Bernard Labadie, directeur artistique de l’Opéra de Montréal

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« Je fais partie d’une génération de jeunes chefs entrepreneurs. »

ResMusica : Vous avez fondé deux ensembles québécois : Les Violons du Roy en 1984 et La Chapelle de Québec en 1985. De plus, vous avez assumé la direction artistique et musicale de l’Opéra de Québec pendant près d’une décennie. Depuis avril 2002, vous occupez le poste de directeur artistique à l’Opéra de Montréal et on vous demande de plus en plus à l’étranger. Êtes-vous l’homme-orchestre de toutes les situations musicales au Québec ?

 : Ce serait prétentieux de l’affirmer. Il n’y a personne qui peut prétendre être « homme-orchestre ». Je fais partie d’une génération de jeunes chefs entrepreneurs. Au Québec, il y a Jacques Lacombe, Yannick Nézet-Séguin, des plus jeunes aussi avec Jean-Philippe Tremblay, Jean-Marie Zitouni qui est mon bras droit et chef associé aux Violons du Roy. Nous sommes quelques-uns à essayer des choses, à construire, à créer une vie musicale dans une société qui a beaucoup changé depuis vingt ans. Auparavant, la vie culturelle était menée par des institutions majeures qui assumaient la plus grande partie de la vie musicale. Maintenant, c’est un foisonnement. Celles-ci sont toujours présentes mais subissent la concurrence de petits ensembles qui se sont greffés autour. Bien sûr, je pense aux Violons du Roy à Québec qui sont devenus depuis une véritable institution. D’ailleurs nous aurons notre salle dès l’an prochain.

RM : Votre première signature à l’Opéra de Montréal a été de présenter Thaïs. Était-ce une façon pour la compagnie de se démarquer de l’ancienne administration ? Doit-on y voir une rupture avec le passé ?

BL  : C’était effectivement le premier spectacle dont j’assumais pleinement toute la production artistique. C’était une façon de dire, voilà, ce répertoire existe et il a été beaucoup négligé durant les quinze dernières années. Si on veut doter Montréal de son statut de métropole et d’exception culturelles, on se doit de défendre le répertoire français. Sinon, qui va le faire ? L’Opéra de Québec s’investit dans ce répertoire mais avec des moyens limités. C’est aussi le reflet de la société. Cette année, c’est Carmen qui est un choix beaucoup plus conventionnel, lié aux événements du 25e anniversaire. Mais l’an prochain, en proposant L’Étoile de Chabrier, le choix est plus osé.

RM  : Dans la conception d’une programmation lyrique, qu’est-ce qui vous incite à choisir telle œuvre plutôt qu’une autre ? L’intérêt que suscite une œuvre ? L’Opéra de Montréal ne se veut-il pas touche-à-tout et plaire à tout le monde ?

BL  : Nous essayons de ratisser le plus large possible. Sans revenir sur le passé, – je ne veux pas porter un jugement de valeur sur ce qui s’est fait – l’Orchestre de l’Opéra du Grand Montréal a eu une vision particulière pendant quinze ans. Le bateau se dirigeait dans une même direction. Avec le changement de capitaine, il va de soi que le but recherché n’est pas de changer radicalement de cap, c’est impossible, on se doit de naviguer dans les courants. On ne peut pas passer d’une culture d’opéras italiens de Verdi et de bel canto à 100% pour le baroque, le moderne, le répertoire français obscur et la création. Mais cela étant dit, j’aime beaucoup Aïda de Verdi ou Rigoletto ou encore la Forza del Destino. Le but, c’est d’ouvrir les horizons.

RM  : Les productions d’opéras coûtent très cher et souvent pour cette raison, elles proviennent d’autres théâtres lyriques. Les contingences budgétaires ne sont-elles pas un frein à la liberté d’un directeur artistique ?

BL  : Comme partout. Dans toutes les compagnies artistiques, c’est comme ça. Les compagnies de danse, de théâtre, on n’en sort pas. À l’O. S. M. (l’Orchestre Symphonique de Montréal), l’O. M. G. M. (Orchestre Métropolitain du Grand Montréal) ou Les Violons du Roy, c’est la même chose. Mais on ne peut plus agir comme on le faisait il y a vingt ou trente ans. À une certaine époque, les chefs d’orchestre ou les directeurs vivaient dans leur tour d’ivoire et prenaient seuls les décisions. Ils montaient une fois par année sur le Mont Sinaï pour écrire sur la table des lois la programmation. Lorsque je faisais allusion de la génération de jeunes chefs, on ne peut pas ne pas être impliqués dans la gestion. Il faut avoir une conscience aiguë de la réalité financière. Le financement des arts est toujours problématique et ce n’est certes pas plus facile ces temps-ci. On se doit de composer avec toutes ces contraintes.

RM  : Vous êtes le spécialiste des répertoires baroque et classique, l’opéra Agrippina sera donné dans quelques jours. Aura-t-on droit à d’autres belles surprises dans les années à venir ? Pensons au répertoire français : Médée de Charpentier, Armide de Lully ou de Gluck, ou encore Platée de Rameau ?

BL : Je me sens bien dans la musique baroque jusqu’à l’époque classique, de la fin du dix-septième jusqu’au début du dix-neuvième siècle. Par contre, je n’ai pas dirigé les symphonies de Tchaïkovski. D’autres s’occupent du répertoire romantique, Yannick Nézet-Séguin ou Jacques Lacombe. Je dirige autant Mozart que Haendel. D’ailleurs, comme chef invité aux Etats-Unis, je les dirige beaucoup. Je ferai le Requiem de Mozart, tout un programme baroque aussi en 2006 dans plusieurs villes américaines. Mais avant d’être chef d’orchestre, j’étais chef de chœur. Je touche aussi au répertoire choral, donc Brahms, Fauré, Duruflé. Pour revenir à l’opéra français de cette période, dans l’absolu, c’est un rêve, dans la pratique, c’est la partie de l’opéra baroque peut-être la plus difficile à représenter à Montréal pour un ensemble de raisons. La première : la réalité financière, l’Opéra de Montréal doit jouer dans une très grande salle. D’une part, on se doit de vendre un nombre de billets élevés pour couvrir nos frais et équilibrer le budget. À l’Atelier, où les contingences financières sont différentes, on donnera Didon et Énée au Monument-National. Mais il nous est impossible de jouer à la salle Maisonneuve par exemple, le nombre de sièges est trop restreint. D’autre part, pour revenir au répertoire français, celui-ci exige, à mon sens, d’être joué sur des instruments d’époque. De plus, l’écriture des opéras de Lully, de Campra, de Rameau ou de Leclair suppose un diapason plus bas que le diapason baroque standard. Jouer dans une grande salle rendrait l’opération financièrement et artistiquement extrêmement difficile à réaliser. Ce que je souhaite, ce que j’espère, c’est de jouer des œuvres baroques dans des salles plus petites. Mais là, il faudrait compter sur un support financier plus important. Je suis un fan de la musique de Rameau, j’en fais régulièrement avec les Violons du Roy. Commencer avec Haendel, est un choix plus facile.

RM  : Lorsque l’on voit que le COC (Canadian Opera Company) de Toronto va avoir une nouvelle salle exclusivement consacrée à l’art lyrique, peut-on espérer à court ou à moyen terme, un projet d’une telle ampleur pour Montréal ?

BL : Lorsque j’avais 5 ans, je croyais au Père Noël. Mais, bon, lorsque j’ai parlé du Palais-Moncalm à Québec pour les Violons du Roy, tout le monde disait, « c’est un fou ». Ça a pris quinze ans de persévérance, j’allais dire opiniâtre et maintenant, c’est une réalité. Il faut avoir beaucoup de foi et de patience pour le faire. Je ne vous dis pas que cela se fera. L’O. S. M. attend sa salle depuis vingt-cinq ans ! Il est clair que c’est le premier projet qui va se réaliser à Montréal, et je leur souhaite. Je serai directeur artistique jusqu’en 2010. On verra bien, parfois les projets les plus fous se réalisent.

RM  : Quel opéra (en dehors des contingences budgétaires ou autres) voudriez-vous monter à tout prix ? Un rêve ?

BL  : Comme musicien, chef d’orchestre dans la fosse, j’ai quelques choix, pas seulement une œuvre : Idomeneo de Mozart, qui est un opera seria encore plus difficile à monter que La Clémence de Titus, en fait partie. Comme directeur artistique : j’espère monter les grands Wagner que beaucoup de gens nous réclament. Pas nécessairement le Ring, mais Lohengrin, Tannhäuser, Parsifal, des opéras qui n’ont jamais été montés à Montréal. Parmi les autres projets importants que je chéris : trois Verdi, la Forza del destino, Luisa Miller et Simon Boccanegra. Trois chefs-d’œuvre, en particulier la Forza.

Crédits photographiques : © Luc Delisle Entiere

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