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QY---Gerard-RONDEAU-2005---Toujours plus proche des grands artistes qui donnent aujourd’hui ses lettres de noblesse à la musique classique, ResMusica vous convie à un entretien avec , deuxième violon du . De retour d’une tournée aux États-Unis le quatuor mène depuis vingt ans une brillante carrière internationale de concertistes sans oublier de consacrer du temps à l’enseignement de ceux qui le suivent maintenant sur les pas de la consécration : Quatuors Psophos, Ebène, Aviv, Amedeo, … L’arrivée de Yovan Markovitch au violoncelle suscite aussi un vif intérêt et amène naturellement la première question.

« Echanger et travailler avec un nouveau partenaire insuffle obligatoirement un nouvel élan. »

ResMusica : L’arrivée d’un nouveau musicien au sein d’une formation comme le qui compte déjà plus de vingt ans d’existence et dont vous êtes l’un des principaux piliers n’est jamais une chose facile. Quels sont les critères qui vous ont amené à intégrer Yovan Markovitch ? 

Luc Marie Aguera : Il est vrai que dans une formation comme la nôtre, le départ de l’un des membres est un réel bouleversement, mais nous avons eu probablement une bonne fée penchée au-dessus de notre berceau il y a vingt ans au moment de la création de notre quatuor… Peut-être nous a-t-elle permis de connaître Yovan Markovitch qui fut pendant dix ans le violoncelliste du Quatuor Castagneri. Nous partageons avec lui une même esthétique de l’interprétation, certainement grâce à un parcours initiatique très similaire. Nous avons travaillé avec les mêmes Maîtres : Le Quatuor Amadeus, Walter Levin du Quatuor LaSalle et les membres du Quatuor Alban Berg par exemple.

RM : Le partage des même références pédagogiques est pour vous très important …

LMA : Oui en effet, car il est alors beaucoup plus facile de se retrouver autour d’une partition sans avoir à reposer les bases d’une compréhension fondamentale. D’autre part, échanger et travailler avec un nouveau partenaire insuffle obligatoirement un nouvel élan dans la manière d’appréhender les œuvres.

RM : Ceci implique-t-il que vous puissiez manquer d’oxygène ?

LMA : Pas nécessairement, mais il est vrai que lorsque l’un ou l’autre décide de s’en aller, le groupe peut se retrouver dans une situation plus difficile si le changement ne s’opère pas assez rapidement. Le « manque d’oxygène » se ferait alors sentir : on n’est plus dans la même perspective. Depuis quelques années, nous avons exploré des répertoires très importants, nous sommes en pleine activité et nous venons de fêter les vingt ans du quatuor ! Ce changement est intervenu à ce moment intense et il n’était pas forcément facile à vivre. Nous voilà rassurés et heureux. Nous avons parfois l’impression que Yovan fait partie du quatuor depuis dix ans !

RM : Votre dernier enregistrement présente les quatuors à cordes d’Albéric Magnard et de Gabriel Fauré, quelle a été votre détermination dans le choix de ces auteurs sachant que ces compositeurs étaient engagés que ce soit socialement ou dans leur atypie musicale en ce début de XXe siècle ?

LMA : Tout d’abord, ces deux œuvres sont injustement méconnues. Le quatuor de Fauré est sa dernière partition. Celle d’un compositeur de quatre-vingts ans qui se nourrit de son expérience incomparable pour écrire une musique si personnelle, intime mais passionnée, unique, comme affranchie de toutes contraintes d’écriture. Magnard, lui, écrivit très jeune son quatuor. Cette œuvre est, par ses dimensions et son ambition, un hommage rendu aux quatuors de Beethoven et parallèlement au quatuor de Franck, peut-être le grand quatuor fondateur de l’école française écrit quelques années plus tôt. Magnard a une inspiration sans limite et une volonté de vouloir tout exprimer, peut-être dans la fougue de la jeunesse, à travers un genre ardu et difficile à aborder pour un compositeur. C’est donc un compositeur qui a tout à prouver et qui prouve tout, finalement, car son quatuor est aujourd’hui un chef-d’œuvre reconnu par la plupart des musicologues.

RM : Votre choix dans l’enregistrement du quatuor de Magnard peut-il aussi être relié à votre volonté de rendre hommage à un compositeur dont on a commémoré le quatre-vingt-dixième anniversaire de la mort tragique il y a quelques mois maintenant ?

LMA : Effectivement, Magnard est mort tragiquement en défendant seul sa maison contre une compagnie allemande en 1914. Son quatuor, bien qu’écrit très jeune, a une densité du discours étonnante, provoquant une certaine opacité et une tension soutenue. Sa musique est un véritable foisonnement et il faut souvent un certain temps d’écoute pour arriver à pénétrer les secrets de l’œuvre. Ce quatuor est indéniablement à ranger parmi les œuvres qui marquent une époque comme, toutes proportions gardées, les derniers quatuors de Beethoven qui surprennent leurs contemporains et que l’on redécouvre continuellement tant ils ont de richesse et de force à nous donner. Par cet enregistrement nous rendons bien entendu aussi hommage à ce compositeur en cette période de commémoration de sa mort.

RM : Peut-on aussi évoquer une sorte de retour aux sources pour vous dans la mesure où cela fait quelques années que vous n’aviez pas gravé au disque des œuvres du répertoire français ?

LMA : Nous avons déjà enregistré les quatuors de Debussy et Ravel au début de notre aventure dans les années quatre-vingt dix. Nous avons aussi enregistré les quatuors et quintettes avec piano de Fauré avec Pascal Rogé, ainsi que le Concert de Chausson avec Pierre Amoyal et encore Pascal Rogé. Nous revenons effectivement aujourd’hui à la musique française pour quatuor à cordes. Le retour aux sources s’effectue aussi à travers Eugène Ysaÿe puisque les œuvres enregistrées sont celles de ses contemporains, Fauré et Magnard.

RM : Bien que vos rendez-vous internationaux vous occupent constamment, Le souci de pédagogie semble un élément essentiel dans la pérennité de l’ensemble. Vous étiez par exemple présents lors d’un concert présentant un jeune quatuor dans la ville du Mans (72) à l’abbaye de l’Epau le 9 janvier 2005.

LMA : Au début des années 90, nous avons soumis à Jacques Taddei, Directeur du CNR de Paris (rue de Madrid), le projet de fonder une classe spécifique de quatuor à cordes dans le cadre du département professionnel de ce conservatoire. Cette classe se forma en 1993 et nous avons actuellement huit quatuors chaque année qui suivent ce cursus. Nous assistons à une nette évolution : de plus en plus de jeunes quatuors souhaitent se présenter au concours d’entrée. Pour ce qui est de l’Abbaye de l’Epau que vous évoquez, c’est un lieu exceptionnel et nous entretenons une relation privilégiée avec son Festival. C’est aussi dans ce lieu là que nous avons décidé d’enregistrer tous nos disques.

RM : L’enseignement représente donc une part très importante de votre activité ?

LMA : Tout à fait. Et nous sommes heureux de constater que le nombre de quatuors qui se présente dans notre classe est toujours plus important. La réussite de certains nous comble : les Quatuors Psophos, Ebène, Aviv, Amedeo ou Modigliani (encore en classe cette année mais qui vient de remporter un 1er prix du concours de Eindhoven). Par ailleurs, nous animerons, comme l’année dernière, avec le pianiste Jean-Claude Pennetier une Académie de Musique à Flaine la deuxième quinzaine d’août de cette année.

RM : Tous n’ont pas la même réussite …

LMA : Effectivement mais il y a aussi beaucoup d’étudiants qui ont travaillé intensément, même s’ils ne se destinent pas à une carrière professionnelle de quartettistes. Ils ont cherché à étudier l’écoute, l’homogénéité, le répertoire. Beaucoup ont alors intégré des orchestres et véhiculent dorénavant l’expérience acquise dans leurs nouvelles activités.

RM : Cette affluence de jeunes artistes traduit-il une évolution positive du niveau musical en France ?

LMA : Il se trouve en effet que leurs qualités sont reconnues dans des compétitions internationales telles que Londres, Munich, Bordeaux, Eindhoven …

RM : Peut-on dire qu’il existe dorénavant un « son » français avec une reconnaissance de l’interprétation française ?

LMA : Je ne suis pas sûr que de ce point de vue, ces dernières années aient changé les choses pour ce qui est du son. Probablement, notre culture et notre histoire ont toujours eu une influence sur notre approche sonore mais nous ne revendiquons pas un « son » français. J’imagine que beaucoup de nos amis musiciens pensent la même chose. Nous avons travaillé avec de grands maîtres allemands ou autrichiens un répertoire dominé très largement, je le rappelle, par cette culture. Nous avons débuté en étudiant les quatuors de Mozart. Ils ont été pour nous comme une Bible et nous y avons passé des années et des années ! Les phrasés, la couleur du son, la nécessité d’interprétation et le coté fusionnel des voix principales comme dans un opéra de chambre avec quatre personnages… J’espère que, plus qu’un son ou une interprétation française, la reconnaissance se porte sur les interprètes français eux-mêmes !

RM : Que pensez-vous du changement radical du monde de la musique classique, qui peut mettre en avant un instrument prestigieux prêté par une multinationale avant un interprète, et même un compositeur ?

LMA : Un jour, Heifetz, à qui l’on disait : « Maître, que votre Garnerius sonne bien ! » … attrapa son violon en guise de réponse, le porta près de son oreille et répliqua « mais moi je n’entends rien ! ». Il peut en effet paraître étonnant que l’instrument soit mis en avant par rapport à l’interprète. Mais si l’on tient compte de l’évolution du marché – devenue irréversible – et compte tenu des nouveaux pays qui s’intéressent dorénavant à la musique classique occidentale – donc du nombre de musiciens devenus plus nombreux en l’espace de trente ou quarante ans – on se rend bien compte que ces musiciens ne peuvent tous acquérir des instruments de la lutherie italienne du XVIIIe siècle ! Il faut alors plutôt rendre hommage aux fondations ou aux mécènes privés – car il ne faut pas les oublier – qui sont une chance dans la préservation du patrimoine instrumental. Il est beaucoup plus grave d’acheter des instruments et de les laisser dans le coffre d’une banque comme cela arrive quelquefois ! Il y a bien d’autres manières de faire fructifier son argent que d’acheter des instruments, et, sur le fond, je ne suis pas choqué que ces organismes ou fondations souhaitent mettre en avant leur action, tout en aidant des instrumentistes, par ce type d’investissement. Les musiciens qui ont la chance de jouer sur ces grands instruments en sont finalement toujours extrêmement reconnaissants.

RM : Vous avez eu vous-même cette opportunité de Mécénat …

LMA : Nous avons eu beaucoup de chance. La Direction de la Musique (Ministère de la culture) sous la direction de Marc Bleuse nous a octroyé une « bourse d’études » spécifique de 1987 à 1990, dans le cadre d’une nouvelle politique de soutien à la formation des quatuors à cordes. Cela nous a permis de quitter les orchestres dont nous faisions partie, ou d’autres activités, pour nous consacrer totalement à cette formation qu’est « le quatuor à cordes ». Et surtout de travailler, de nous présenter à des concours internationaux. La formation que nous avons reçue est essentielle. Nous sommes tous issus de Conservatoires de province puis de celui de Paris. Nous sommes finalement de purs produits du service public français. Après ces trois années d’aide de l’état, la Fondation Paribas nous a soutenu avec fidélité pendant cinq ans, afin de nous permettre d’arriver à maturité et de voler de nos propres ailes.

RM : Avez vous remporté votre premier prix d’Evian durant cette période de subvention ?

LMA : Oui, c’était en 1988 et nous le devons sans aucun doute à la confiance qui nous été témoignée par la Direction de la Musique.

RM : Avez vous remarqué des films ou des documentaires qui transmettaient bien l’idée de la musique et précisément de la pratique instrumentale ? 

LMA : Il y en a beaucoup et c’est primordial. Dans un monde de l’image où l’écran est roi, je dirais que tous les films musicaux, les documentaires pédagogiques ou historiques sont un vecteur de transmission essentiel dans nos sociétés. Ils portent la musique au plus grand nombre. Je pense particulièrement aux documentaires de Monsaingeon, Berstein, aux opéras filmés, etc.

RM : Que pensez vous des nouveaux produits qui présentent à la fois un DVD et un CD. On peut citer pour l’exemple le coffret Pascal Dusapin pour l’enregistrement chez Naïve de ses « 7 études pour piano » et « A quia » pour piano ainsi que le CD/DVD Xenakis chez Zig-Zag Territoires avec Pedro Carneiro sur des œuvres pour percussions ?

LMA : Je suis absolument emballé car nous pouvons aujourd’hui avoir la chance de voir, d’entendre ou de comprendre dans de bonnes conditions sonores des artistes que nous n’avons pas eu l’occasion de côtoyer ou que nous n’avons jamais pu entendre en concerts. C’est comme lorsqu’on retrouve des enregistrements filmographiques de grands interprètes du passé, qui sont de fabuleux trésors. Par ailleurs, je pense que tout ce qui peut rendre accessible le langage de la musique classique est une opportunité. Le public nous demande souvent simplement « mais comment faites vous avec votre partition ? » Je crois qu’il faut la voir comme un livre en langue étrangère qui s’apprend… et quand on permet aux mélomanes de mieux la comprendre, de s’imprégner de la phrase, de suivre son élaboration et de se rapprocher de l’interprète, le résultat est toujours positif. J’espère que cela se développera, pour que chacun puissent s’immerger dans un monde qui n’est finalement pas si facile au premier abord.

RM : Avez vous des films fétiches sans qu’il soit forcément question de musique ?

LMA : Je voudrais d’abord rendre hommage à l’œuvre de Monsaingeon. Ses films où l’on peut voir Glen Gould, le Quatuor Berg ou Sviatoslav Richter me passionnent. Je suis particulièrement touché par les images d’archives de musiciens que je n’ai pas entendu au concert. Du point de vue purement cinématographique, je pense notamment à certains films de Bergman, comme « Sonate d’automne » où les relations au sein d’une cellule familiale nous montrent à quel point la recherche artistique peut être dévorante, au point de pouvoir faire souffrir nos proches. C’est un métier qui n’a aucune limite, la recherche est infinie et le temps est toujours trop court. Il faut arriver à le concilier avec nos vies personnelles, alors tous les films qui essaient de le retranscrire me touchent énormément.

RM : Y-a-t-il des peintres ou des peintures qui vous touchent particulièrement, soit qu’ils aient représenté des instruments ou instrumentistes, soit que leur sujet soit proche de votre sensibilité ?

LMA : Oui mais pas forcément en rapport avec la musique. Si vous me demandez un peintre … Vermeer me vient comme ça… Une simplicité et une maîtrise qui vont à l’essentiel, une forme d’idéal… La capacité de montrer un visage de femme, une pièce simple, un objet élémentaire… L’émotion nous étreint, nous sommes plongés au cœur de ce qu’est la création artistique. C’est la même chose dans l’interprétation musicale, le texte est là avec des indications. Sa lecture et sa compréhension sont une grande partie du travail de l’interprète. Après avoir fait ce chemin d’imprégnation de l’œuvre et de ce que le compositeur a, selon nous, voulu exprimer … alors il faut faire des choix pour tenter d’atteindre sa propre vérité. Même si ce n’est qu’une vérité temporaire.

RM : Si vous disposiez de ce don, de quel compositeur décédé auriez vous souhaité vivre la vie, soit pour les œuvres qu’il a composées, soit pour la carrière et l’homme qu’il a été ? 

LMA : Pour ce qui est de l’œuvre, alors sans originalité je dirais Mozart ou Beethoven. Si je veux parler de la vie alors je ne voudrais pas de leur vie ! Je pense que celle d’un compositeur comme Liszt par exemple est plus enviable. L’épanouissement d’un homme au travers d’une vie artistique haute en couleur. Liszt est presque comme un personnage de roman !

RM : Si vous deviez jouer sur des instruments modernes ou du moins du XXe siècle, seriez vous prêt à le faire ? Ou celui que vous avez choisi, « c’est pour la vie » ?

LMA : J’ai l’impression que la lutherie moderne fait des progrès extraordinaires. Il y a de très grands luthiers aujourd’hui, et aussi de grands archetiers. Maintenant si vous me demandez si j’avais le choix de l’instrument de mes rêves, ce ne serait probablement pas un violon moderne, ce serait, d’une manière très peu originale et très certainement, un Crémonais de la première moitié du XVIIIe siècle. J’ai la chance de jouer un instrument magnifique qui m’a été prêté par un mécène privé. Je ne peux donc malheureusement pas dire que c’est pour la vie …

RM : Quels sont vos compagnons : instruments, archets ?

LMA : Un Guadagnini de 1770 à Parme et un archet contemporain de Jean-Marc Panhaleux à Lille qui est pour moi est un exceptionnel archetier.

RM : Le Quatuor Ysaÿe est proche des compositeurs contemporains, vous avez été créateurs de plusieurs œuvres originales comme celles de Boucourechliev, Dusapin, Krawczyk, Monnet, Tanguy et Escaïch, avez-vous des attirances personnelles avec certains ? ou bien c’est juste la partition de l’auteur qui vous interpelle ?

LMA : L’histoire est toujours différente avec chacun d’entre eux. Nous ne pourrions cependant pas jouer un compositeur dont l’esthétique est très éloignée de la notre car nous ne pourrions pas bien défendre sa musique. Il faut en premier lieu savoir ce que l’on aime et donc être capable de le défendre. Nous avons actuellement un projet important pour enregistrer les quatuors de Philippe Fénelon. Dans les mois qui viennent nous allons aussi jouer d’autres compositeurs comme Isabelle Fraysse.

RM : Ces compositeurs ont des styles très différents …

LMA : Styles très différents en effet mais quand vous jouez une œuvre c’est toujours un monde nouveau qui s’ouvre à vous. Nous essayons d’entrer dans ce nouvel univers pour nous enrichir et essayer de le transmettre au public. De plus, l’écriture pour quatuor à cordes a toujours été pour les compositeurs un terrain de recherche et d’innovation. La formation n’est pas très originale en elle-même, elle est la fondation de notre musique occidentale ; quatre voix : soprano, alto, ténor et basse … base de l’orchestre. La simplicité du matériau sonore, cette « économie de moyen » fait que les compositeurs sont obligés d’aller à l’essentiel. Ce répertoire s’est enrichi à toutes les époques depuis que la formation « quatuor à cordes » est née avec Haydn. Il serait inconcevable pour nous de ne pas continuer notre exploration de ce répertoire aujourd’hui. La modernité d’un Beethoven est toujours d’actualité. On a l’impression d’entendre une musique intemporelle, toujours tournée vers l’avenir. Les compositeurs d’aujourd’hui sont notre avenir…

RM : Il y a aussi la relation en direct avec le compositeur …

LMA : Elle est enrichissante pour les interprètes et c’est une chance de pouvoir les rencontrer, mais l’œuvre se raconte elle-même. Elle a quelque chose d’universel, elle peut être jouée aux quatre coins du globe et rester parlante pour tous. Elle est aussi intemporelle au moment ou elle est jouée. Si en plus c’est un chef d’œuvre alors elle devient innovante et le restera toujours, c’est ce que je ressens.

RM : Harnoncourt a enregistré le requiem de Mozart il y a 20 ans et l’a dernièrement réenregistré. Est-ce que le Quatuor Ysaÿe reviendrait sur un enregistrement qu’il a réalisé il y a vingt ans pour lui donner une autre maturité ?

LMA : Absolument et sans conteste, oui ! Il y a plusieurs conception de ce que peut être un enregistrement. Vous savez qu’il est de bon ton de parler de « la version de référence » en dehors de laquelle rien n’est écoutable. Un enregistrement est un témoignage de l’interprète à tel ou tel moment. Cela ne veut pas dire qu’il est figé … Il faut prendre l’enregistrement comme un moyen de diffusion de ce que nous sommes, à tel instant. Pourquoi ne pas l’enregistrer à nouveau si l’on en ressent le besoin et surtout le plaisir ?

RM : Vous êtes, avec entre autre le Trio Wanderer, les musiciens français chambristes Ambassadeurs, comment arrivez vous à garder la tête froide ?

LMA : Chaque concert et chaque répétition vous remettent les pieds sur terre. Si on devait faire une échelle de l’évolution d’un interprète on se sentirait toujours en bas de cette échelle tellement le champ d’investigation se développe au fur et à mesure de la recherche, ce qui force finalement l’humilité du musicien. Les astrophysiciens nous montrent l’exemple : plus leurs connaissances grandissent et plus leur champ d’investigation s’élargit. Pourquoi serait-ce différent pour nous, musiciens ? Notre répertoire est exigeant quotidiennement, il nous rappelle ce que nous sommes et il serait inconcevable d’être satisfait. Ce qui caractérise un grand nombre de musiciens au-delà de la forfanterie, des mots, de l’attitude, est qu’ils se nourrissent de leurs incertitudes, de leurs questions sans réponses, et peut être de l’angoisse qu’ils vivent avant chaque concerts. Si la tête s’échauffe un peu alors la musique vous rappelle à l’ordre très rapidement …

RM : Quelle est votre dernier souvenir heureux en tant qu’interprètes ?

LMA : Je dirais … La dernière répétition … le dernier concert. C’est une chance extraordinaire de faire ce métier là. En grandissant avec le quatuor à cordes, je me rends compte du bonheur de jouer ces œuvres et de pouvoir le faire face à un public qui partage notre amour pour ce répertoire. Donc si je dis le dernier concert, je ne suis pas loin de la vérité …

RM : Vous êtes maintenant producteurs de vos enregistrements. « Ysaÿe record » est indépendant et en co-production avec Aeon distribué par Harmonia Mundi …

LMA : Nous produisons en effet nos disques et jouissons donc d’une totale liberté artistique, en parfaite entente avec notre éditeur. Nous avons présenté en avant première pour « Les Folles Journées » de Nantes un disque Beethoven consacré, non pas aux quatuors, mais au Quintette opus 29 ainsi qu’à la sonate opus 14 transcrite pour Quatuor par Beethoven et à des pièces inédites, prélude et fugues, menuets, qui n’ont jamais été enregistrés. Cet enregistrement sera disponible dès la fin du mois d’avril

RM : Avez vous une vie musicale en dehors du Quatuor Ysaÿe, comme Guillaume Suttre et Miguel da Silva ?

LMA : Ça m’arrive mais c’est extrêmement rare, le quatuor doit prendre 99 % de mon activité. La vie de quartettiste n’est pas exclusive mais il faut reconnaître qu’elle nécessite un investissement quasi-total.

Crédits photographiques : © Gérard Rondeau

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