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Passion opéra : promenade aux rives de la folie

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Collection personnelleLaissons à d’autres rubriques de ce magazine le soin de vous emmener dans les régions de France, visiter monuments et lieux musicaux. Je vous convie, moi, à un voyage tout intérieur, une ballade aux limites de la folie. Quel mélomane n’a jamais croisé ceux qu’on appelle « les fous d’opéra »? Êtres étranges hantant les théâtres, ne manquant ni une représentation ni une sortie d’artiste, entamant la file d’attente à partir de cinq heures du matin pour obtenir la place convoitée, et prêts à se damner pour un contre ut? De quoi est faite leur passion ? Qui sont ces « monstres » ?

La visite commence par le visionnage d’une émission télévisée, justement intitulée « les fous d’opéras », d’Elisabeth Aubert-Schlumberger, diffusée sur Canal + en 1999. On y découvre une pittoresque galerie de phénomènes lyriques. Passons quelques cas à la pathologie moins épanouie, et entrons dans le vif du sujet.

Le premier « monstre » est une vieille niçoise plus vraie que nature. Elle ressemble trait pour trait au spectacle de « Mado la Niçoise », possède une impressionnante collection de robes fleuries, vit dans une maison bourrée à craquer de canards en faïence et de bibelots divers, parle de l’opéra comme d’un virus « qui peut tout aussi bien ne jamais s’attraper ou bien alors dès la première fois ». Elle organise des voyages lyriques pour personnes du quatrième âge, essentiellement des dames, s’empare du micro pendant le trajet en car et en profite pour faire une petite conférence sur l’opéra du jour. Elle promène ses ouailles à Gène, Orange, Turin, au Met, à Moscou…A Nice, elle faisait jeter des fleurs sur les artistes à partir des combles, jusqu’à ce soit interdit. Dans les villes étrangères, elle offre des poupées niçoises aux chanteurs. Son plus gros coup, qu’elle raconte avec ravissement, est d’être entrée dans les loges du Metropolitan Opera en se faisant passer pour une parente de . Un personnage. Mon meilleur ami, niçois, lyricomane et homosexuel, me dit qu’il finira comme elle. On a connu des fins plus tristes.

Le deuxième « monstre » s’appelle madame Zazza. Elle se sent mal quand elle ne va pas à l’opéra pendant trop longtemps, et peut passer toute une nuit dans une file d’attente pour obtenir des billets. Pour aller à l’Opéra, madame Zazza enfile sa belle robe bleue. Elle a vu dix sept fois Christiane Eda-Pierre dans l’Enlèvement au sérail. Madame Zazza n’est pas riche. Elle se prive pour se payer son abonnement et un traditionnel cocktail au buffet. Elle attend les chanteurs à la sortie des artistes et leur dit ce qu’elle a pensé de leur prestation, et parfois même apostrophe le directeur de l’opéra au sujet de la mise en scène. Madame Zazza est divorcée. Elle aime sa liberté, pouvoir aller à l’opéra autant qu’elle veut sans rendre de comptes, rentrer chez elle à l’heure qui lui convient. Elle se remarierait bien, mais à condition que son futur mari aime l’opéra. Madame Zazza n’est pas ce qu’il est convenu d’appeler « un canon ».

Le troisième personnage n’est pas un monstre, mais un charmant jeune homme, que je croise régulièrement aux entractes, visiblement intelligent et cultivé. Sa seule tare est d’être fan de . Manifestement conscient de sa folie, il livre ses réflexions à la caméra :

« Je pense que la passion pour la voix, et pour avoir beaucoup lu et m’être beaucoup renseigné sur tout ça, et avoir lu des choses un peu sérieuses et un peu dures, enfin, un peu arides là dessus, je pense que ça vient de choses beaucoup, beaucoup plus profondes que ça. Sans détailler tout le lien qu’il peut y avoir entre cet objet voix comme objet pulsionnel fondamental de base dans l’inconscient de tout individu et les comportements de certains individus qui, parce qu’ils ont certaines structures psychiques émotionnelles, certaines expériences, vont aller vers des extrêmes dans la recherche de cet objet voix, dans cette quête, j’aime bien le mot quête parce que ça a un coté infini, quête de l’objet voix, quête d’un objet qui se structure comme étant perdu dès l’origine, parce que la théorie c’est que cet objet voix, eh bien c’est le premier cri que le bébé, le nourrisson émet quand il vient au monde, et ce premier cri est pur, parce qu’il est non interprété. C’est un pur cri. Et il y a des gens qui organisent toute leur vie autour de cette recherche. Alors, elle n’est pas forcément sur une personne. Il y a des gens qui vont focaliser sur une personne en particulier, il y en a d’autres qui vont avoir plusieurs voix qui vont les toucher. Et puis il y en a d’autres, beaucoup, qui ont comme ça une voix à laquelle, pour une raison ou pour une autre, il y a une vibration, il y a quelque chose, un je ne sais quoi ou un presque rien qui fait que ça te touche et tu ne sais pas pourquoi. Moi, pourquoi la voix de m’a touché, je n’en sais vraiment rien. Je sais où sont les limites, et je sais que ce n’est pas ce que je cherche, mais dans les faits ça se vit comme ça, un peu comme une relation passionnelle amoureuse, mais est-ce que c’est de ou est-ce que c’est de la voix de que je suis amoureux ? je crois qu’au départ c’est de la voix et clairement de la voix et qu’après il y a une espèce de capillarité qui se crée entre la voix et la personne pour peu que la personne soit justement une personne qui t’intéresse et te passionne. »

Captivant non? Toute une étude est encore à réaliser à partir de ce commentaire. Comme le cri a précédé le langage codé, le chant a peut-être précédé la parole. Bien sûr, le cri primal, le vagissement du nouveau-né, c’est le « pur cri », mais la voix travaillée est surtout mémoire de ces moments intenses d’émotion. Ensuite, il y a association entre la voix et la personne. Et qui sait? Nous aimons peut-être toujours la même voix, du moins son essence, que nous retrouvons chez les autres.

Un critique musical de Radio-France a mentionné cette émission un jour en la qualifiant d’un documentaire qui « suintait la solitude ». Est-ce vrai ? Ces « monstres » sont-ils si solitaire, ou bien au contraire ne le sont-ils jamais, accompagnés de l’opéra ? Et qui de la poule ou de l’œuf ? Les fous d’opéras le deviennent-ils parce que solitaires, ou la quête chimérique et infinie de l’objet-voix nécessite-t-elle une part de solitude pour se réaliser ? Le fan de Renée Fleming parle d’intoxication, de drogue, de fil rouge qui donne un sens à sa vie. Il a l’air, tout comme la Niçoise et madame Zazza, particulièrement épanoui.

La deuxième partie de la visite se déroule à l’Opéra Garnier, et tout d’abord à l’amphithéâtre, pour rencontrer Paulette. Paulette, petite vieille bien décatie, ne manque aucune matinée. Elle arrive avec son cabas, qu’elle laisse au vestiaire. Elle entre dans la salle quand les lumières sont déjà éteintes, parlant fort, tutoyant les ouvreurs et les appelant par leurs prénoms « ce soir mon petit tu me trouves une bonne place au premier rang! », se place n’importe où en prenant soin d’essayer plusieurs sièges avant de s’asseoir, et engueule qui veut la déloger. Généralement, elle s’endort assez vite sur l’épaule de son voisin, mais se réveille toujours quand il s’agit de brailler des commentaires à tue-tête. A la sortie des artistes, elle va saluer et congratuler chaque membre du corps de ballet (Paulette aime bien la danse). Un monument inoubliable…surtout si on a été assis à coté d’elle un jour…

C’est la fin du spectacle, les chanteurs saluent. Voici le royaume de Monsieur Armand. Monsieur Armand ne s’appelle pas Monsieur Armand, son vrai prénom est Mattathias. On ne sait pas d’où lui vient ce surnom. Aux saluts, il s’approche le plus près possible de la scène, jette des confettis, des serpentins et des fleurs sur scène. Il en a plein les poches, mais, vu l’immensité de la scène, ces lancers sont toujours d’un dérisoire attendrissant. Les fleurs, il les récupère dans les poubelles des fleuristes. Je l’ai déjà vu faire, un soir que je sortais du restaurant. Les ouvreurs de l’opéra ont ordre de lui faire les poches avant de le laisser entrer, depuis qu’il a lancé des orchidées dans des boules de verre, qui ont éclatées au pied des chanteurs.

Nous nous dirigeons ensuite vers la sortie des artistes, où nous croisons les « poissonniers belges », mère et fils, ce qui est, je pense, à la fois leur vraie profession (l’odeur est véridique!) et nationalité. Ils sont jaloux de Monsieur Armand qui est une véritable vedette. D’ailleurs le voici. Il ne manque aucune sortie d’artiste. Il sort de ses poches, sans emballage, des pâtes de fruit et des gâteaux faits maison à offrir aux chanteurs. Les friandises en question ont tout du célèbre doubitchou roulé sous les aisselles. Je pense qu’aucun artiste n’a jamais eu le courage de les goûter avant de les jeter dans la première poubelle venue.

A part ça, Monsieur Armand n’est pas un charmant vieillard. Il est crasseux, cols et manches de chemise noirs, mal embouché, il piétinerait un handicapé pour lui souffler sa place, il engueule les incapables de lui fournir un briquet pour allumer les feux de Bengale qu’il brandit sous le nez des vedettes, parfois à leur grande frayeur. Monsieur Armand est un clochard céleste.

Ces personnages sont visiblement étrangers à la réalité qui les entoure. Quelle part d’eux-mêmes l’opéra leur révèle-t-elle ? Sont-ils à ce point incapable de communiquer qu’ils ne peuvent s’exprimer qu’à travers l’opéra ? Une jeune fille du documentaire précédent dit ressentir ce que ressentent les personnages sur scène lors d’une représentation. L’opéra est-il pour certains la seule façon de ressentir ?

La musique est transcendance. Elle libère son auditeur des limites du temps et de l’espace dans lequel il vit. Elle susurre au mélomane ses pensées les plus inexplicables par le verbe. Il entre ainsi dans une dimension sonore dont il ne peut exprimer la signification par des mots. Dans l’opéra le texte s’adjoint au livret. Ou plus précisément les affects. Car même si l’histoire est désespérément absurde et les vers mauvais (et le meilleur exemple est celui du Trouvère de Verdi) les personnages expriment désespoir, extase, amour, haine, jalousie, tout comme les situations sont mort, revanche, crime et passions. Tout cela est tangibilité opératique. La frontière avec la réalité disparaît, l’hallucination devient réelle. L’opéra aide-t-il à révéler une vérité à laquelle il permet seul d’accéder ? La limite entre transcendance et folie est ténue. Paulette et Monsieur Armand l’ont-ils dépassé sans s’en apercevoir ? Vivent-ils dans un espace particulier, un territoire où la distinction entre transcendance et folie est difficile à faire ?

Comme quelquefois les fous d’opéras ne se contentent pas de collectionner les autographes, mais se sentent capables de chanter, la troisième et dernière partie se déroulera devant ma chaîne stéréo.

La plus célèbre des « folles chantantes » est bien entendu Florence Foster-Jenkins. Fille de banquier, elle donna sa pleine mesure après la mort de celui-ci, qui lui permit d’hériter d’une confortable fortune, en exprimant à la fois son amour du chant et des costumes à paillettes, plumes d’autruches et voiles de tulle. Vêtue de la façon la plus improbablement kitsch, avec au minimum trois changements de costumes obligés, elle donnait un invraisemblable concert tous les ans au Ritz-Carlton de New York, et finalement loua Carnegie Hall en 1944 pour une soirée. En guise de bis, elle chantait toujours une chanson espagnole, qu’elle ponctuait en lançant sur son auditoire des fleurs tirées d’un panier. Dans le feu de l’action, il pouvait advenir que le panier soit également lancé sur les spectateurs ravis. Ceux-ci étaient parfois mis à contribution pour rapporter les fleurs, accessoires indispensables, en cas de bis du bis. On écrivit d’elle : « son travail la rendait très heureuse. Il est dommage que ce soit le cas de si peu d’artistes. Et ce bonheur se communiquait comme par magie à ceux qui l’entendaient…»

Selon certaines sources, Florence Foster-Jenkins n’était pas une charmante vieille piquée, mais un condensé de mégalomanie et d’avarice. Et même si sa variation finale de « Der Hölle Rache » de la Flûte Enchantée reste un grand moment musical, il est permis de penser qu’elle avait peu de mérite, sa fortune ayant largement contribué à son « succès ».

Ecouter Florence Foster-Jenkins

Passons sur nombre des épigones de Florence Foster-Jenkins, tout en recommandant à l’amateur de rechercher les enregistrements d’Olive Middleton qui méritent le détour, et passons à un autre cas bien plus intéressant. Si Florence Foster-Jenkins n’avait que peu de mérite, aidée par sa fortune, Natalia de Andrade en a beaucoup. Née désargentée, femme de ménage selon les uns, chanteuse de chansons populaires portugaises selon les autres, elle économisa toute sa vie pour se payer son rêve : enregistrer un disque d’opéra. Elle est depuis lors devenue une icône d’internet, où ses fichiers s’arrachent en téléchargement. Alors que la précédente est à classer dans les sopranos légers, voici une véritable soprano dramatique, dans tous les sens du terme. A chaque audition, ses interprétations très personnelles de Thaïs (son meilleur rôle) ou de Gilda déchaînent l’enthousiasme autant que l’hilarité. Economiser toute sa vie pour réaliser son rêve et y parvenir… Qui plaindrait Natalia de Andrade ?

Mon meilleur ami, future vieille niçoise, me dit qu’elle a dû être bien malheureuse quand elle s’est rendu compte du résultat de cette vie de travail et d’économie. Rien n’est moins sûr. Car ce qui importe n’est pas le résultat, c’est le rêve, et l’amour de l’art lyrique. Perdus qu’ils sont dans leur monde, ces rossignols enroués semblent tous particulièrement satisfaits, plus même que certaines cantatrices aux voix moins aléatoires et moins éprouvantes pour les tympans autant que pour les zygomatiques.

Ecouter Natalia de Andrade

Arrivés au bout de notre ballade, une question s’impose, question que je me pose régulièrement. D’où vient cette fascination pour les fous d’opéra ? De leur amour jusqu’au boutiste de l’art lyrique ? Ou est-ce plus profond ? Quelle différence existe-t-il entre madame Zazza et moi ? Ai-je déjà, sans m’en apercevoir, passé la frontière ? Mes proches me regardent-ils avec une commisération mêlée d’amusement sans que je m’en aperçoive ?

Mon meilleur ami, toujours lui, m’a répondu un jour « la différence entre madame Zazza et toi, c’est la conscience ». Voire. Cette conscience est-elle vraiment utile, ou reste-t-elle un frein au bonheur absolu : s’immerger dans un monde plus chanté que vécu, dans lequel la fiction devient réalité, et vice versa ?

Crédit photographique : © DR

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