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Entretiens de chambre : Vincent Coq, pianiste du Trio Wanderer

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triowandererDans la continuité de ses Entretiens de Chambre, ResMusica vous invite à rencontrer , pianiste du très célèbre et talentueux . La formation française vient de sortir un tout nouveau disque consacré aux deux Trios de Camille Saint-Saëns. nous livre les motivations qui ont amené cet enregistrement et quelques jolis secrets sur sa vie d’artiste et de mélomane.

« L’écriture du trio semble rebuter beaucoup de compositeurs contemporains contrairement au quatuor à cordes. »

ResMusica : Vous venez de sortir un CD consacré aux deux trios de Saint-Saëns, pouvez vous nous dire quelles sont les motivations qui vous ont amenées à choisir d’enregistrer ces œuvres ?

 : Nous essayons toujours d’alterner pour nos enregistrements des œuvres très connues ou importantes et un répertoire un peu moins en vue. Les deux Trios de Saint-Saëns font partie de ces œuvres très peu enregistrées et c’est dommage car c’est de la musique magnifique. Saint-Saëns compose toujours très bien pour les instruments même lorsque l’inspiration faiblit. Ravel adorait, par exemple, le premier trio car il trouvait sa forme et son équilibre parfait. L’intelligence de l’écriture du scherzo est merveilleuse, et le mouvement lent est lui aussi superbe et poétique. Dans le deuxième Trio certains passages pourraient sembler un peu creux mais la virtuosité, la qualité de l’écriture compensent alors parfaitement ce manque. Son début – un peu sombre – est prenant. Il rappelle le début du trio de Tchaïkovski puis il se développe en des passages un peu plus légers. Ce qui n’est pas péjoratif : il ne faut pas toujours chercher dans la musique un intellectualisme, une profondeur… Jankélévitch a écrit sur un très beau texte sur la virtuosité. C’est quelque chose de très important qui participe aussi à la beauté de la musique.

RM : Il est très rare de trouver des enregistrements des deux trios sur un même disque.

VQ : Effectivement, seul le premier trio a été autrefois pas mal enregistré, il me semble par le Beaux-Art Trio… Je ne sais pas pourquoi en France on ne joue pas assez, outre Saint-Saëns, Chausson et Fauré par exemple… Nous venons de jouer en Irlande, le deuxième quatuor de Fauré et c’est un grand chef d’œuvre. Pour le centenaire en 1995, il n’y a rien eu en France pour célébrer l’événement !

RM : Dans quel contexte s’est effectué votre enregistrement ?

VQ : Nous aimons tous les trois les deux trios de Saint-Saëns. Ce sont des œuvres agréables à enregistrer, parce qu’elles sont plus légères que les trios de Beethoven ou Brahms par exemple où il faut un peu plus se creuser la tête sur l’interprétation. Il y aussi dans cette musique un vrai plaisir physique de la performance et de la virtuosité instrumentale. Dans la pratique, nous essayons de fixer une période six ou huit mois à l’avance puis nous nous retrouvons pour les quatre jours d’enregistrement. Cela va assez vite car nous avons déjà joué les œuvres plusieurs fois en concert. Par contre nous ne ferons jamais un enregistrement sans l’avoir répété et joué souvent. Cela pourrait se faire mais le producteur serait un peu mal dans sa peau ! (rire) Les problèmes techniques ne sont pas les plus embêtants, c’est plutôt de savoir dans quel sens aller musicalement qui est primordial. Il y a toujours une certaine pression lors d’un enregistrement et il vaut vraiment mieux arriver en connaissant très bien la partition. Il y a les impératifs du temps, il y a le son, les corrections qu’il faut faire, toutes les pannes qui peuvent arriver, etc. Si en plus nous devions discuter de ce que nous allons faire, cela deviendrait une entreprise très périlleuse … Nous essayons aussi toujours d’enregistrer par mouvements entiers. Nous faisons généralement deux ou trois prises de chaque mouvement puis nous faisons ce que l’on appelle des corrections plus courtes et à la fin de l’enregistrement nous jouons le programme en entier comme pour un concert.

RM : Comment gérez-vous les problèmes liés à la prise de son ?

VQ : Il est certain que nous ne sommes pas dans les mêmes conditions que pour le concert. Mais l’idéal est bien entendu d’essayer de gommer cette différence … Le premier jour de l’enregistrement est consacré à la « balance son » ce qui prend du temps, pratiquement une demie journée.

RM : Raphaël et Jean-Marc ont leur propre instrument, ce qui n’est pas le cas pour vous…

VQ : Je choisis toujours mon piano. Pour cet enregistrement, je savais exactement quel instrument je voulais et je ne prends surtout pas n’importe lequel ! Celui-ci était un grand piano de concert Steinway. Mais il est aujourd’hui difficile de trouver de très bons pianos et surtout de très bons techniciens disponible pour un enregistrement sur Paris, c’est devenu une denrée rare… Lorsque nous arrivons à la salle d’enregistrement, il ne nous reste plus qu’à nous installer. Nous travaillons aussi toujours avec le même directeur artistique et preneur de son parce qu’il est formidable ! Jean Martial Golaz fait vraiment partie des techniciens très forts et il est essentiel d’avoir un rapport de confiance avec le directeur artistique. Nous aimons avoir quelqu’un qui dirige vraiment les séances d’enregistrement. Nous n’utilisons généralement qu’un couple de micro pour avoir un son le plus proche possible de celui que l’on a dans une salle de concert. C’est plus délicat que le multipiste mais le jeu en vaut la chandelle. Autrefois le son multipiste – un micro par instrument qui permettait de modifier la balance pendant et même après l’enregistrement – était très répandu ; cela se fait beaucoup moins.

RM : Avez-vous déjà en tête la programmation du prochain CD ?

VQ : Nous essayons de ne pas sortir plus d’un disque par an et le Saint-Saëns est le dixième. Exceptionnellement cette année, nous avons un disque Cappricio qui sort en septembre avec les deux Concertos pour trio et orchestre à cordes de Martinu avec le Gürzenich Kölner Philharmoniker dirigé par James Conlon. Il y aura aussi une pièce pour orchestre seul Lidice et le Concerto pour alto avec Tabea Zimmerman. Nous préparons aussi pour une sortie en octobre 2006 chez Harmonia Mundi un double CD de l’intégrale des Trios de Brahms avec en complément le Quatuor en sol mineur avec Christophe Gaugué à l’alto. L’enregistrement se fera en septembre prochain, en Suisse, à la salle mythique de la Chaux de Fond, près de Lausanne. Christophe Gaugué a aussi déjà participé à notre dernier enregistrement de La Truite.

RM : Votre précédent disque dédié à Chostakovitch s’est il bien vendu ?

VQ : Je n’ai pas exactement les chiffres mais je crois qu’il s’est assez bien vendu. Contrairement à ce que l’on peut croire, il est plus facile de vendre du Chostakovitch que du Haydn par exemple. Schubert est aussi une valeur constante qui se vend assez facilement.

RM : Pourtant Haydn est un monstre sacré de la musique de chambre !

VQ : On nous avait déconseillé d’enregistrer Haydn avec le prétexte qu’il ne se vendrait pas du tout ou très peu … Le disque a quand même bien marché même s’il y avait une certaine réticence au départ.

RM : Peut-être serait-ce le fait de la présence de l’étiquette  ? Presque comme une marque de fabrique !

VQ : Peut-être, mais le marché du disque classique est, comme vous le savez, très restreint … Le Chostakovitch, par exemple, a été pressé à 3500 exemplaires pour la mise en place sur la France (le premier mois). Une vente correcte, c’est à dire rentable, se situe globalement autour de 5000 exemplaires vendus.

RM : Le choix de votre label Harmonia Mundi est il primordial pour vous ?

VQ : Je crois que oui. Chez Harmonia Mundi, les conditions de travail sont vraiment idéales. Nous pouvons discuter de musique et de répertoire et nous avons les techniciens et la salle que nous souhaitons – ce qui n’est pas toujours évident ailleurs.

RM : Pour ce qui est de la musique contemporaine, à part Chostakovitch, pensez vous entamer un jour un répertoire plus proche encore et issu de compositeurs actuels ?

VQ : Oui bien entendu, nous avons, par exemple, créé le trio d’Escaich il y a deux ans. Nous aimons beaucoup ce compositeur que nous connaissons depuis le conservatoire et son trio est très bien écrit. Le répertoire de trio est avant tout classique et romantique. Les grands trio du XXe siècle sont Ravel, Fauré et Chostakovitch. Cependant, il y a peu de compositions contemporaines pour notre formation. Nous disons souvent oui lorsqu’on nous propose quelque chose mais nous ne sommes pas forcément initiateurs des demandes. Nous avons aussi eu quelques expériences plus ou moins malheureuses ce qui nous a rendu assez prudents. Nous ne voulons plus nous occuper des problèmes de commandes. Pour ce qui est d’enregistrer des œuvres contemporaines, nous sommes tout à fait partants. Il suffit simplement de trouver la maison de disque ! (rire) S’il y a un sponsor ou un événement qui va faire que ce genre de projet puisse se concrétiser alors effectivement nous serons très heureux d’y participer. Mais la programmation d’un tel disque est aussi risquée pour les maisons de disque ; enfin c’est ce qu’on nous dit …

RM : Aucun compositeur n’a eu envie d’écrire spécialement pour le trio Wanderer ?

VQ : Si, Reverdy et Escaich. Nous avons eu des propositions auxquelles nous avons cependant préféré ne pas donner suite car il faut aussi que le langage du compositeur nous plaise, ce qui n’est pas toujours le cas … L’écriture du trio semble rebuter beaucoup de compositeurs contemporains contrairement au quatuor à cordes pour lequel il existe nombre de pièces contemporaines. Déjà Tchaïkovski et Ravel avaient détesté écrire leurs trios et au vingtième siècle la forme a été quelque peu délaissée. Les compositeurs qui nous manquent le plus sont Bartók et Prokofiev. Kagel a composé une pièce intéressante. Dans les français il y a par exemple Dusapin. Tanguy aurait pu en écrire un pour nous mais jusqu’à maintenant les problèmes de commandes n’ont pas été résolus.

RM : En tant que pianiste n’avez-vous pas l’envie de vous tourner vers une carrière de soliste ?

VQ : Honnêtement, je n’en ressens pas l’envie actuellement. Le répertoire de musique de chambre avec piano et surtout celui de trio est suffisamment riche et complet pour satisfaire mon ego de pianiste (sourire).

RM : Vous existez depuis plus de dix ans. Cela est-il du à la liberté que vous vous offrez professionnellement lorsque chacun de vous peut participer individuellement à d’autres événements musicaux ?

VQ : Oui, c’est une donnée importante dans une tentative de pérennisation d’une formation. Chacun est libre de participer en soliste ou en duo à tel ou tel événement musical. Dans le même temps cela permet que l’on ne soit pas tout le temps les uns sur les autres. Par exemple, l’idée de faire de la musique de chambre en famille serait pour moi proche du cauchemar (rire). Il est très important que chacun reste indépendant. Nous y faisons très attention.

RM : Que pensez vous de la déferlante baroque qui investit actuellement les bacs des distributeurs ?

VQ : Il n’y a pour moi que deux choses qui comptent, ce sont la qualité et la sincérité! Comme dans tous les répertoires, il y a des œuvres baroques qui sont interchangeables, sympathiques mais honnêtement, purement décoratives. On trouve en bibliothèque des milliers de partitions sans intérêt pour une grande œuvre, des dizaines d’opéras italiens creux et ennuyeux pour un grand Monteverdi ! Alors bien sûr, l’attrait de la nouveauté a quelquefois primé sur la qualité …

RM : A ce sujet pensez-vous un jour enregistrer Haydn, Schubert, Beethoven sur pianoforte ?

VQ : Le débat sous jacent est assez fatigant ! Si quelqu’un a envie de jouer les sonates de Bach sur un trombone à coulisse, c’est son droit … Et s’il est génial, tant mieux (sourire). Il y a une certaine obsession qui voudrait qu’une œuvre soit interprétée de manière définitive. Cela est anti-artistique. Il existe évidemment des règles mais qui sont aussi faites pour être transgressées. Schubert sur pianoforte ? Cela m’intéresserait de le faire mais pas d’enregistrer ou de jouer en concert, et je pense aussi à Jean-Marc qui seraient sans doute peu enthousiaste (rire). Pour tout dire, je ne suis pas un fan de l’instrument pianoforte. On a souvent tendance aussi à tout mélanger, un pianoforte de 1770 ne peut être comparé aux instruments de Schubert, etc. La connaissance des instruments est très utile pour comprendre les différents aspects de l’écriture d’un compositeur (équilibre, dynamique, problèmes techniques…). Pour moi, jouer sur un instrument d’époque n’est cependant pas du tout essentiel, c’est le choix de chacun et tout dépend de l’interprète. Une connaissance musicologique encyclopédique et les instruments les plus authentiques n’ont hélas jamais donné le talent. On a quelquefois créé une certaine confusion… Mais quand j’entend Andreas Staier par exemple, j’applaudis des deux mains.

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RM : Que signifie pour vous le paragraphe extrait de « Mon Rêve » écrit par Schubert en 1822 et présent en dédicace sur votre site Internet ? Vous identifiez vous à ces phrases sommes toutes assez sombres entre fuite amour et douleur…

VQ : Heureusement que nous ne sommes aussi névrosés sinon ce serait grave (rire). Cette citation est évidemment un hommage à Schubert. Celle–ci décrit pour moi très bien sa musique. Schnabel disait de Schubert qu’on ne sait jamais s’il pleure ou s’il rit. Schubert peut passer en un dixième de seconde du rire aux larmes. Ce paragraphe décrit aussi ce déplacement perpétuel, ce voyage que l’on retrouve dans La Belle Meunière où le voyageur qui arrive apporte le malheur, etc. C’est l’instabilité dans laquelle Schubert a vécu. Je trouve ce texte très beau. La transformation de la douleur en amour, de peine en joie est particulièrement évidente dans la fin du trio op. 100 : le rappel du thème du second mouvement s’enfonce dans la tonalité sombre et lointaine de mi bémol mineur pour finalement se transformer en un mi bémol majeur triomphant. C’est aussi le thème du Wanderer ; les musiciens sont des Wanderer qui voyagent à travers la musique sans être jamais vraiment installés !

RM : Trois pianistes incontournables ?

VQ : Arthur Schnabel et Sviatoslav Richter qui sont pour moi des monstres sacrés. Dans les vivants, je choisirais Radu Lupu qui vous arrache des larmes dans ses grands moments.

RM : Trois disques indispensables pour vous … à emporter sur une île déserte.

VQ : Là je vais être un peu orienté mais je dirais le Quatuor La Jeune Fille et la Mort de Schubert par le Quatuor Amadeus première version. Un disque de Callas … c’est une voix éternelle … alors dans n’importe quel opéra italien cela me conviendra. Je pourrais même prendre deux disques de Callas ! (rire) Le troisième serait encore un disque Schubert avec la dernière sonate interprétée par Schnabel. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas écouté mais son souvenir reste extraordinaire dans ma mémoire. J’ai vraiment une passion pour Schnabel !

RM : Trois formations de Chambre historiques

VQ : Quatuor Amadeus, Beaux-Arts Trio et Thibaud/Cortot/Casals, sans hésitations !

RM : Un Peintre ?

VQ : J’adore Bruegel l’ancien, les plus beaux des tableaux que j’ai pu voir de lui c’était à Vienne, extraordinaire … Je suis assez éclectique mais j’adore aussi les primitifs allemands et italiens. Le XVIIIe et le romantisme français me touchent moins. Picasso pour le XXe sans hésitation mais avant je regrette de ne pas citer Manet ou Van Gogh… En fait mon préféré sera le dernier qui m’aura touché !

Crédits photographiques : © Marco Borggreve

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