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Jean-Paul Combet : Alpha, un label s’engage

jp-combet-alpha-622Le label Alpha a décidé de baisser le prix de ses albums de 20%. Défenseur d’une juste cause au sein du concert européen, le fondateur d’Alpha, Jean-Paul Combet, s’engage ainsi pour une « harmonisation nécessaire ». Pragmatique et réaliste, surtout pro-européen, il nous explique sa position et dresse le bilan de sa firme qui ne connaît pas la crise.

ResMusica : Dans votre déclaration d’intention, vous soulignez qu’il est essentiel qu’au sein de la zone euro, le prix d’un CD doive être le même dans chaque pays de la zone. S’agit-il d’une seule décision d’harmonisation économique et commerciale ?

Jean-Paul Combet : C’est le point essentiel. A l’heure d’Internet, et donc de la vente en ligne, la question du lieu ne se pose plus. Chacun peut désormais comparer les différences de coût d’un pays à l’autre, puis aller vers le meilleur prix. Il est donc logique de disposer ici et là des mêmes conditions pour acheter un CD. Je ne parle pas de l’Angleterre qui est un marché fermé sur lui-même sur le plan monétaire, isolé par la livre sterling.

RM : Vous baissez aujourd’hui le prix de vos CD (en particulier les albums fait d’un seul disque) mais si par miracle, le président Chirac tenait ses engagements électoraux et baissait la TVA sur le disque en l’alignant sur celle du livre en 2006, que feriez-vous ?

JPC : Cela ne se fera pas. Une telle baisse est impossible sur le plan institutionnel. Il faudrait comme condition sine qua non que les 25 pays membres ratifient cette baisse. Trop lourd dans l’immédiat. De plus, si l’on compare les taux entre les pays, il est frappant de constater la minceur des écarts d’un pays à l’autre. Cette promesse est un hochet pour les enfants, qui occupe les professionnels par soubresauts. Pendant ce temps, l’Etat est dispensé de prendre des mesures de soutien à la production qui seraient à sa portée mais l’obligeraient à respecter ses promesses, ce qui serait dommage…

RM : Vous soulignez dans le développement de votre activité la part de l’export laissant le marché français à 35%. Est-ce une pondération naturelle liée à l’économie du disque au sein du marché européen, ou serait-ce que le marché français offrirait de moins en moins d’opportunité structurelle au développement de la musique enregistrée ?

JPC : Il n’y a rien de surprenant dans cette ventilation. La France occupe une place réaliste à 35%. Ensuite, par ordre d’importance se présentent les pays suivants : la Belgique (presque 20%), l’Allemagne, l’Espagne, l’Angleterre et l’Italie. Le cas de la Belgique est intéressant. Ce résultat est dû au travail de notre distributeur local AMG très en connexité avec les caractéristiques du marché belge (marché de magasins). Il y a aussi un phénomène propre au nord : la part active de la radio dans la diffusion et la promotion des nouveautés discographiques. Radio «KLARA», la radio néerlandaise de Belgique, développe une politique de diffusion multiple. Une telle habitude, hélas absente en France, permet à une nouveauté d’émerger, exactement comme le font nos radios françaises de musiques actuelles. Ainsi, «Nova Metamorfosi», élu disque de l’année en 2003, a bénéficié de cette façon d’une exposition exceptionnelle.

RM : Outre votre engagement sur le prix du CD, vous vous exprimez pour la défense d’une Europe culturelle citant très à propos les mots de Jean Monet : «Si c’était à refaire, je commencerais par la culture». Quelles sont les chances pour cette Europe de la culture dont vous rêvez ? Quelles seraient les premières mesures manifestant concrètement son existence ?

JPC : Cela sera difficile. Mais je reste résolument optimiste. Prenons l’exemple d’une PME comme la nôtre. Nous avons connu dans notre essor international la différence de monnaies des pays où nous nous sommes implantés. Deux ans après, l’euro s’est imposé, permettant la simplification de certains fonctionnements. Par exemple pour la facturation, un mode unique suffit aujourd’hui quand il en fallait plusieurs hier. Il faut poursuivre de cette façon et faire en sorte que l’euro permette une harmonisation des prix pour un marché unifié.

D’autre part, sur ce marché globalisé, un territoire vaste qui rompt les frontières, les risques d’une standardisation du goût et donc un nivellement de l’offre culturelle -pas toujours heureux pour la création- sont forts. Pourtant notre activité cible des marchés de niches et met en avant des «exceptions», des curiosités, le plus souvent des répertoires totalement inconnus. Et là, il est surprenant de constater que le qualitatif suscite un intérêt durable voire un engouement certain. J’en suis le premier surpris : ce sont nos albums les plus «imprévisibles» qui ont rencontré leur public. Prenez Castaldi ou Belli : ils fonctionnent partout et sur les mêmes taux de vente. Voici à l’inverse des réserves que nous avons évoqué, un retour bienfaiteur de cette globalisation, ici et là diabolisée. Le cadre européen permet une distribution favorisée et un accès à l’offre culturelle, plus évident : que des œuvres «pointues» en bénéficient, je trouve cela très positif.
L’harmonisation est un enjeu majeur pour que réussisse notre Europe Culturelle. J’en reviens encore à cette notion, vous allez comprendre : comment pouvons-nous défendre l’activité de nos artistes à l’étranger quand le régime fiscal et social diffère totalement d’un pays à l’autre, et malheureusement, à la défaveur des musiciens français. Dans ces conditions, les producteurs n’hésitent pas à trancher pour des raisons simplement économiques. La France paraît, dans le concert européen, bien peu compétitive. Je milite donc pour que partout, au sein de cette Europe que nous appelons tous de nos vœux, le statut de l’artiste bénéficie d’une harmonisation. La mobilité des productions, les tournées en seraient grandement aidées.

Mais je souhaite rester positif. Sur le plan de la formation et des échanges, l’Europe qui se construit offre des champs de collaboration très prometteurs.

RM : Parlons à présent de votre catalogue. Combien de titres à ce jour ? Quel est en moyenne le nombre de disques vendus par programme ? Avez-vous constaté des «pics de vente», sur quels albums précisément ? Sont-ils des surprises ou les aviez-vous anticipé ?

JPC : Nous totalisons six ans après notre création, à peu près 100 titres. La collection noire, «Ut pictura musica» est la plus importante avec à peu près 75 albums. Quant à la blanche qui porte le titre générique des «Chants de la terre», elle compte à peu près 15 albums. A cela s’ajoute notre collection de littérature orale : 2 titres. Nous publions en moyenne deux nouveautés par mois.

Les chiffres de vente ont été perturbés en 2003 quand la Fnac a révisé son mode de mise en place, en généralisant le nombre des retours et en limitant le nombre d’exemplaires proposés à la vente sur les rayonnages. 2004 et 2005, à date, confirment une augmentation des flux.

Communiquer une moyenne d’exemplaires vendus pour un titre reste délicat. Alpha, à la différence des autres catalogues, où une nouveauté chasse l’autre, permet pour chacun de ses albums, un cycle de vie illimité : après sa sortie officielle, un disque continue d’être régulièrement acheté.

Notre activité d’éditeur couvre trois types de parutions : la première concerne des «produits» difficiles et pointus (10% de notre production). Le tirage moyen est entre 2000 et 3000 exemplaires édités. Exemple : les Chansons de Guillaume d’Aquitaine, le premier troubadour. Ceci vaut aussi pour la musique contemporaine. La deuxième est celle des titres légitimes au regard de notre image de label de musique ancienne et baroque (70% de notre catalogue) : le tirage est entre 5 000 et 10 000 exemplaires. Dans ce «segment», paraissent les albums du Poème Harmonique, du Café Zimmermann, de l’Arpeggiata…
Ensuite vient le dernier groupe des «bonnes ventes» soit 20% de notre catalogue où les moyennes de vente sont sensiblement plus élevées : quelques exemples? La Tarentella (lire la chronique de cet album et l’entretien avec Marco Beasley par notre collaboratrice Isabelle Perrin) et le Landi qui totalisent à ce jour, chacun, autour de 40 000 exemplaires vendus. Les disques du Poème Harmonique tels aux marches du Palais et le Belli se sont vendus autour de 25 000 exemplaires. Le disque des Variations Goldberg interprétées par cumule 10 000 exemplaires, ce qui est plus qu’honorable pour une œuvre aussi souvent enregistrée.

Pour ce qui est des succès de ventes, ils ont toujours été des surprises. Quand je décide de sortir un album, je m’appuie uniquement sur la qualité artistique du programme et je ne sais jamais quel va être son accueil auprès du public.

RM : Quel est l’avenir du marché de la vente en ligne ? Quelle est votre vision d’Internet ?

JPC : Internet ou plus précisément ce que deviendra Internet demain, aura certainement sa place dans la distribution et le réseau de vente de la musique enregistrée. Aujourd’hui, la toile est en phase de construction, et beaucoup se posent des questions ou ne savent pas vraiment comment l’approcher. Tout cela est encore à définir. Mais je conçois la place du Net un peu comme celle du disquaire indépendant d’aujourd’hui, celle d’un médiateur indispensable entre les artistes, l’éditeur/producteur et le public.

RM : Vous avez vous-même développé votre site ? Pouvez-vous nous en parler ?

JPC : Notre site est le reflet des préoccupations d’Alpha depuis sa création. Nous apportons des textes de réflexion au carrefour des arts, entre la musique, la philosophie, l’architecture et la poésie. Nous souhaitons offrir une vitrine des préoccupations artistiques qui sont les nôtres, susciter l’imagination des internautes. Il s’agit d’apporter une tout autre vision de la musique vivante en insistant sur les préambules qui ont été nécessaires pour que la musique se fasse entendre ; dévoiler les répétitions, un aperçu du travail préparatoire aux séances d’enregistrement ; susciter l’envie d’approfondir un sujet affleurant dans l’œuvre abordée. Les artistes qui enregistrent chez Alpha, ont énormément de choses à dire sur leur travail. Ils savent souvent mieux que d’autres parler des œuvres qu’ils vivent de l’intérieur. Il est possible désormais d’écouter de la musique en continu grâce à notre radio en ligne qui offre des choix de programmes préenregistrés, à la disposition des mélomanes.

RM : Avez-vous noté depuis les dix dernières années des évolutions décisives dans le métier d’éditeur de disques ?

JPC : Je crois qu’en définitive, on innove rarement. Bien souvent, nous reprenons des idées déjà développées auparavant. Mais notre mémoire n’étant pas extensible, nous avons l’impression d’inventer. L’interaction concerts/disque, qui semble être une nouveauté dans la promotion des artistes aujourd’hui, avait déjà été intégrée par Karajan par exemple. Ce qui a changé notre métier, cela serait peut-être la conception qualitative du «produit», des présentations : un livret étoffé en général d’une vraie tenue éditoriale, le soin apporté à l’identité visuelle des couvertures… tout cela a contribué à imposer sur le marché ce disque devenu écrin, un bel objet qui accompagne idéalement la musique proposée.

RM : En septembre prochain, vous publiez votre premier DVD. Pensez-vous qu’il s’agisse d’un nouveau support technologique particulièrement prometteur pour l’industrie de la musique enregistrée? Devons-nous considérer son cycle de vie, forcément limité à l’image de ce qu’a été le CD vis-à-vis du vinyle par exemple, dans l’attente d’un support davantage performant ?

JPC : Il s’agira assurément d’un support d’avenir, mais qui ne sauvera pas à lui seul l’industrie musicale. J’y vois un media idéal pour des projets qui n’auraient pas de raison d’être sans le soutien de l’image. Pour nous, le DVD est un bon support pour l’esthétique baroque dont les œuvres sont au carrefour du chant et de la musique, du théâtre et de la poésie. La notion d’œuvre totale peut légitimement s’approprier ce nouveau support et l’opéra ou la comédie-ballet évidemment y fonctionnent naturellement, comme c’est le cas pour notre version du Bourgeois Gentilhomme de et Lully, qui est un spectacle visuel et sonore, entre théâtre parlé, chanté et dansé.

Crédits photographiques : © Jean-Baptiste Millot

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