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Chanteurs de l’avenir ?

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Bruxelles. Théâtre National. 14-IV-2005. Domenico Cimarosa : (1749-1801) Il Matrimonio segreto, melodramma giocoso en 2 actes sur un livret de Giovanni Bertati. Mise en scène et décors : Vincent Boussard ; lumières : Alain Poisson ; maquillages, perruques, coiffures : Catherine Friedland. Avec : Stanislaw Kierner, Geronimo ; Talar Dekrmanjian, Elisetta ; Teodora Gheorghiu, Carolina ; Julie Bailly, Fidalma ; Nabil Suliman, Conte Robinson ; Zeno Popescu, Paolino ; Chef de chant : Marie-Claude Roy. Brussels Chamber Orchestra,  direction : Peter Tomek.

Il Matrimonio segreto

Coproduction de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth et de la Monnaie, ce Matrimonio Segreto a permis à de jeunes chanteurs à l’aube de leur carrière de fouler les planches sur la scène du Théâtre National dans un spectacle répondant aux critères professionnels et de se produire devant un public nombreux. Tous ces chanteurs sont en formation à la Chapelle Musicale, même si certains ont déjà une certaine notoriété en Belgique suite à leur participation au Concours Musical Reine Elisabeth de Chant 2004 (CMIREB).

L’œuvre choisie pour l’occasion est Il Matrimonio segreto de , opéra créé en 1792 au Burgtheater de Vienne, et qui, fait apparemment unique dans l’histoire, fut intégralement rejoué le soir même de sa création sur l’ordre de l’empereur Léopold II, ce qui fut le début pour cette œuvre d’une carrière triomphale jusqu’à la fin du XIXe siècle. Deux cents ans plus tard, force est de constater que cette musique pour agréable qu’elle soit, a quand même beaucoup de mal à dépasser le stade du joli, et que Mozart à la même époque, et dans un style très proche, a quand même créé des œuvres d’une toute autre substance. La partition contient beaucoup d’ensembles bien ficelés et le finale de l’acte I est ambitieux, mais dans le II, la musique semble trop enjouée et univoque pour peindre une situation qui est pourtant très proche de verser dans le drame. Le livret raconte les mésaventures de Carolina, mariée en secret à Paolino. La sœur aînée de Carolina, Elisetta, est promise au comte Robinson, mais lorsque ce dernier est mis en présence de toute la famille, il n’a d’yeux que pour la cadette, ce qui rend Elisetta furieuse car elle a très envie de devenir comtesse. Après quelques quiproquos, Paolino et Carolina, que sa sœur et sa tante (vieille fille amoureuse de Paolino) ont failli faire expédier au couvent pour se débarrasser de cette gêneuse, finissent par révéler leur mariage. Quant au comte, après avoir passé deux heures à nous répéter qu’Elisetta lui était insupportable, il finit quand même, par amour pour sa sœur, par l’épouser. On lui promet bien du plaisir! La mise en scène de est la démonstration presque parfaite qu’on peut animer un plateau et rendre une action théâtrale lisible sans avoir besoin d’encombrer la scène d’une profusion de détails. Se contentant d’une table, de six chaises et d’un paravent pour tout décor, le metteur en scène français se concentre sur le jeu d’acteur, faisant se mouvoir chacun des protagonistes avec une évidence et un naturel confondants. Tout juste reprochera-t-on à cette mise en scène d’obliger les acteurs à trop de sautillements et surtout à trop de courses lors de leurs entrées/sorties, mais il faut reconnaître que les vastes dimensions du plateau du Théâtre National sont une contrainte difficile à intégrer dans un spectacle à caractère intimiste. La taille de la scène permet quand même une scène qu’on n’oubliera pas : l’hilarante irruption du Comte Robinson debout sur une table à roulettes répétant à tout le monde qu’il vient pourtant en toute simplicité.

Deux remarques préliminaires à propos de la distribution : tout d’abord, chacun se montre un acteur convaincant et efficace. Ensuite, il semble que les deux prime donne auraient mieux fait d’échanger leurs rôles. Quatrième du CMIREB l’an passé, Theodora Gheorghiu se trouve confrontée à un rôle à la tessiture trop centrale, et dont la sobriété ne lui permet de déployer ses principaux atouts : la précision et la sûreté des vocalises. Son timbre assez banal et peu chaleureux ne l’aide pas à incarner son personnage, Carolina doit trouver des accents tragiques au II car on la menace du couvent, et il aurait été plus intéressant de l’entendre dans un rôle de « méchante » comme celui d’Elisetta. Elisetta justement, chantée par une autre finaliste du Concours, non-classée, la Syrienne Talar Dekrmanjian, dont le timbre opulent aux jolies couleurs automnales et les qualités de legato séduisent l’auditeur. Son chant doux et délicat et son caractère un peu placide seraient cependant mieux adaptés à un rôle moins antipathique qu’Elisetta. La plus convaincante de ces jeunes femmes est finalement la Belge Julie Bailly, au timbre de mezzo riche et fruité et aux aigus finement colorés. Le grave est très beau également, le médium seul manquant encore de richesse et de plénitude.

Chez les messieurs, on sera indulgent avec le ténor Zeno Popescu en disant qu’il n’a pour le moment pas les moyens du rôle, car il nous a offert quelques moments franchement pénibles. Le timbre est assez joli, projection et volume sont intéressants, mais son chant est trop inexpert pour convaincre. Heureusement, les deux barytons font entendre beaucoup de belles choses. Chantant Geronimo, le père des deux donzelles, Stanislaw Kierner réalise une prestation sans faute. La voix est belle, avec une tessiture assez large, les graves sont sonores et bien timbrés, et les phrasés sont ceux d’un vrai musicien. Un cran au-dessus encore, Nabil Suliman, demi-finaliste du CMIREB et déjà actif dans de petits rôles sur la scène de La Monnaie. La voix est puissante et bien projetée, le timbre est riche et éclatant, avec des harmoniques percutantes, il chante avec beaucoup d’autorité, une diction mordante, et assume sans problème ses vocalises. Le belgo-syrien est assurément un chanteur à suivre pour les prochaines saisons.

Peter Tomek dirige avec beaucoup de professionnalisme un orchestre discipliné mais aux sonorités encore bien vertes et acides. Le chef évite les décalages, ne couvre pas ses chanteurs, mais ne se départit pas d’un mezzo-forte peu ambitieux. Ce fut donc une très agréable soirée, qui nous a permis de réentendre ou de découvrir quelques chanteurs qui devraient nous donner beaucoup de satisfactions dans le futur.

Crédit photographique : © Johan Jacobs

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Bruxelles. Théâtre National. 14-IV-2005. Domenico Cimarosa : (1749-1801) Il Matrimonio segreto, melodramma giocoso en 2 actes sur un livret de Giovanni Bertati. Mise en scène et décors : Vincent Boussard ; lumières : Alain Poisson ; maquillages, perruques, coiffures : Catherine Friedland. Avec : Stanislaw Kierner, Geronimo ; Talar Dekrmanjian, Elisetta ; Teodora Gheorghiu, Carolina ; Julie Bailly, Fidalma ; Nabil Suliman, Conte Robinson ; Zeno Popescu, Paolino ; Chef de chant : Marie-Claude Roy. Brussels Chamber Orchestra,  direction : Peter Tomek.

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