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Sir Roger Norrington : Un Wagner démaquillé pour un Tchaïkovsky purifié

À emporter, CD, Musique symphonique

Richard Wagner (1813-1883) : Parsifal, extraits symphoniques. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n°6 « Pathétique » opus 74. Orchestre Symphonique de la Radio de Stuttgart, direction : Sir Roger Norrington. Enregistrement « live », le 11 juillet 2004, Ludwigsburg Forum. 1cd Hänssler – Réf. : 993119 (distr. : Intégral). Durée : 1h18’.

 

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Un géant méconnu en France (son horizon cardinal comprend Londres, Berlin, Vienne, Stuttgart : Paris est absent, à quelques très rares exceptions près*). Une figure de la musique vivante telle qu’il n’en existe plus, ou de moins en moins : c’est que malgré son grand âge, à 70 ans passés, « Sir Roger » perpétue avec humilité mais opiniâtreté, une quête qui sait poser les questions fondamentales de l’interprétation et de la pratique instrumentale. Mezzo a judicieusement diffusé un document portrait du maestro. Souhaitons d’ailleurs que ce film repasse à nouveau. Il a commencé comme violoniste, poursuivi sa carrière dans l’organisation des masses et des plans sonores, -dans la direction de chœurs- ; le voici plus impliqué que jamais sur le front occupé par les baroqueux, soucieux d’apporter sa propre pierre à la démarche sur instruments dits « authentiques ». Si l’approche sur instruments anciens n’était qu’une question de choix d’instruments, il ne s’agirait que d’un effet de mode sans importance pour la pensée musicale. Sir s’intéresse au-delà de la pratique aux critères historiques dont souvent trop peu de témoignages écrits demeurent. Pourtant à force de recherches, dans les bibliothèques et les collections particulières, il a révélé des erreurs que l’on pensait vérités, des « tics » hérités de la tradition symphonique de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle, tout à fait étrangers à la culture des compositeurs romantiques.

A la façon d’un restaurateur de tableaux, l’interprète et historien de la musique vivante, nettoie repeints et vernis superficiels pour dévoiler la fleur originale de l’œuvre, la transparence chromatique presque imperceptible des glacis proche de la conception originale. Mais il ajoute, propre à la musique, le bénéfice de l’approche vivante qui doit répondre aux questions spécifiques : quelle était la disposition des pupitres de l’orchestre (violons/altos) ? Quel type de vents et de bois préférait le compositeur (un cor « ancien » sonne différemment d’un cor moderne)? Le manuscrit qu’il nous a laissé traduit-il tout de sa pensée musicale ? Ne faut-il pas forcément réinterpréter l’intention derrière une graphie souvent rapide, jetée dans le souffle de l’inspiration, souvent « indéchiffrable » pour qui ne connaît pas certains éléments de la vie du compositeur ? Avec l’ensemble qu’il a créé sur instruments anciens, -les London Classical Players-, le chef a longuement abordé la musique symphonique, de Mozart à Schubert et Schumann. Le voici dans Wagner et Tchaïkovsky à la tête d’un orchestre d’instruments modernes, le Radio-Sinfonie-Orchester de Stuttgart, une phalange somptueuse qui se plie volontiers à ses démonstrations décapantes.

En livrant ses extraits de Parsifal (arrangement d’Erich Leinsdorf), Norrington s’attaque au Panthéon de la musique. La démarche est infaillible : Wagner est dépoussiéré. Et même lumineux. Soumis au régime, « sans vibrato », ou plutôt avec usage mesuré du vibrato, aux moments les plus expressifs de la partition comme le faisait Nikisch au début des années 1910 avec les Berliner Philarmoniker. Le chef anglais a expliqué les raisons historiques de sa démarche : le vibrato systématique des orchestres n’existait pas à l’époque de Wagner. Il était un ornement, un procédé ponctuel. Le voici ce point qui fâche car il remet en question des générations de « grands wagnériens », un système aussi qui avait valeur de référence (tout au moins auprès du grand public : Karajan par exemple). Exit le pathos lyrique, l’épaisseur quasi palpable du son, le sentimentalisme étouffant la lisibilité de l’architecture ; opacifiant sous un vernis XXème, la noblesse des timbres choisis par l’auteur (de fait, on « réentend » littéralement les cuivres somptueux, les percussions olympiennes) : voici un Wagner « démaquillé », qui sous la baguette de Sir Roger fait envisager une nouvelle lumière sur la colline enchantée de Bayreuth.

Pour Wagner donc, révélation mystique et parcours initiatique… un peu court cependant : 34 minutes seulement : on en redemande. A quand, Sir Roger, un opéra complet de Wagner ?

Rappelons que Bruno Weil de son côté, chez DHM, a relu la partition du Vaisseau Fantôme en renouvelant l’écoute et la connaissance de certains aspects de la partition.

Seconde partie de ce concert pris sur le vif : plongée en méditation profonde chez Tchaïkovsky. La « Pathétique » exprime, à juste titre, les abysses de souffrance de son auteur ; elle permet à l’interprète de démontrer l’acuité de sa proposition qui bannit définitivement tout pathos. La 6ème symphonie, l’ultime, est le chant du cygne de Piotr Illitch : les interrogations de l’homme sur l’existence, les angoisses qui doivent affronter aussi la mort, évitent finalement des torrents d’inquiétudes. A chacun de ses ouvrages symphoniques, le compositeur règle ses comptes avec la vie, une existence tendue par le choc de forces antagonistes qui ont toujours écarté la promesse d’un bonheur espéré. Certes il y a bien des pauses de détente (allegro con grazia) dont l’ivresse fugitive rappelle ici quel auteur il fut pour le ballet. Mais l’ironie grimaçante et lugubre du destin convoque l’individu, « le maudit » : même l’allegro molto vivace sous des allures volontaires, presque militaires, ne masque pas une certaine aigreur ironique, le sentiment amer de l’existence. Sir éclaire ce chemin contrasté, semé d’épreuves et de souvenirs âpres. Quand d’autres se sont fait une spécialité du pathétisme des climats voire en forçant la décharge théâtrale, le chef, attentif aux moindres épisodes et allusions psychologiques, semble regarder du côté de Berlioz, et des allusions intimes de sa symphonie autobiographique, la « Fantastique ». Norrington nous fait entendre une voie intermédiaire qui semble recueillir, et l’expérience de la profonde souffrance, et la sagesse qui atténue rancœurs et amertume. On reste saisi pendant toute l’écoute de cette version « live » (juillet 2004) : sûreté construite de l’approche, impeccable précision des attaques, tenue du rythme, sonorité parfaitement lisible et « nettoyée » qui restitue l’étagement des plans instrumentaux. La technicité du geste, infaillible, n’empêche pas surtout cette traversée de l’autre côté du miroir, vers l’inéluctable. Après des spasmes à peine voilés suscités par le sentiment de l’irrémédiable, c’est une conclusion sans guère d’issue qui achève l’œuvre (lamentoso). Le chef s’y montre indiscutable. A peine quelques respirations en guise de regrets, comme émergeant du gouffre profond et dont les vagues exténuées (les bassons se font voix d’une immense lassitude) annoncent déjà Mahler.

* Sir Roger Norrington, en concert à Paris les 25 et 26 mai, théâtre Mogador. Critique du concert à venir

 

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