Hélène Guilmette, les couleurs de l’amour.

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Airs chantés, Hélène Guilmette (soprano) Reynaldo Hahn (1875-1947) Quand je fus pris au pavillon, À Chloris, Le Rossignol des lilas, Les fontaines, L’énamourée, Trois jours de vendanges, Le printemps. Francis Poulenc (1899-1963) Airs chantés, Nos souvenirs qui chantent, Métamorphoses, Deux poèmes de Louis Aragon, Les chemins de l’amour, Lionel Daunais (1901-1982) Cinq poèmes d’Éloi de Grandmont, Deux poèmes de Paul Éluard, Fantaisie dans tous les tons. Delphine Bardin, piano. 1CD Ambroisie AMB 9971. 2004. 68’12

 

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« Les mots d’amour vont-ils guérir les maux d’amour » Les mots d’amour, Éloi de Grandmont (1921-1970)

Les Airs chantés, de la soprano québécoise , empruntent leur titre à un cycle de quatre courtes mélodies de . Les poèmes d’une facture néo-classique de Jean Moréas donnent un style convenu au récital, courbés par les inflexions subtiles d’une musique en porte-à-faux qui les accompagne. La récipiendaire du Deuxième Prix du concours Reine Elisabeth de Belgique en 2004 – faut-il rappeler que Marie-Nicole Lemieux avait obtenu le Premier Prix en 2000 – nous offre un florilège de mélodies françaises, tout en finesse. Voix fruitée d’un vert lime, un phrasé impeccable -avec la limpidité d’une eau sur laquelle aurait pu reconnaître le cristallin d’une pierre précieuse – la soprano interprète ces mélodies toutes de surface, sans trop s’appuyer et sans affadir le propos. La couleur du timbre colle à ces vieux albums défraîchis qu’elle découvre avec ravissement, se mirant aux illustrations que la patine du temps a jaunies. C’est en quelque sorte un tour de force à rebours avec un humour au second degré que de nous offrir tous ces instantanés. On se laisse d’abord séduire par la voix, transparente comme une gemme qui semble s’émerveiller en ouvrant la malle aux drigailles (1) et donne vie à chaque pièce sortie de son grimoire. La voix est presque trop belle pour Les Fêtes galantes. De plus, ce disque met en valeur une partie de l’œuvre vocale de Lionel Daunais, figure marquante à une certaine époque de la musique au Québec, outrageusement oubliée de nos jours. Il fut en quelque sorte un homme-orchestre, belle voix de baryton mais aussi compositeur et fondateur du Trio lyrique et des Variétés lyriques.

Parmi les mélodies de jeunesse de , il faut d’abord retenir L’énamourée sur un poème de Théodore de Banville mais Quand je fus pris au pavillon sur un poème de Charles d’Orléans, première pièce entendue au disque, est une mélodie délicieuse suivie de À Chloris sur un poème de Théophile de Viau. Partout, la diction est claire, le souci d’expression toujours présent. Cette vivacité et cette fraîcheur procurent à ces miniatures le reflet d’un miroir poli. De l’intimité des salons parisiens avec les mélodies de Francis Poulenc, de l’Air romantique, première des quatre Airs chantés, elle emprunte tous les sentiers qui mènent à l’amour. Justement la mélodie Les Chemins de l’amour, est sans doute l’une des plus célèbres du compositeur, extraite d’une musique de scène écrite en 1940 pour Leocadia de Jean Anouilh. L’interprétation semble bien droite, lisse pourrait-on dire, la soprano en état d’apesanteur, ne se laisse pas alanguir sous les couches de verni d’un texte vieillot et attendrissant, mais va droit au but, sans se laisser distraire par les bouffées de nostalgie. L’élocution est parfaite, sans affectation et sans emphase, reste spontanée et naturelle.

Mais ce sont avant tout, les mélodies et les chansons de Lionel Daunais qui retiennent l’attention. Il eût été intéressant de faire connaître l’autre facette du compositeur québécois. Nous n’avons que l’ubac de son art avec un extrait des Cinq poèmes d’Éloi de Grandmont et Deux poèmes de Paul Éluard. Elle évite la truculence de certaines pièces du poète-musicien à l’humour corrosif, telles La tourtière, Le sacristain, In’tanaouiche-in’tanaga ou encore l’inénarrable Les patates ! La France n’avait pas le monopole d’une certaine poésie cocasse, populaire, aux répétitions intempestives, avec ses jeux de mots, ses sonorités abruptes, souvent plus près du dire que du chanter. Mais La Fantaisie dans tous les tons, textes et musique de Daunais, emprunte, avec d’autres couleurs, le même sentier qui mène à l’amour. Ce sont plus que des clins d’œil que l’on pourrait associer par affinité à certaines mélodies de Francis Poulenc, voire à la verve iconoclaste d’Érik Satie. De tous ces airs chantés, nous offre ces fruits de la terre que l’on croyait trop mûrs et talés. En les irriguant de sa fontaine de Jouvence, ce sont les fraises des bois fraîchement cueillies qu’elle porte à sa bouche.

, excellente pianiste, accompagne la soprano avec justesse dans les moindres inflexions. Elle prend un plaisir extrême dans le jeu pianistique, ce qui n’empêche pas certaines envolées de bon aloi.

À l’aube d’une carrière d’ores et déjà prometteuse, Hélène Guilmette, femme resplendissante à la voix chatoyante et au sens inné pour la scène – son excellente Crobyle dans Thaïs de Jules Massenet à l’Opéra de Montréal en fait foi ainsi que la Comtesse Ceprano dans Rigoletto de Giuseppe Verdi à l’Opéra de Québec – nous amène dans les sentiers mille fois visités par ses aînées et pourtant elle fait sienne ces mélodies qui par mimétisme, retrouvent la jeunesse de leur interprète.

Hélène Guilmette fera ses débuts en octobre 2005 à l’Opéra de Nancy, dans le rôle de Papagena de La Flûte enchantée de Mozart et en automne 2006, à l’Opéra-Comique de Paris, dans Nadia de La Veuve Joyeuse de Franz Lehàr.

 

  • (1) Drigaille est un mot vendéen. Malle aux drigailles, cela signifie les objets qui ne servent plus beaucoup, qu’on a oublié au grenier.

 

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