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Jean-Philippe Lafont, baryton aux cent rôles

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Alors qu’il chante Barak dans Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss au Théâtre Royal de La Monnaie de Bruxelles, le grand baryton français reçoit Pierre-Jean Tribot pour ResMusica

« Ce n’est pas parce qu’on s’identifie à un rôle qu’on l’aime ou qu’on aime un rôle parce qu’on s’identifie à lui. »

ResMusica : Existe-t-il un rôle dont vous vous sentez proche et auquel vous vous identifiez ?

 : Il y en a deux. Il y en a beaucoup, mais il y en a deux particulièrement auxquels je m’identifie : Barak et Golaud. Ce sont deux personnages dont je ressens les émotions. Ce n’est pas parce qu’on s’identifie à un rôle qu’on l’aime ou qu’on aime un rôle parce qu’on s’identifie à lui. Barak et Golaud sont des personnages de sensibilité, d’humanité, de violence intérieure et de déchirure. Ils montrent la détermination de l’individu à mener sa vie, adroitement ou pas d’ailleurs. Je suis proche de Barak par sa tendresse, sa faiblesse dans l’incompréhension des choses, son impuissance devant un problème qu’il ne comprend pas et qu’il ne sait pas résoudre.
Quant à Golaud, on dit souvent «Golaud le méchant», mais c’est une image d’Epinal! Golaud, il n’est pas méchant pour deux sous. Il est à un moment donné fragile, faible, jusqu’à accomplir un geste irréparable et impardonnable. Mais si je puis dire, en sous jacent, c’est la quête d’une sensibilité déchirée d’un mieux vivre, la recherche d’une solution à des problèmes posés et à des problèmes qu’il ne se pose même pas lui-même mais que la vie lui pose.

RM : On vous sent touché par l’humanité de ces rôles…

JPL : Tous les rôles qui ont un parcours logique, sensible, dramatique, sont des rôles qui m’émeuvent. Golaud, Barak mais aussi Wozzeck sont des individus qui ne trouvent pas la solution tout de suite. Ce sont aussi des rôles qui me font avancer en tant qu’homme parce qu’un artiste, c’est un être humain. Il faut que l’artiste fasse évoluer l’individu, mais l’individu par son expérience doit nourrir les personnages qu’il sert. Chanteur lyrique est un doux mélange entre l’artistique et l’humain. Je pense que ce qui est fort aussi chez un artiste et chez un homme c’est la force du pardon, la force de l’intelligence du pardon, la force de passer au-dessus de toute contingence culturelle ou politique et la force de passer au-dessus de ses incompréhensions. Ce qui m’intéresse dans un personnage c’est le moment où il se pose des questions. Et ces rôles dont je viens de vous parler ce sont des rôles qui me font réfléchir.

RM : Vous chantez le répertoire italien, allemand, français, russe. Vers lequel vous porte votre sensibilité?

JPL : Je n’ai jamais été un fou du répertoire italien parce que je trouve que les personnages ne se posent pas assez de questions, c’est brut d’emballage ! Je préfère le répertoire allemand mais j’aime le répertoire français, cependant peu d’ouvrages français me bouleversent : Pelléas et Mélisande, la Damnation de Faust et Thaïs. Thaïs, car il a une vraie relation d’homme vis à vis d’une femme que beaucoup considèreraient comme perdue et insignifiante. Le répertoire allemand a des échos extraordinaires par la langue. L’allemand est ma langue de prédilection et c’est, par mes qualités ou mes défauts, le langage qui me convient le mieux à la configuration glottique et au résonateur. Je n’ai jamais eu le côté spinto, le côté mordant de l’italien. Quand je chante Verdi, on n’entend pas la couleur verdienne, ce qui m’a valu de nombreuses critiques. Il n’y avait pas d’aspect italianisant, c’était trop sur la pâte de la voix, sur la rondeur et sur la noirceur.

RM : Comment abordez-vous les rôles?

JPL :Quand on travaille un rôle on n’apprend pas que les notes, il y a une réflexion. Je lis la partition, je regarde ce que je peux en faire. Parfois je repose le texte dans la bibliothèque pendant des années et puis cela mûrit tout gentiment. La grosse erreur quand on est artiste, c’est de dire les choses trop tôt. Il faut du temps pour aller au bout des émotions qui sont proposées en filigranes des personnages. Découvrir les rôles c’est exponentiel : dès que l’on pose une question, la réponse, c’est deux questions. C’est ce qui est formidable! On se perd dans les dédales et il faut toujours continuer à chercher. Un artiste qui se pose des questions entraînera le public à s’interroger sans aucune concession à la facilité. Le grand comédien et acteur Charles Dullin (le professeur de Louis Jouvet) disaient surtout de jouer l’attente, le paradoxe et de prendre le contre-pied de tout. Pour tous les rôles et même dans la vie de tous les jours ce qui est intéressant c’est de ne pas se livrer tout de suite, mais de jouer le doute.

RM : Pour revenir à Barak, vous l’avez chanté à de nombreuses reprises. Quelles sont les productions qui vous ont marqué? 

JPL : J’ai abordé ce rôle dans une production de Charles Roubaud à Marseille. Un spectacle très naturaliste où il y avait même la boutique de Barak. Ensuite, j’ai chanté dans celle d’Homoki au Châtelet et c’était sublime. Quand je suis arrivé au Châtelet, j’ai découvert sur le plateau, une grosse boule, un cube, un triangle jaune et les costumes étaient de la même couleur, dans le style des uniformes fluorescents du personnel d’entretien des routes. Je sortais de la production de Marseille et j’ai été effrayé! Mais au bout de trois jours, j’ai été séduit. Malheureusement cette production qui venait du grand théâtre de Genève n’a jamais été reprise et je n’ai plus travaillé avec Homoki. Ensuite, j’ai joué dans un spectacle de Robert Wilson à l’Opéra de Paris. Là aussi, j’ai eu très peur! On connaît la scénographie statique de Wilson. Cependant, j’ai été le seul à qui il a expressément demandé de ne pas avoir la gestique «Wilsonienne». Il envisageait Barak comme un homme de la rue, un homme simple, un homme face des forces magnétiques qui le dépassent. Il voulait ainsi lui donner plus de force face au couple impérial et même face à sa femme qui était plus du côté d’en haut que du côté d’en bas.

RM : Le public belge aura le plaisir de vous retrouver l’année prochaine à Liège pour une série de représentation du Ring. Vous avez fait vos débuts en Wotan dans cette production de Jean-Louis Grinda. Quelle est votre vision de ce rôle ?

JPL : Le rôle va crescendo. Le Wotan de Rheingold est jeune, passionné et turbulent. Il n’a pas une grande dimension humaine et encore moins une carrure de demi-dieu. C’est un peu comme le disait Jean-Louis Grinda, une sorte de «James Dean» et justement le bouffon dans Rheingold ce n’est pas Alberich mais c’est Wotan qui agit et qui réagit comme un jeune écervelé. Bien évidemment, celui qui me touche le plus c’est le Wotan de Siegfried. Il s’est rendu compte que ses pérégrinations ne l’ont mené à rien et que tout ce qu’il a construit est creux et vide. Le Wotan de Walküre est le plus intéressant vocalement. Son rapport avec sa fille, c’est de la force, de l’amour et de la domination. Il s’agit d’un très grand duo d’amour et de compréhension réciproque et à chanter c’est merveilleux… Le Wotan de Walküre est très touchant. Quand il prend sa fille dans ses bras, il est enfin un homme, et un homme qui souffre. Ce Wotan est simple et il condescend à pleurer.
L’évolution est donc passionnante! C’est la progression d’un homme dans toute sa forte faiblesse. Evidement avec ce genre de rôle, on se pose des milliers de questions et dans ces opéras-là, il n’y a certainement pas de réponses.

RM : Votre répertoire est impressionnant, plus de 100 rôles. Qu’est ce qui vous pousse à aborder de nouveaux rôles ?

JPL : Si c’était à refaire, je ne referais pas pareil et de ces 100 rôles, les trois quarts ont été abandonnés. J’ai beaucoup trop chanté de partitions, par appétit, par curiosité, mais aussi par orgueil. Il y a 15-20 ans, je voulais tout chanter car je pensais pouvoir tout faire ! J’estimais être unique et je me suis beaucoup fourvoyé. Si j’avais eu une autre politique, plus sage avec un répertoire plus cerné, je pense que je serai plus loin que là où je suis actuellement. J’aurais privilégié certaines musiques et certains compositeurs. A une époque, je préférais un vilain son qui soit porteur à un son « idiot » mais beau. Je me suis rendu compte un peu tard, qu’on pouvait avoir un son très porteur et très beau. Par exemple, si je refaisais, le Macbeth de Verdi, j’en ferais quelqu’un de très turbulent, mais pas dans la voix car ce n’est pas intéressant de montrer la turbulence de ce personnage par la voix. Mais les regrets sont vains…

RM : A propos de Macbeth, vous avez aussi chanté et enregistré le Macbeth d’Ernest Bloch. Quelles sont les différences avec celui de Verdi et avez-vous rechanté ce rôle ?

JPL : Ce fut une belle expérience mais sans lendemain. J’aime beaucoup cet opéra car c’est la traduction complète de Shakespeare alors que Verdi est très loin du dramaturge anglais. Vocalement le Macbeth de Bloch me correspond mieux que celui de Verdi : c’est un baryton avec une pâte de voix plus centrale. La langue le veut aussi, c’est moins « spinto », moins agressif. J’ai essayé de le faire monter ailleurs où là ; parfois c’était presque prêt mais les payeurs n’ont pas voulu prendre le risque.

RM : Vous avez enregistré Falstaff sous la direction de John Eliot Gardiner et de son orchestre révolutionnaire et romantique sur instruments anciens : qu’est ce qui vous a poussé dans une telle aventure ? 

JPL : Je connais John Eliot depuis très longtemps. J’avais fait avec lui une Damnation de Faust en concert et en disque. Cet enregistrement est très mauvais et en partie par sa faute et cela je le lui ai dit. Il voulait que je chante «Voici des roses….» sur le souffle. Mais au disque on n’entend qu’une vieille voix poussive. Si la critique internationale a été plutôt neutre, la critique française ne m’a pas raté, et à raison. Pour en revenir à Falstaff, J’avais déjà chanté le rôle lorsque j’ai su que Gardiner faisait cette œuvre. J’étais très intéressé, je suis allé auditionner à Londres et il m’a aussitôt sélectionné. J’aime beaucoup John Eliot, c’est un artiste qui recherche, qui réfléchit et qui évolue. Ce fut une très belle expérience. J’ai chanté Falstaff avec d’autres chefs, mais ils n’avaient pas sa rigueur. John Eliot est exigeant et il me connaît parfaitement. Dès lors, il peut pousser le bouchon très loin en connaissance de mes capacités. D’ailleurs, je vais bientôt le retrouver pour l’Etoile de Chabrier à Zurich. Il voulait m’avoir dans la distribution et pour un rôle qui ne dure que cinq minutes.

RM : Vous avez enregistré Samson et Dalila avec Sir Colin Davis, Falstaff avec Gardiner, Les mamelles de Tirésias avec Ozawa. Cependant, suite à la crise de l’industrie du disque, les multinationales ne font plus d’investissement dans les intégrales d’opéra. N’était-ce pas, pour un chanteur d’opéra, un peu frustrant de ne plus pouvoir enregistrer des grands rôles de son répertoire?

JPL : Egoïstement parlant non, car je n’ai jamais été un chanteur de disque. De ma faute, car si j’avais été plus discipliné dans mon chant, j’aurais fait beaucoup de disques. Ce côté sauvage m’a empêché d’enregistrer plus que cela. C’est certainement regrettable que les multinationales ne s’intéressent plus au disque d’opéra, mais au fond ce n’est pas trop gênant car je considère que l’opéra est un genre vivant et le disque ne possède pas le côté cirque de la scène et j’aime cet aspect!
Quand j’avais 20 ans, j’adorais un baryton-basse dont je possédais de nombreux disques, je le trouvais fabuleux. Je l’ai entendu ensuite à Garnier dans les quatre rôles des contes d’Hoffmann, et je suis parti en larmes : il n’avait pas de voix! Avec le disque, il est possible de transformer n’importe quel son. Les seuls enregistrements authentiques sont les vieux disques des années 1910-1920, aucune tricherie n’y était possible.

RM : Outre votre prestation en Wotan dans le Ring liégeois à l’automne, quels sont vos projets ? 

JPL : Tosca à Genève, Samson et Dalila à New-York, la Gioconda à Nice et Liège, Falstaff aux Etats-Unis. Il y a aussi un autre projet de Ring américain, mais Alberich cette fois. Je veux absolument faire ce rôle car on en fait un type maléfique, on lui donne tous les défauts de la terre alors que c’est un homme qui souffre! Il y a aussi une chose formidable : c’est un opéra d’après Marius et Fanny de Pagnol sur une musique de Vladimir Kosma et dans une mise en scène de Jean-Louis Grinda. Ce sera créé à Marseille en septembre 2007. C’est de la musique facile, mais belle. Je suis sur qu’elle ne plaira pas à Monsieur Boulez, mais c’est un projet sympathique.

RM : L’avenir est donc porteur ?

JPL : Il y a parfois des choses que l’on interprète sérieusement mais pour des raisons alimentaires. Mais quand je chante un rôle comme Barak, je me dis que c’est la dernière fois. Cela donne un côté particulier à mon émotion. Je pense que les choses ne sont pas éternelles et qu’elles peuvent s’arrêter très vite, et je m’y prépare. Certains collègues ne supportent pas de pouvoir être dépassés par quelqu’un d’autre. Pour ma part je suis prêt à tourner la page et je l’ai peut être déjà tournée.
En France, il y a actuellement un grand baryton, c’est et jamais personne ne me fera tenir des propos de jalousie à son encontre car c’est formidable qu’il soit sur le marché. Il y a certaines personnes mal intentionnées qui me disent que la qualité de voix de Tézier est plus belle que la mienne. Oui c’est vrai! Il ne faut pas y chercher une possibilité de me faire du mal. J’ai mes qualités, il a les siennes et je suis prêt un jour à lui céder complètement ma place comme lui il la cédera à son tour à un autre chanteur. L’important est de réussir au mieux ce qu’on a choisi de faire. Ce qui est passionnant c’est d’aller au bout des choses et ne pas tenter de faire mieux que le voisin. Chacun à ses qualités, il faut pas se toiser. On doit exploiter ce que l’on a la chance de posséder… ou la malchance de pas avoir.

Crédits photographiques : © D.R.

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