démesure, «la vertu qui fait du tapage n’est déjà plus de la vertu » jouant le rôle du père autoritaire de qui veut protéger son fils des faiblesses du cœur. Mais le fils n’attend plus rien de la vie sinon le repos sacré de la foi. « J’ai voulu mettre Dieu même entre le monde et moi ! »

Enfin, nous reverrons le père à la fin de l’acte de l’Hôtel de Transylvanie. Cette fois-ci, les paroles seront brutales, il proférera des invectives contre un fils qui a dépassé les bornes. « Oui, je viens t’arracher à la honte qui chaque jour grandit sur toi ; insensé ! Vois-tu pas qu’elle monte, et va s’élever jusqu’à moi ! » Incapable de l’arracher à son amour obsessionnel, le père voudra mettre un terme final à cette relation qu’il juge malsaine. « Qu’on l’emmène ! Plus tard, on vous délivrera ».

Des Grieux, c’est le novice qui succombe aux charmes de la jeune fille, celui qui cède aux passions charnelles et lui pardonne ses infidélités. Sa vie bascule dès sa première rencontre avec Manon. « Il est enflammé tout d’un coup jusqu’au transport » nous dira l’Abbé Prévost. C’est la passion coupable qui triomphe. C’est le dilemme entre l’amour de Dieu et l’amour charnel, entre le Créateur et la créature. Il tente de la rendre respectable en écrivant à son père. Il rêve d’une union vertueuse, conciliant passion et vertu. « J’avais écrit sur le sable le rêve insensé d’un amour ». Devant les fleurs jetées du balcon, il n’a aucun doute de la droiture de Manon. Il la voudrait à l’aune de son seul désir. Trahi par sa maîtresse qui a préféré les plaisirs à l’amour, il se réfugie à l’endroit même où l’on conduisait Manon, – d’après ses propres termes – « à la tombe vivante ».

Contrairement à elle, Des Grieux a la mémoire du paradis perdu. Son amour le pousse à vouloir épouser Manon mais pour vivre en reclus avec elle, à la recherche « d’une retraite inconnue et profonde et vous y porter dans mes bras. » Dès leur première rencontre, le Chevalier tient un discours qui enchante mais aussi déplaît à Manon. «Non ! Non !Votre liberté ne sera pas ravie » mais aussi, « Et mon nom deviendra le vôtre ! Ah ! pardon ! » Le texte est clair et aucune didascalie n’est nécessaire pour expliquer le déni de Manon. Décidément, les deux amants ne font pas les mêmes rêves. Dans le modeste logis de la rue Vivienne, petit appartement meublé d’un lit et d’une table, – simple mobilier symbolisant le plaisir – Des Grieux revient à la charge d’épouser Manon, celle-ci lui répond : « Il ne te suffit pas alors de nous aimer ? » – « Non, je veux que tu sois ma femme ! » lui répond-il. « Embrasse-moi donc, Chevalier !…Et va porter ta lettre ! » Belle façon de détourner le sujet sans lui déplaire et de profiter des derniers instants qui leur restent. Enfin seule, sa décision est prise en s’approchant de cette petite table toute servie, – insigne du petit plaisir à deux – contrairement au festin entrevu du premier acte et surtout à la pensée inquiète de ce qui l’attend. « …l’avenir aura-t-il les charmes de ces beaux jours passés ? » « Hélas ! qui ne fait pas de rêve ? »

L’épisode de Saint-Sulpice suggère que la religion est impuissante à contrer l’amour charnel, même à l’intérieur d’un lieu saint. Des Grieux prie, étudie et on l’encense. Le cœur de Des Grieux se veut plus aride que le désert. Le démon rôde au parloir, la séductrice revient le chercher. Mais dès la première rencontre ne pressent-il pas « … qu’une main de fer me mène en un autre chemin et malgré moi m’entraîne devant elle ! » La tentation de résister à Manon se solde par un échec et confirme l’ascendant de l’amour : « Et dussé-je sur moi faire crouler les cieux, ». Son tempérament ardent et sa passion amoureuse l’entraînent à vivre en marge de la société. Déchiré entre l’amoureuse qui l’aveugle et Dieu qui le cloître, il ne peut se contenter d’épouser« quelque brave fille digne de nous, digne de toi » et de rentrer dans le rang comme le suggère son père. Des Grieux, l’amoureux enflammé, est condamné à son fatal amour.

« Hélas ! une vie si malheureuse mérite-t-elle le soin que nous en prenons ? Mourons au Havre, mon cher chevalier. Que la mort finisse tout d’un coup nos misères ! Irons-nous les traîner dans un pays inconnu, où nous devons nous attendre, sans doute, à d’horribles extrémités, puisqu’on a voulu m’en faire un supplice ? » Manon Lescaut. L’Abbé Prévost

Manon 4 : © DRLes stigmates de l’amour.

« Ce n’est pas la gloire d’escorter l’arme au bras et de faire embarquer des demoiselles sans vertu. » « L’une d’elles est déjà malade, à demi-morte. »

Le danger des amants aura été leur trop grande dépendance dans une société mercantile. Victimes des puissants, coupables à divers degrés devant la loi, ces deux êtres étaient prédestinés à l’amour, et par le fait même, à des malheurs exemplaires. Le tribut sera lourd à porter pour la femme, considérée par tous les temps comme un danger social. Internée derrière les barreaux de l’Hôpital de La Salpêtrière comme fille de joie, Manon s’est aliéné le pouvoir des hommes. Épuisée mais toujours lucide, son dernier chant s’embrase au crépuscule et à la naissance de la première étoile, « Ah ! le beau diamant ». Le culte du désir peut encore dire « encore », tout en réservant une place aux aveux de ses fautes et à l’expiation obligatoire. Peut-on tant désirer sans se sentir coupable ? Elle aura vécu en refusant toute contrainte aux plaisirs. Sa confession lui fait revoir « De l’auberge…du coche…de la route ombreuse…Du billet par ta main tracée…De la petite table…et de ta robe noire à Saint-Sulpice… ». Ayant obtenu la rémission du Chevalier/Abbé Des Grieux, Manon sent le sommeil, un sommeil sans réveil. « Ah ! je puis donc mourir ! ».

Identification doublement aliénante des amants réunis. Autant Manon sombre dans l’ivresse des profondeurs, autant Des Grieux gaspille l’essence de son être à vouloir se fondre en elle : « ma vie est dans ton cœur, ma vie est dans tes yeux ! » Dans le noyau de la nuit, penché sur le corps inerte, ne voit-il pas l’image inversée de son propre rêve ? Tous les stigmates de l’amour sont gravés sur son corps. Il demeure le reflet funéraire, l’écho obligé, le lien sonore de sa quête d’amour.

«La liberté amoureuse, la bonne chère, l’insouciance et
autres jouissances que les Civilisés ne songent même
pas à convoiter, parce que la philosophie les habitue
à traiter de vice le désir des biens véritables. »

Charles Fourier

Pour Massenet, il s’agissait de peindre la passion souveraine et ses conséquences. Opéra en cinq actes, les quatre premiers montrent les ravages de la passion et l’apothéose de l’héroïne, le dernier la sanction salutaire, la mort de Manon. Son génie a été de nous faire découvrir par un mode d’expressions musicales, les battements du cœur humain, la fine psychologie qui anime tous les personnages, l’évolution des sentiments et les émotions intimes de chacun. Il a su mettre en évidence la représentation non idéalisée de la réalité humaine et sociale. Aucune puissance surnaturelle, aucun philtre magique, aucun deus ex machina ne viendront perturber le cours normal de l’intrigue. Une nouvelle conscience est née, fluide et insaisissable. Elle a osé enlever le masque inquiétant de Narcisse. C’est le mythe de Manon, subjuguée par son miroir au double pouvoir. Manon jouit de l’instant présent, jouit de tout ; elle demeure complexe, aléatoire, indéchiffrable comme notre époque. Une voix se détache d’un monde à la fois raffiné et crapuleux, une voix douée d’un dangereux pouvoir de séduction, – sphinx étonnant – énigmatique pour le voyageur, funeste pour elle-même. Et c’est là l’histoire de Manon Lescaut.

1. Titre emprunté à un ouvrage de Georges Duby.

2.Il est une ère humaine, il est le siècle français par excellence. Préface de La Femme au XVIIIe siècle. Les Goncourt.

Crédits photographiques :

Manon 1 : les hasards heureux de l’escarpolette. Jean-honoré Fragonard, © coll. Wallace, Londres
Manon 2 : Virna Sforza © FOTOVIDEOLAB di Riccardo Spinella.
Manon 3 : avec dans Manon Lescaut à l’Opéra de Paris Bastille. © Eric Mahoudeau
Manon 4 : © DR

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