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Jules Massenet : Werther, un drame romantique noir

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Les opéras de Massenet ont suscité dès leur création de vives réactions qu’il est difficile d’imaginer aujourd’hui. Aucun autre musicien n’a eu à se maintenir aussi longtemps en équilibre entre l’amour inconditionnel de quelques-uns et le dédain d’une partie de la critique dite d’avant-garde. Après la mort du musicien, plusieurs prédisaient la disparition d’une œuvre irrémédiablement marquée par le temps. Pour accéder au dossier complet : Les opéras de Jules Massenet

 

L’œuvre au noir

«Pourquoi tardez-vous à mourir ? » Antisthène

Glorification de la nuit et affirmation de l’individu telles qu’on les voie dans la peinture de Caspar David Friedrich, Lever de lune sur la mer. Le romantisme, c’est la puissance des ténèbres, les forces occultes, l’évangile de la nature. Il n’y a pas de style romantique, c’est un état d’esprit, un état d’âme mais d’une âme inquiète, toujours en quête de l’âme sœur.

En 1760 paraissaient les Fragments of Ancient Pœtry d’Ossian, œuvre d’un barde écossais du troisième siècle, traduits et augmentés par Macpherson. Dès lors la nature transfusera à l’artiste l’émotion de l’âme, le goût pour le Moyen Âge, le mystère, la mélancolie et le sublime. Un an plus tard Jean-Jacques Rousseau fait paraître La Nouvelle Héloïse dont la sentimentalité fait un pas entre la Manon Lescaut de Prévost et les débuts du romantisme. Hogarth avait créé en Angleterre la peinture moraliste et théâtrale, fondée sur l’observation des mœurs et la caractérisation des individus. La poésie allemande s’impose. Klopstock, « le divin Klopstock », canonisé dans son pays comme le « poète de la religion et de la patrie » avait produit une grande fresque épique centrée sur le thème du Messie. Enfin, Klinger avait intitulé une de ses pièces Sturm und Drang. Le nom est resté pour désigner le mouvement littéraire du romantisme allemand. Tous ces éléments se retrouvent en filigrane dans l’œuvre de Gœthe. Il fut le génial animateur du romantisme avec Gœtz de Berlichingen, rédigé à Wetzlar, petite ville allemande où se déroule le drame de Werther. Autobiographique en partie, complétée par un fait vécu, cette œuvre sincère est mue par le seul désir morbide. Les Souffrances du jeune Werther sont à l’origine du mouvement romantique européen, ouvrage paru en 1774 avec cet avertissement : « Sois un homme, et ne suis pas mon exemple ! » L’ombre de Werther est malheureuse. Du roman épistolaire, les trois librettistes, Édouard Blau, Paul Milliet et Georges Hartmann en tireront un excellent livret, une adaptation scénique digne de l’œuvre de Gœthe.

L’artiste romantique se sent indépendant et n’a de comptes à rendre à personne sinon qu’à lui-même. De là son isolement dans la société, rançon de sa liberté. Le musicien ne crée plus pour une classe privilégiée d’amateurs de bel canto ni pour un cercle de connaisseurs cultivés mais superficiels, encore moins pour la foule ingrate mais pour l’âme sœur qui greffera son rêve au sien. Il devient suspect de plaire et d’être compris de la masse. Le succès populaire devient synonyme de concession à la médiocrité. Divorce entre créateur et public. On attend le drame génial, le message prophétique, la révélation religieuse. Le public inculte serait incapable de discerner le vrai du faux. Patiente gestation de sept ans pour aboutir à un refus de l’œuvre à Paris, jugée trop triste.

« C’est beau à mériter un coup de feu » Heinrich von Kleist. (lettre envoyée à son amie Henriette Vogel)

Pulsions de vie, pulsions de mort.

Serment tenu et pacte non respecté. Werther est la pierre angulaire de l’édifice massenétien. C’est l’opéra de la double faute : mensonges et illusions des deux protagonistes. « Il faut nous séparer » lui dit-elle. C’est le duo d’amour où Charlotte se laisse bercer et tombe sous le charme du rêveur. Éveillée par la voix de son père : « Charlotte ! Charlotte ! Albert est de retour ! » C’est la consternation, la triste réalité qui lui rappelle son devoir. Elle épousera Albert, ce charmant garçon, brave et fidèle. « J’avais oublié le serment qu’on me rappelle ! » lui dit-elle et lui de répondre, « À ce serment restez fidèle !… Moi, j’en mourrai, Charlotte ! » Le pacte s’oppose au serment. Faire le serment, c’est donner sa parole et on ne peut la récuser. Elle est inscrite au plus profond de la mémoire.

« Souffrir sans cesse ou toujours mentir. » Non plutôt s’anéantir dans le repos éternel, retourner avant la naissance, dans l’utérus. La voyant mariée par devoir, il feint de se soumettre et déclare à Albert : « Ce sera ma part de bonheur sur la terre ! ». Ce que souhaite Werther, ce n’est pas de vivre avec Charlotte mais de mourir avec elle. Abolir la frontière par la mort, renaître tout en entraînant la femme aimée dans l’abîme : « c’est moi qu’elle pouvait aimer. » Le pacte ne pourrait se réaliser avec une femme qui lui serait indifférente. Et Charlotte est troublée dès les premiers instants de leur rencontre. Le dualisme qu’elle pressent est celui d’une puissante relation d’identification de Werther, de la femme réelle avec la femme idéale. Désirs faustiens qui l’amènent à arrêter le temps par le suicide. L’instinct maternel est une donnée de la Nature. La maternité en est l’aboutissement inéluctable. Charlotte incarne la Nature à elle seule. Femme féconde, entourée d’enfants sans jamais avoir enfantés : c’est l’image sainte de la Mère de Dieu. Pas étonnant d’entendre de véritables chérubins chanter autour d’elle Noël en plein cœur de juillet. « Autant notre vie est amère, autant leurs jours sont pleins de foi, leurs âmes pleines de lumière. » Drame que celui de Werther. Ébloui par « ce petit royaume », ce coin sombre, cette crypte qu’il a tant cherché, Werther devient par une étrange alliance, le cousin « des enfants de Charlotte. » Amour ambigu car loin d’être le protecteur de ce petit monde, il pourrait faire basculer ce petit ermitage bien fragile dans le péché. Un homme désespéré, fragmenté qui cherche une âme pour mourir. Werther erre comme une bête blessée, trouve enfin le refuge. Il lui faudrait faire partager le commun délire et entraîner l’âme sœur dans la mort. Il trouve en Charlotte, la sœur aînée, la mère et l’épouse, la compagne idéale avec qui il peut enfin réaliser son projet morbide. La femme n’est pas celle qui le sauve, mais bien celle qui le perd par le désir érotique immédiat.

Opéra romantique noir. Le chant de la délivrance est une longue errance de la vie inutile. « Nous sommes fous, …. rentrons ! » Le petit ermitage du bailli est le lieu au quotidien de la dégradation des choses sous l’action du temps. Il se place sous le signe de l’ombre. C’est la mélancolie du lieu que Werther admire, la mousse sur les pierres, la beauté fanée, l’altération de toutes choses. C’est aussi sous le signe de la pénombre, le bruit de la pluie froide, le ciel gris et lourd de décembre, dans la clarté livide de la lune de la petite chambre, qu’il écrit le corps transi à Charlotte. Partout où il se trouve, c’est le regret de la splendeur passée, contraste des vivants et des morts. Ruines et Romantisme : la beauté menacée par la mort. Cette belle horreur qui lui plaît tant en le rendant triste. Le sens de la vie pour les romantiques, c’est le passage de la beauté éphémère, menacée, vouée à la mort.

Les vraies amours sont toujours déchirantes pour le poète. L’amour adultère est le thème éternel depuis les amours de Tristan pour la reine Iseut, c’est le pacte de l’amour consommé et du serment marital profané. « Mon âme a reconnu votre âme, » lui dit-ilet elle, « Mon âme est pleine de lui ». Partager et soutenir un commun délire quand l’amour authentiquement vécu aboutit à la destruction de son objet. Donner son âme, c’est choisir la solution qui déresponsabilise. Se donner la mort, c’est clore son destin. Vouloir mourir et passer à l’acte, c’est préparer son deuil, choisir son habit de linceul. C’est l’ultime préparation au double meurtre. C’est aussi l’indéfendable sentiment de culpabilité. Pulsions de vie et pulsions de mort. Le couple se doit de choisir. Refuser la mort, c’est rompre l’entente du pacte, c’est profaner l’amour sacré. Le suicide à deux, au contraire, c’est la sublimation de l’alliance au-delà de la mort, le moment suprême. La mort de Werther est le seul temps où le couple s’unira et fera un avec la matière et l’esprit. Des fiançailles funéraires.

Un volcan sous la glace.

Statut privilégié donné à Charlotte, celle qui remplace la mère absente, liée par un serment d’outre-tombe. Seconde mère, rendue à Albert, cet autre absent. La culpabilité de Charlotte, c’est de vivre deux solitudes, celle de l’amant et celle de l’époux. Se mouvoir entre le pacte et le serment, source de deux névroses, de deux soliloques, de deux plaintes. Comment se libérer de l’insoutenable conflit – confessions à peine murmurées – à une sœur trop jeune pour être confidente ? D’abord, la pensée adultère pour Werther et de ses actions qui sont des coups de poignard. Ensuite le sens aigu du devoir pour Albert et l’effritement de sa relation amoureuse. « J’ai fait et veux faire toujours mon devoir ! …Car bien rude est l’épreuve et bien faible mon cœur ! »

Charlotte lui remet le manuscrit des vers d’Ossian. Loin d’étouffer la flamme, elle la ranime, lui fournissant l’arme fatale qui lui ouvrira les veines. Première salve tirée à bout portant. « À quoi bon essayer de nous tromper encor… » « Nous mentions tous deux… » C’est le Fils de la Nature qui prend la parole, l’évangéliste du Verbe. Paganisme et Christianisme se confondent et s’affrontent : l’amour païen de la Nature et la parabole du Christ. Le goût des brumes, des torrents furieux, des rocs énormes et d’une nature indomptée, primitive et nouvelle, Werther se fait l’écho du poète en incorporant pour son salut, la prière ossiane. « Toute mon âme est là ! Pourquoi me réveiller. Ô souffle du printemps ? »

L’expérience panthéiste se veut un arrêt du temps, l’unification de l’être et l’unification du soi. Une libéralisation intérieure épousant la nature. C’est « l’Âme du monde » de Schelling, son opposition du moi et du non-moi, de l’Esprit et de la Nature. C’est la tentative de réconcilier la tragédie à l’intérieur de l’Absolu qui se scinde en deux mondes spirituel et matériel.

« Et ces armes…Un jour, ma main les a touchées. »Mais pour que cela arrive, il faut d’abord signer le pacte. La mort partagée du couple n’aura pas lieu. « On lève le rideau, puis on passe de l’autre côté ! Voilà ce qu’on nomme mourir ! » Depuis ce jour, le doux poison coule des mains de Charlotte et s’infiltre au sang de Werther. « J’ai senti qu’une chaîne impossible à briser nous liait tous les deux ! » C’est elle qui mettra fin à cette relation devenue insoutenable. Charlotte refuse le pacte, refuse de se perdre en acceptant de perdre l’autre. Impossible de retrouver l’innocence première. « Albert m’aime et je suis sa femme !… » lui dira-t-elle, renforçant l’impossible fusion de leurs âmes. Elle feint de l’ignorer avant de lui ordonner l’exil et enfin dès son retour, elle le chasse derechef et le couple Charlotte/Albert lui fournira les armes pour son trépas.

Éveil de toutes les douleurs passées : « Crois-tu donc qu’en cet instant ma vie est achevée ? Elle commence, vois-tu bien ! » C’est l’hémorragie de tout son être, la veine jugulaire entrouverte par Charlotte pour enfin s’anéantir et se fondre en elle. Se blottir dans les bras de Charlotte, se laisser bercer par elle éternellement.

« Te pardonner, quand c’est moi qui te frappe, Quand le sang qui s’échappe De ta blessure, c’est moi qui l’ai versé ! » Il lui faut alors partager le commun délire. Charlotte aura raté le rendez-vous avec la mort, mais son secret coupable demeure.

« Hors de nous rien n’existe, et tout le reste est vain ». C’est finalement Charlotte qui est condamnée à faire le deuil de tous les idéaux de son amant. Damnée pour n’avoir pas tenu promesse au respect du pacte. Punition suprême après de superbes rêves ! Pour lui, c’est le refus d’abandonner l’impossible amour, le refus du passage à la réalité, à la clarté. Hymne à la nuit de Novalis où l’on implore la femme à incarner cette terre immense. Lui imposer la dure réalité : seul dans le couloir de la mort avec elle. Retrouver la pureté de l’enfance, l’aura de féerie. « Pourquoi trembler devant la mort ? Tout le personnage de Werther est attraction/répulsion, d’un érotisme maladif, morbide.

« Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche. » Gérard Labrunie dit Gérard de Nerval. (dernière lettre écrite le jour de son suicide)

Le secret de Charlotte.

Charlotte, la grande Prêtresse aux cycles Femme/Nature, menstrues/lunaisons. Werther l’identifie à la Déesse Mère, « Ô nature, enivre-moi de parfums, mère éternellement jeune, adorable et pure ». Si le pacte est impossible à réaliser, il cherchera à se perdre en elle. Werther veut s’y attacher comme Prométhée à son rocher – archétype du Sauveur qui donne le feu, la lumière aux Hommes. La femme, c’est la pierre noire, les ténèbres, la grotte profonde des sorcières où l’on féconde matière et vie.

Werther se suicide la nuit de Noël. Fils de la Nature et Fils de Dieu, Messie d’une religion nouvelle, Werther a influencé des générations de jeunes romantiques prêts à en finir avec la vie. Deux ombres passent, deux êtres éthérés marchent côte à côte, Brühlmann et Käthchen, les yeux dans leur bréviaire annoncent le prophète des temps modernes, « Klopstock, Divin Klopstock ». Après la dernière Cène au sein de la Nature, et après le coup mortel, une brève résurrection avec Charlotte, le long apaisement avant de rejoindre cette nature immense qu’il appelle de ses vœux. Dernier monologue solitaire dans la nuit. « Prends le deuil, ô Nature ! Nature ! Ton fils, ton bien-aimé, ton amant va mourir… » « O Nature pleine de grâce » jusqu’à l’apothéose chantée par les enfants. « Jésus vient de naître…. Noël, Noël, Noël.  »

Double pouvoir de la Femme/Nature qui peut aussi bien protéger ses enfants que les engloutir dans ses labyrinthes. C’est celle qui dispense la vie et la mort. Le lien douloureux de l’homme avec la Nature/Femme.

Crédit photographique : © DR

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