Le salon de musique

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Vauxrenard, 10-VI-05. Henry Purcell (1659-1695) : Suite extraite de The Fairy Queen ; Joseph Bodin de Boismortier (1689-1755) : Concerto opus 26 n°6 pour violoncelle en ré Majeur ; Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suite n°2 en si mineur ; Concerto pour clavecin en fa mineur BWV 1056 ; Michel Corrette (1709-1795) : Concerto comique « les Sauvages et la Furstemberg » en sol mineur, Inspiré de Jean-Philippe Rameau « Les Indes Galantes » ; Antonio Vivaldi (1678-1741) : un concerto pour flûte retrouvé en 1991 Le Salon de Musique : Boris Kapfer (traverso, direction) ; Stéphane Dudermel (violon) ; Nils de Dinechin (violoncelle baroque) ; Claire Detore (violon) ; Marie-Florence Ricard (alto) ; Viviana Gonzales (viole de gambe, violone) ; Catherine Latzarus (clavecin)

Musique au village : les oreilles, et le nez !

A une heure de Lyon, un petit village, sans l’alibi culturel de touristes encore discrets, recevait des musiciens pour un concert de haute tenue, joliment marqué du sceau des « Goûts Réunis ». Cette expression appelle le souvenir d’une idée forte dans cette France baroque, qui réclame l’alliance des « goûts » – ou des styles – français et italiens. « Où les Italiens vont en chantant, les Français vont en dansant! » avait-on coutume de dire au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles.

Les Goûts Réunis est aussi le titre d’un ensemble de pièces de , composés en 1714 « pour les petits concerts de chambre où Louis quatorze me faisait venir presque tous les dimanches de l’année ». Parce que quand on voulait écouter de la musique en 1714, il fallait convoquer les musiciens chez soi! En 2005 à Vauxrenard, petit village du Beaujolais, chacun a depuis longtemps de quoi écouter des disques à la maison. Pourtant, près de l’équivalent de la moitié (!) de la population a négligé ce soir-là chaîne hi-fi (et télévision « lo-fi ») pour convoquer dans l’excellente acoustique de sa petite église les sept musiciens du remarquable « Salon de Musique ». Le Salon de Musique est un ensemble constitué de jeunes talents issus des meilleurs Conservatoires Nationaux Supérieurs de Musique Européens. Ces artistes jouent par ailleurs dans des formations prestigieuses, tel l’Orchestre National de Lyon, l’Ensemble Vocal et Instrumental de Lausanne, dirigé par , ou encore d’ ; certains enregistrent des disques unanimement salués par la critique (la composition du groupe emmené par le convaincant Boris Kapfer varie un peu selon les soirées, les obligations de chacun, et le répertoire retenu).

Programme idéal : Les repères de tubes qui font dire même à ceux qui ne savent pas la définir « j’adore la musique baroque » ; et des choses plus surprenantes, telles ces espiègleries de , ou ce beau concerto de . Le public non pas sur un nuage, plutôt en extase sur ce mince fil tissé par Bach et consort très haut dans le ciel clair : nulle crainte de trébucher, guidé par des musiciens remarquables, dans le sillage de Boris Kapfer leur « patron », splendide flûtiste, qui prouve qu’un traverso bien mené est absolument fluide dans les acrobaties comme dans les longs et lents jeux d’équilibre, sans aucune crispation, avec une sonorité riche mais toujours sans air (l’air du souffle, pas ces arias remarquablement phrasées de Bach!), au point d’oublier que celui-là est un instrument à vent, le seul de la soirée. Les Goûts Réunis plutôt que la « Défense de la basse de viole contre les entreprises du violon et du violoncel » (Hubert Le Blanc en 1740), sur la scène ordinaire des concerts en milieu rural, parce que l’église en est souvent la « Maison de la Culture ». Une telle opération, trop coûteuse pour les finances propres d’un petit bourg, est pourtant rendue possible par la belle formule des « Saisons Culturelles du Rhône », initiée par Philippe Fournier et son Orchestre de Chambre Lyonnais (lire aussi notre chronique). Le Département du Rhône fournit la logistique et près des 2/3 du coût de la prestation, proposés aux communes qui ne peuvent disposer de structure permanente subventionnée.

Après le concert, nouveaux goûts réunis grâce à une forte tradition locale, les goûts sur la langue, en plus du nez au-dessus des verres : public et artistes avaient rendez-vous autour d’un mâchon beaujolais : vin, charcuterie artisanale, fromages de chèvres et tartes. C’est lors de ces agapes qu’on aura appris, de la bouche de ces musiciens dont certains rentraient tout juste d’une tournée « grandes salles » au Japon, les raisons des déboires de la malheureuse bassiste : sa viole de gambe et son violone ayant escaladé dans un véhicule mal climatisé les superbes monts beaujolais écrasés de soleil, le bois devenu trop chaud, trop sec, retenait mal l’une des chevilles, qui dans un gémissement accablant laissait s’échapper la tension de la corde à peine l’accordage cru terminé…

La mention « Fût de chêne » sur certaines bouteilles donnait peut-être le LA (à 415 hz) d’une compassion bien comprise des vignerons face aux caprices de pièces de bois soumises à une atmosphère moins stable que celle d’une cave… Nulle rancœur : la musique était si belle, et si bien servie, que l’admiration portée aux musiciens restait sans faille.

Crédit photographique : © DR

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