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Les rencontres musicales de Dominique de Williencourt

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Il cultive la musique avec amitié. Lors des Rencontres Musicales autour de La Prée, le violoncelliste , l’un des fondateurs du festival, aime s’entourer des musiciens et des compositeurs dont il est proche. Cette année sont à l’honneur entre autres les compositeurs Florentz et Greif. Quelques jours après au Théâtre des Champs-Élysées, il rend un hommage particulier au Quatuor Borodine qui fête en 2005 ses 60 ans de carrière. Fraternité et filiation, mais aussi voyage et itinérance, autant de valeurs qui portent les très nombreux projets de cet humaniste communicatif.

« Nous devons cultiver notre devoir de mémoire. »

ResMusica : Vous avez côtoyé Zino Francescatti et Mstislav Rostropovitch. Qu’avez-vous appris à leur contact et que souhaiteriez-vous transmettre aujourd’hui de leur démarche musicale ?

 : Je dois à Francescatti ma vocation musicale. J’avais quinze ans lorsque j’ai joué devant lui à Saint-Maximin. C’était une sonate de Beethoven. Il m’a encouragé à continuer. J’étais encore dubitatif. Je me posais la question de mon avenir : une carrière dans la musique? Etait-ce réellement pour moi? J’avais conscience qu’il fallait toujours, encore et encore, travailler son jeu et sa technique pour progresser. Francescatti incarne ce jeu spécifique de l’école française du violon. Il se caractérise par un son racé, stylé, pur. Quand je joue, j’ai toujours cette exigence à l’esprit. Je me sens dépositaire de cette filiation prestigieuse qui a su s’imposer comme je l’ai dit, par une sonorité transparente et cristalline, parfaite pour jouer Debussy et Ravel. Une conception exceptionnelle qui se distingue grâce à sa légèreté et sa profondeur. Un jeu où le bras droit est très important. J’aimerais citer ici Emile Naoumoff avec qui je jouerai, lors du concert Borodine au Théâtre des Champs-Élysées, la sonate pour violoncelle et piano n°5 de Beethoven. Emile partage les mêmes affinités de jeu dont j’ai parlé, il est lui-même l’élève de Nadia Boulanger. Et avec Rostropovitch, c’est une autre approche du son. Autant le propre de l’école française recherche la structure qui est l’aboutissement d’une discipline cartésienne, autant l’école russe, avec Rostropovitch, cultive l’instinct avec ce caractère démonstratif qui apprécie les métaphores. Rostropovitch parle d’une façon très imagée de la musique : ici, c’est un chant d’oiseau, là, celui de l’amour. Finalement, Navarra et Rostropovitch représentent deux notions complémentaires. L’une tend à l’abstraction et à la maîtrise de la pureté de la sonorité, la seconde favorise l’imagination, la fantaisie, la curiosité aussi. Avec un point commun : la discipline. Au cours de ma carrière, je revendique l’école française et me suis rapproché de l’école russe. D’où l’hommage que nous rendons le 11 mai prochain au Quatuor Borodine. Les Borodine rejoignent les plus grands : leur jeu est le fruit de cette discipline et d’un travail de chaque instant.

RM : Pouvez-vous nous parler du Quatuor Borodine et de votre relation avec ses membres ?

DdW : C’est très simple, nous nous sommes retrouvés autour du répertoire, des liens amicaux se sont tissés. Je fais travailler au CNR de Paris le petit-fils du violoncelliste fondateur du Quatuor, Valentin Berlinsky. J’apprécie leur ouverture d’esprit et le plaisir avec lequel je travaille avec Dimitri. Il y a, bien sûr, s’agissant des Borodine, une carrière dont l’activité et la longévité forcent le respect. Mais je voudrais surtout souligner combien il importe aujourd’hui de rendre hommage à nos aînés. Le concert anniversaire au Théâtre des Champs-Élysées est un retour légitime au regard de leur engagement pour la musique. Nous devons cultiver notre devoir de mémoire et remercier tous nos maîtres dont l’exigence et l’idéal nous permettent d’être ce que nous sommes aujourd’hui. Le Quatuor Borodine incarne l’essor de l’interprétation musicale russe du XXème siècle.

Chostakovitch, Prokofiev, … tous les grands compositeurs russes ont écrit pour eux. Ils incarnent dans le monde entier l’art musical russe. Ce travail rendu au régime de l’époque ne les a pas empêchés dans le même temps de servir la musique. J’aime rappeler cette anecdote qui en dit beaucoup sur leur activité, sur son sens véritable : le jour de la mort de Staline, ils ont joué bien sûr à la mémoire de l’homme politique mais ce fut aussi le jour de la mort de Prokofiev auquel ils n’ont pas manqué de rendre également hommage. Aujourd’hui la relève est assurée. Le violoncelliste fondateur Valentin Berlinsky fête cette année ses 80 ans, et Igor Naïdin, l’alto, n’a que 35 ans. Pour leurs 60 ans à Moscou en présence de Yuri Bashmet, de Rostropovich, entre autres, les Borodine ont été célébrés comme un mythe vivant. J’ai eu la chance d’y participer. Cet anniversaire est l’objet d’une tournée internationale qui transite par Paris.

RM : Les voyages sont pour vous des instants nécessaires. Quelle vertu leur accordez-vous ?

DdW : Partir est une nécessité car le voyage me permet de me retrouver. Chaque déplacement est un ressourcement. Il apporte ce recul que chacun devrait préserver pour lui-même. Le concert et la scène sont une corrida. Chaque interprète doit s’exposer et donner. Mais pour donner, il faut aussi recentrer son énergie. C’est pourquoi je pars tout seul ou en famille, mais toujours avec mon instrument. J’ai souvent parcouru les déserts, au Sahara, au Rajasthan… Je recherche le vide, l’espace où le sentiment d’urbanité est absent. C’est un refuge, une mise à l’écart. Le temps du repli.

RM : Vous rapportez pourtant de vos évasions des sons et aussi matière à composition…

DdW : Je suis fasciné par la nature et aussi la rencontre avec des personnes inconnues. Ce sont des instants très forts où des gens parfois très pauvres vous accueillent avec une immense chaleur. A Dharamsala, j’ai été frappé par l’amalgame des sons et des timbres. Les Tibétains produisent de la musique bruyante car ils souhaitent se faire entendre des cieux.

RM : Du silence du désert à la sérénité de l’abbaye cistercienne de La Prée, il y a toujours le thème du refuge. Parlez-nous de ces Rencontres autour de la Prée que vous avez créées en 1994.

DdW : La Prée est en effet un domaine à part où pendant le temps des « Rencontres », je partage avec mes amis musiciens le plaisir d’entendre la musique dont j’ai envie par ceux que je souhaite voir jouer. Il s’agit d’une programmation qui chaque année, est basée sur l’amitié et la générosité. L’abbaye cistercienne du XIIIème siècle offre un cadre exceptionnel pour la résidence des artistes qui y sont invités pendant un an renouvelable.

Aux côtés des musiciens (deux compositeurs chaque année), sont présents aussi les plasticiens : sculpteurs, vidéastes, peintres… Tout cela a été possible grâce à notre partenariat avec l’Académie des Beaux-Arts de Paris. C’est un peu à notre modeste échelle, le même principe que la Casa Velasquez à Madrid. La Prée stimule la créativité des artistes et permet de créer, en première mondiale, leurs œuvres. Certains lauréats de la Casa Velasquez viennent ensuite à La Prée. Cette année, j’ai demandé à Gilles Silvestrini et aux autres artistes invités de travailler sur le thème du « sacrifice ». Ainsi nous créerons Onxa de Lancino : l’œuvre est une commande de l’association « Pour Que L’Esprit Vive ». A l’origine, il y a la figure d’Abraham qui accepte sur l’ordre divin de sacrifier son propre fils, et le fils lui-même qui se range dans la lignée du père et se résout lui aussi à l’acceptation. En soi, tout cela est aberrant. Je trouve qu’il y a là matière à réfléchir. Je suis moi-même en train de composer une pièce sur ce sujet à la demande de l’Institut de France. L’œuvre sera créée en octobre prochain. A l’origine de notre projet, il y a ma rencontre avec Michel Christolhomme, président de l’association « Pour Que L’Esprit Vive » qui louait l’Abbaye au profit des artistes. Au départ, cette association était l’entreprise d’Armand Marquiset, qui a mené une action solidaire en permettant aux acteurs de théâtre de trouver refuge. Revenons aux « Rencontres ». En 1992, nous étions en résidence avec ma femme qui est sculpteur. En 1994, nous avons créé avec Nicolas Bacri et Hélène Thiebault, la première édition des « Rencontres Musicales de La Prée ». Aujourd’hui, le projet s’est pérennisé et nous sommes très heureux de bénéficier du soutien des collectivités locales et essentiellement de la Sacem, qui soutient notre activité de création.

RM : Vous avez aussi fondé votre propre label de disque. Pour quelles raisons ?

DdW : la volonté d’être libre a orienté mon choix. Grâce à notre labelEA records que j’ai créé en mai 2004, j’enregistre les œuvres que j’aime, dans la prise de son que je souhaite. Notre catalogue compte déjà six titres dont l’un dédié entre autres, au Grand Sextuor de Mikhaïl Glinka avec… les Borodine.

RM : Interprète et compositeur, fondateur des Rencontres Musicales autour de La Prée et créateur de votre propre maison de disques, vous produisez aussi des croisières musicales qui ont trouvé leur public. Dîtes-nous en davantage…

DdW : Là aussi, je construis mes croisières sur le thème de l’itinérance, de la liberté et de la découverte. Chaque année, nous partons une ou deux fois, en juin dans le grand nord, et en septembre en Méditerranée pendant au moins huit jours. Les croisières existent depuis 1994. Elles ont trouvé leur public qui est heureux d’y participer et surtout d’y revenir! En juin, nous partons en Mer Baltique : j’ai élaboré un programme autour de la personnalité d’Ivry Gitlis. A ses côtés, paraîtront son élève la violoniste Arabella Steinbacher qui a été nommée aux dernières Victoires de la musique, mais aussi Jean Ferrandis, l’orchestre de Vilnius… En septembre, j’ai convié le quatuor Borodine, Marie-France Barrault pour un programme consacré à George Sand. Vous voyez, la musique me permet de retrouver mes amis. Notre croisière offre une immersion libre dans la musique de neuf heures du matin à minuit. Chacun y rencontre les musiciens. Des conférences présentées par Alain Duault ou Philippe Beaussant complètent les concerts. Je choisis des lieux insolites pour certains d’entre eux : nous avons pu entendre ainsi de la musique dans le théâtre d’Hérode Atticus à Athènes, au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg : cette année, je suis très heureux de pouvoir donner un concert au palais de Topkapi à Istanbul.

Crédits photographiques : © Agnés Desjobert

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