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Festival de Beaulieu-sur-mer, entretien avec son directeur Antoine Landowski

antoine_landowskiSur le rocher de Saint-Jean cap Ferrat, une pépinière de jeunes talents a trouvé résidence. Le festival de musique de chambre de Beaulieu-sur-mer y détecte et favorise l’émergence des talents à suivre, comme une couveuse inspirée. Il allie nouveauté des répertoires abordés, rencontres voire confrontations des artistes invités, niveau musical exceptionnel. Tous les éléments d’une aventure musicale et humaine, pleine de promesses, riche en découvertes, emportée par , son jeune directeur artistique.

« Il y a trop peu de festivals permettant aux jeunes musiciens de se faire entendre. »

Violoncelliste du , et petit-fils de Marcel, dirige depuis cinq années le festival de chambre de Beaulieu-sur-mer. Pas encore trentenaire et pourtant la détermination de développer un projet qui inscrit le talent et la jeunesse comme des valeurs premières. C’est aussi une conception différente de la musique qui conduit l’âme et donc l’ambiance d’un festival à part, forcément singulier. Les instrumentistes, frais moulus des conservatoires, et quelque-uns, déjà occupant des postes prestigieux, ont plus que la passion de la musique en commun : un niveau technique d’excellence, l’instinct musical, le talent et le tempérament. Mais ce qui fait de Beaulieu, une scène si attachante, c’est qu’au cœur de l’équipe et des participants invités, règne un même élan simple d’humanité, la volonté du plaisir en partage, la confrontation des cultures et des pratiques. Une leçon de vie autour de la musique. Beaulieu : site émergeant pour que naisse un autre type de festival, un mode différent pour aimer et faire partager la musique ? D’autant plus bienvenu dans un pays où culture et musique s’accordent trop souvent aux paillettes, aux cocktails, au déjà vu. Du haut de son QG, – la villa « la Vigie », surplombant les deux baies de Beaulieu et de Saint Jean -, voici un festival atypique qui donne résolument le ton. Aucun doute ce petit deviendra grand : le Prades de demain est né sur la riviera. Entretien exclusif avec , son concepteur.

ResMusica : Pourquoi un nouveau festival de musique classique à Beaulieu sur mer dans une région où le panorama festivalier est déjà encombré ?

Antoine Landowski : Avec le recul, c’est une folie. Je mésestimais ce qu’il y a autour d’un festival. Si j’avais pris conscience de tous les problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui, je n’aurais peut-être pas réalisé notre projet… Au départ, je reste profondément marqué par le succès du festival de Prades, ses stages, son ambiance. L’idée de créer un lieu où des solistes travaillent ensemble, ne se quittent pas, créent une atmosphère d’amitié et de connivence, avec un concert par soir devant le public, est excellente. Pourquoi Beaulieu ? Pour la beauté du cadre, surtout pendant l’été où il y a beaucoup de monde. Il est vrai aussi que nous nous trouvons dans la villa que mon grand-père a habitée et dans laquelle j’ai passé quasiment toutes mes vacances. Déjà cinq années que nous organisons une programmation. Nous avons gagné peu à peu notre place, et nous nous sommes fait un nom, ce qui n’est pas si aisé, entre Nice et Monaco où comme vous l’avez évoqué, le nombre d’offres de musique classique est innombrable.

RM : Quel est le concept du festival ?

AL : Faire jouer des musiciens de ma génération. J’ai 27 ans. Il y a trop peu de festivals permettant aux jeunes musiciens de se faire entendre. Nous avons choisi des parrains pour les accompagner. Cette année, apporte son aura et son expérience. Ses dons de communicant permettent aussi de créer une ambiance, comme vous l’avez constaté pour notre premier concert Piazzola. Nous avons aussi la chance d’inviter la pianiste . A la base de notre projet, nous souhaitons susciter des rencontres entre les musiciens. Quand les affinités s’établissent, que l’alchimie avec le public se réalise, le résultat est vraiment exceptionnel. Je regroupe des musiciens qui ont plaisir à se retrouver et à jouer ensemble. En moyenne chacun reste ici une semaine. Je veille aussi à renouveler les artistes présents pour oxygéner la distribution des concerts. Toute la difficulté est de concevoir des thèmes facilement identifiables pour le public, qui d’un autre côté peut le surprendre. Au départ, j’imagine un thème puis des œuvres en résonance que je propose aux musiciens qui réagissent à leur tour, en vue du concert.

RM : Quelles thématiques avez-vous conçu cette année ?

AL : D’abord la soirée tango. Evidemment, Piazzola. Bruno Maurice m’a proposé un programme où il joue à l’accordéon la partie habituellement réservée au bandonéon. J’en avais l’idée depuis longtemps. Ensuite le concert au Zoo : l’idée m’est venue l’an dernier. Je voulais associer des programmes et des lieux. Le zoo de Saint-Jean est très identifié ; il est visité par les familles et les enfants. Au départ, je souhaitais le Carnaval des animaux de Saint-Saëns. Au final, nous présentons Pierre et le loup de Prokofiev. En version de chambre, très intimiste. Les cordes de l’ retrouvent plusieurs autres musiciens (cuivres et bois) qui ont déjà abordé la partition. Si cela marche, nous avons d’autres idées dans ce sens où la musique à l’adresse des plus jeunes, sera favorisée.

RM : Comment voyez-vous l’essor du festival dans les années à venir et sous quelle forme ?

AL : Après cinq ans d’existence, notre petite équipe est un socle parfaitement constitué. Chacun y a trouvé sa place. Cela fonctionne car nous sommes complémentaires. Nous sommes sur la bonne voie : les deux mairies croient vraiment en nous. En étant implantés sur deux communes, nous les encourageons à travailler ensemble. J’aimerais davantage consolider notre collaboration dans la confiance et dans la compréhension de notre démarche musicale. Je pense donner au festival une dimension plus européenne voire internationale, en invitant de jeunes artistes d’autres pays que la France. Grâce aux tournées du , nous avons tissé des liens avec de nombreux artistes étrangers et avec des ensembles. Je voudrais les inviter.

RM : Quel accueil avez-vous auprès des locaux ?

AL : La difficulté est de toucher la population très éclectique de Saint-Jean qui comprend les habitants peu familiers des concerts de musique classique et aussi les propriétaires richissimes qui ne sortent pas de leurs villas. Il en va différemment à Beaulieu dont la population est plus homogène et dont le profil, proche des grandes villes, est davantage coutumier des offres de concerts comme la nôtre. D’ailleurs, le Maire de Beaulieu et son adjoint chargé de la culture, Monsieur Legros, nous soutiennent. Notre projet les a touchés et après avoir assisté à un concert, il y deux ans, à la Villa Ephrussi, ils ont choisi de nous accompagner régulièrement.

RM : Le nom que vous portez doit vous obliger à une certaine exigence. Ce doit être à la fois porteur et délicat. Pouvez-vous nous en parler ? 

AL : Mon grand-père, Marcel Landowski, a laissé une excellente image en France. J’entends constamment des témoignages de sympathie à son égard. Ce qui est très agréable. Des portes s’ouvrent évidemment. On me reçoit. Mais d’un autre côté, il faut assurer et je ne veux pas décevoir cette bienveillance. Ce que je souhaite avant tout réussir, c’est canaliser cette force de réalisation, non pas dans une carrière administrative mais dans le spectacle vivant, les rencontres, dans la musique. Je suis musicien avant d’être un administrateur. Le fait de pratiquer me rapproche certainement des musiciens, me permet de comprendre leurs attentes, leur sensibilité. Je sais ce qu’un artiste éprouve dans la préparation d’un concert, pendant le concert et après. Je connais les difficultés pour se faire payer. Je suis très attentif à tout cela.

RM : Vous nous parlez de votre sensibilité de musicien. Pourquoi avoir fondé le trio Chausson ?

AL : Nous avons choisi Chausson pour faire connaître sa musique, et surtout la jouer. Sa musique de chambre est surtout connue à l’étranger. J’aime cette apparente insouciance qui ne l’empêche pas d’être grave et poignante. C’est une musique légère, fine, profonde. Un peu comme le tango de Piazzola : lyrique, terrible et mordant. Nous sommes partis sur un cycle de musique de salon et d’ailleurs, nous enregistrons chez Long Distance, en octobre, les trios de Chausson et de Ravel. Le disque devrait paraître fin 2005.

Politique : la culture et les élus

A l’époque où le soleil culmine et l’océan est d’une température idéale, les medias locaux dénonce la multiplication d’une offre foisonnante vers un public désormais saturé… Le plus inquiétant serait la raréfaction en dépit du nombre des initiatives, des festivals innovants. Existe-t-il encore, aux côtés des grosses machines, des dynamiques méconnues pourtant méritantes sur le plan de la programmation artistique, de l’ambiance et du projet humain ? Aux côtés des locomotives (Menton, Nuits musicales de Nice), l’émergence du jeune festival de musique de chambre de Beaulieu apporte sa contribution singulière. Il relance la question de la culture dans l’esprit des élus. C’est qu’ici le farniente loin d’appesantir les esprits alanguis, permet au contraire de poser les bonnes questions. Beaulieu dessine de nouvelles intentions pour la musique classique et aussi, entre les deux communes de Saint-Jean et de Beaulieu, invite les politiques à travailler de concert. L’occasion était trop belle d’interroger les décideurs en la matière. Tour de table des élus, de Beaulieu et de Saint-Jean, sur la question du Festival. Entretien enfin, avec l’adjoint à la culture de la Mairie de Beaulieu sur mer.

A Saint-Jean Cap Ferrat, René Vestri, maire de la commune est très impliqué sur le front marin. Défenseur des dauphins victimes des filets dérivants, il poursuit son action pour la sauvegarde du littoral. La culture, en particulier la musique classique telle qu’elle est défendue par Antoine Landowski, est loin de le laisser indifférent. « A Saint-Jean, nous préférons privilégier la qualité sur la quantité. Notre ville dispose de trop peu de lieux pour le spectacle. Je suis très heureux de soutenir le projet d’Antoine Landowski. Pour moi, c’est important de permettre que se réalise l’entreprise de jeunes passionnés. A Saint-Jean, cœxiste une population éclectique, faite de nationalités diverses. Il est important que les locaux se reconnaissent dans un projet culturel surtout si celui-ci s’internationalise. Nous avons connu dans le passé de nombreuses tentatives en vue d’implanter un événement régulier de musique classique. Mais toutes n’ont pas tenu. Aujourd’hui, le désir de joindre nos efforts entre communes est réel. Il tend à se manifester clairement dans le soutien que chacun apporte au festival. »

De son côté, le maire de Beaulieu-sur-mer, Roger Roux, ne cache pas son indéfectible soutien à un événement qui porte le nom de sa ville. Aux côtés des initiatives gérées par l’office de tourisme comme les nuits de la guitare, les options musicales présentées par le festival de musique de chambre font pleinement partie de l’offre culturelle de la ville. Le festival est jeune mais il est définitivement implanté, parfaitement identifié des locaux. Qui plus est, c’est justement l’audace, le talent et la vitalité de ceux qui en portent le projet qui ont séduit la municipalité. « Ce qui est intéressant, c’est que le Festival donne une autre image de la musique classique. Il s’agit d’un renouveau. Ce renouveau est d’autant plus légitime qu’il passe par un indiscutable talent. »

Entretien avec le Docteur Marcel Legros, délégué à la culture de Beaulieu sur mer

RM : Sur quel critère avez-vous décidé de soutenir l’essor du festival ?

ML : La qualité, le niveau musical. Nous avons été sensibles à leur projet qui met en avant les jeunes talents. Et puis l’équipe du festival est très sympathique. Nous avons été éblouis par la volonté, l’énergie et la détermination qui se sont dégagés immédiatement de leur proposition. Vouloir aborder les auteurs de musique de chambre, Schubert, Beethoven, Prokofiev… est méritoire mais leur simplicité, leur chaleur humaine ont été déterminantes dans notre décision. Sachez que la période est riche en offre concurrentielle. Beaucoup constatent non sans raison la multiplication des manifestations culturelles sur l’été et le mois d’août. En particulier en musique classique, où au même moment que le festival de musique de chambre de Beaulieu, ont lieu les journées de la Citadelle et aussi, les concerts de Menton, les nuits Musicales de Nice. Pourtant la qualité de la programmation et le talent des jeunes artistes que se produisent au festival de musique de chambre font venir le public qui est déjà très sollicité. Beaucoup de spectateurs viennent de Nice. Le festival a gagné son pari : il sait fidéliser son public. Les gens qui découvrent les concerts, reviennent.

RM : Pour l’essor d’un festival, il faut des lieux disponibles capables de l’accueillir. Quelle est la situation à Beaulieu ?

ML : C’est une difficulté car l’espace est compté. Rares ont été les maires qui se sont succédés à Beaulieu et qui ont développé une politique culturelle. Nous sommes très heureux d’avoir amorcé un chantier dont les fondations seront bientôt visibles et qui sera terminé à l’horizon 2007. Il s’agit d’une structure de deux salles, (pour faire tourner les productions), située près de la gare sur un terrain que la Mairie a acheté. L’ensemble comprend aussi des habitations et donc surtout, un lieu de création et de diffusion culturel permettant manifestations diverses, conférences, expositions et bien sûr, concerts. Aujourd’hui songez que nous devons louer les églises de Beaulieu. Pour chaque concert, le coût est de 350 euros, ce qui grève notre budget. Nous bénéficions cependant d’ouvertures non négligeables, en particulier avec le Casino dont les murs appartiennent à la ville et qui met à disposition gracieusement ses salles de réception pour les manifestations culturelles à l’initiative de la ville. Ainsi, il nous est possible d’investir les lieux du Casino a minima six fois dans l’année mais ce nombre n’est pas limité et nous sommes très heureux de ce partenariat. Par ailleurs nous disposons selon le même principe d’autres lieux très prestigieux de Beaulieu comme la Villa Kérylos et la Villa Ephrussi, propriété de l’Institut de France. Mais dans leur cas, il ne nous est possible de disposer des lieux qu’une fois dans l’année. Il y aurait aussi éventuellement un autre site intéressant : la place de la Batterie, face à la mer et situé juste derrière la Mairie, très isolé et calme. Nous pourrions y construire une structure pour y donner des concerts. C’est une autre piste…

RM : Peut-on parler de tradition musicale à Beaulieu-sur-mer ?

ML : Des initiatives isolées ont existé, en général éphémères sans guère d’organisation ni abattage promotionnel. La Rotonde a accueilli un moment une série de concerts (mais l’acoustique est difficile et les quatre piliers qui soutiennent la coupole gênent la visibilité). Il s’agit de tentatives ponctuelles et sporadiques. C’est dans notre ville que Stravinsky a composé Pulcinella. Aux côtés de la musique classique, nous sommes très attachés aux expositions de peinture, en particulier dans la Chapelle Santa Maria de Olivo. Pendant toute l’année, s’y succèdent des expositions de peinture, sauf en janvier où l’on note une baisse très sensible de la fréquentation. En juillet et août, grâce à une commission chargée de sélectionner les peintres nous permettons la découverte d’artistes de tous styles en veillant à la qualité générale des œuvres exposées. Tchekov a aussi vécu ici. Nous aimerions organiser des événements littéraires. Nous avons célébré Victor Hugo. Nous aurions aimé fêter Jules Verne et cette année, Sartre. Mais la question du budget est toujours limitative.

RM : Justement quels sont vos moyens financiers ?

ML : C’est très simple. Notre budget est de 30 000 euros. Inutile de vous dire que pour mener de front l’ensemble des activités existantes, et surtout pour en développer davantage, nous manquons de moyens financiers. C’est regrettable d’autant que les moyens humains quant à eux ne manquent pas. Nous avons la chance de pouvoir disposer d’une équipe de bénévoles très impliqués, preuve que même à notre échelle, la culture vivante est capable d’impliquer et de susciter des passions partagées.

RM : Vous êtes vous-même mélomane. Quelle musique aimez-vous précisément ?

ML : Ma relation à la musique est totale. Et j’aime toutes les musiques : musique symphonique et plus intime. Mozart obligatoirement, avec une tendresse particulière pour le concerto pour piano N°21, Beethoven, le plus grand romantique ! Et aussi Debussy, Satie, Bach, Haendel, Monteverdi, Vivaldi et les compositeurs d’aujourd’hui : Boulez, Dusapin, Pärt, Eötvös… Je reviens à Mozart… il a clos la musique baroque. Il marque la rupture fondamentale : avant lui, le musicien était serviteur du Prince. Mozart a donné un statut au musicien.

RM : Quelle vision avez-vous du festival quant à son essor futur ?

ML : Il est devenu indiscutable et essentiel dans l’offre culturelle de notre ville. Et je pense que, profitant des nouvelles structures culturelles permanentes dont nous accompagnons le chantier, il gagnera une dimension et un développement supplémentaires.

Chroniques des concerts : de Piazzola à Prokofiev

Lundi 1er août : soirée d’ouverture

Pour ouvrir sa 5 ème édition, le festival de musique de chambre affiche une soirée « tango ».

Programmer Astor Piazolla sur la côte méditerranéenne, de surcroît dans le patio fermé de la Villa Ephrussi – l’un des sites les plus somptueux de Saint-Jean Cap Ferrat- évoque immanquablement la musique et l’ambiance fauve des bars des palaces de la Riviera. Les mélodies chaloupées du musicien argentin, d’origine italienne, a certes conquis la jet set malgré sa nostalgie inénarrable, ses vapeurs d’alcool, ses relans de tabac, sa nature âpre, amère, rétrospective, chargée de souvenirs parfois douloureux, qui l’associent plus à la rue qu’au salon.

Le premier concert du festival de Beaulieu a évité tous les clichés. Et les cinq instrumentistes associés, dont certains jouaient pour la première fois ensemble dans un répertoire non encore abordé, ont même exprimé la vérité d’un auteur qu’on pense superficiel. D’autant que là aussi, le programme a judicieusement écarté les tubes comme l’incontournable libertango et préféré des morceaux moins connus pour laisser un champs libre à des perles, « fugata y final » ou « adios nonino », pour ne citer que deux morceaux parmi un programme parfaitement élaboré.

Son concepteur connaît Piazzola comme un intime pour l’avoir, virtuose de l’accordéon, déjà interprété au concert, en formation habituelle comme ici ou avec orchestre. L’accordéoniste Français, Bruno Maurice a conçu à la demande du festival ce menu de premier choix et il ne fallait pas moins que et sa volubilité communicante pour présenter airs et interprètes.

Aux côtés de Bruno Maurice, le guitariste d’origine argentine, Fernando Millet, autre grand interprète de Piazzola, qui s’est prêté le temps des répétitions à l’exercice de l’échange et de la rencontre, expliquant aux plus jeunes, novices en la matière parmi lesquels (à peine 21 ans et déjà super violon solo de l’Ensemble orchestral de Paris) ou le pianiste , -habituel partenaire des cordes du quintette Syntonia-, la musique du plus argentin des argentins. Ici, la jeunesse des talents exceptionnels relit une musique marquée par le sceau du destin. Le propos de Piazzola est d’avoir dépoussiéré le tango en gommant ses accents sirupeux comme musique de danse folklorique pour y développer une matière propre à la composition. Encouragé par , il a su trouver sa voie en renouvelant les perspectives du genre. C’est assurément cette vision neuve, régénérante qui éclate pendant le concert grâce à la vitalité complice des musiciens réunis.

Les pièces choisies ont confirmé le fonds rachmaninovien qui structure tout le discours musical. L’un des maîtres de Piazzola n’était-il pas un élève de Rachmaninov ? Piazzola se joue des styles et des références classiques (recitativo baroque à l’unisson dans « Decarissimo »), et aussi citations modernes : citations de Boulez voire de Messiaen, lancées comme une balle de tennis entre chaque musicien pour se métamorphoser dans la plus parfaite image signée par le Maître argentin ! Toutes les nuances d’une personnalité riche, foisonnante même, jonglant non sans malice entre les accents d’un lyrisme nostalgique et l’âpreté mordante voire amère d’un destin sombre et tragique. La force de Piazzola tient à cette alliance de tendresse et de cynisme, de bonheur et de rancœur, d’éclat de vie et de grimaces.

Argentin, premier « tanguero », il reste toléré dans son pays natal, à peine compris. Beaucoup lui reproche d’avoir dénaturer le tango sans percevoir dans son travail, une voie qui a fait du genre, une langue musicale à part entière.

Reste que la musique a fait le bonheur des interprètes, heureux d’avoir découvert un univers inconnu. Et pour l’auditoire venu nombreux pour ce concert inaugural du festival, il s’agissait d’une première soirée de vrai grand plaisir.

Jeudi 4 août : Prokofiev s’invite au zoo

Le compositeur aurait peut-être révisé sa partition s’il avait assisté au concert de ce jeudi 4 août dernier, où les instrumentistes invités par le festival donnaient une version de chambre de son Pierre et le loup. Certes il est question des bois profonds et inquiétants, donnant asile au loup effrayant. Mais entourés de toute part par les cages des animaux plus exotiques, singes et perroquets entre autres, inspirés en cris de toute espèce, le public et les musiciens auront apprécié au cours du concert, leurs interventions musclées en décibels rageurs. Prokofiev aurait sûrement enrichi son propos musical en ajoutant ce concert imprévu des cris animaliers. Un concert au zoo de Saint-Jean? L’idée est originale.

Elle est défendue par le directeur du festival. En choisissant d’autres lieux qu’églises et salles fermées, il s’agit de mettre l’accent sur des sites connus à Saint-Jean mais peu reliés à la musique classique, de toucher surtout d’autres publics, comme ici, les très jeunes et leurs parents. Les cordes du quintette Syntonia, plusieurs solistes côté cuivre et bois, qui ont déjà joué cette version intimiste, -et aussi Boris de Larochelambert, ailleurs pianiste du Trio Chausson, ici, percussionniste-, ont captivé la jeune audience, interloquée par la sonorité parfaitement typée de chaque instrument. D’autant que le récitant mis à part, les instruments résonnaient de façon naturelle sans être sonorisés.

Cordes à la fête, clarinette, basson, cor et clarinette percutants : rien ne manquait au tableau de ce « spectacle musico-animalier » le plus inventif de l’été sur la Côte-d’Azur.

Paroles d’artistes

Le festival de Beaulieu favorise la rencontre et l’échange. Autour du premier concert Piazolla, nous avons rencontré les artistes qui ont collaboré à sa préparation : Bruno Maurice, Fernando Millet et .

Bruno Maurice

En concert, il fait corps avec son instrument. Au point que lorsqu’il fait sonner l’instrument, c’est comme si le chant de l’accordéon délivrait le souffle de sa propre voix. Instrument musette, instrument orchestral, surtout accordéon expérimental. L’accordéon renaît grâce aux interprètes de la trempe de Bruno Maurice. L’égal d’un autre prodige de l’instrument et français lui aussi, qui est d’ailleurs un ami. Professeur, surtout interprète, Bruno Maurice est aussi compositeur et rêve de donner des récitals solistes où seule, la voix improvisée de son accordéon parlerait à l’âme du public. Pour mieux faire connaître l’instrument, Bruno Maurice entend favoriser les expériences mêlées, en particulier comme à Beaulieu où l’accordéon occupe la même place que les autres instruments dits classiques. « En France, l’accordéon est l’instrument des bals, de la musette. Il a aussi gagné sa popularité comme accompagnateur des chanteurs de variété, de Montand à Barbara. Heureusement depuis, il y a des compositeurs comme qui, en intégrant l’accordéon au sein de l’orchestre, lui a offert de nouvelles perspectives… Plus récemment encore, Berio a composé une sequenzia que j’ai interprétée ».

Le défi est désormais lancé : il semble que l’accordéon connaisse un regain de vie, durablement sollicité à mesure qu’on éprouve toujours plus loin ses limites sonores et expressives : « Berio a écrit une pièce particulièrement difficile sur le plan technique… très intéressante parce qu’elle pose le problème de la technique. Il donne des indications mais le défi est stimulant comme l’utilisation des accords préparés à la main gauche par exemple ». Avant de nous parler du concert Piazzola, Bruno Maurice nous éclaire sur le rapport quasi fusionnel de l’instrument et du corps du musicien : « l’instrument, c’est mon corps. Donc les respirations sont les mêmes. Une approche juste selon moi doit être très investie par le corps. Le chant de l’accordéon, c’est comme le chant de la voix… ». « Piazzola a composé une musique qui sur la base du tango, emprunte au jazz et à la pop. A la demande du festival qui souhaitait un concert de Tango, j’ai conçu ce programme d’ouverture. J’avais déjà abordé ces œuvres avec mon propre ensemble et je connaissais aussi Fernand Millet qui partage la même passion pour le compositeur argentin. Pour le concert, je joue sur l’accordéon la partie ordinairement dévolue au bandonéon. » Et les répétitions ? « c’est une aventure humaine où chacun se confronte à l’autre. Et toujours, la musique nous permet de nous retrouver ». Un petit mot sur le festival et son ambiance ? : « ce qui est formidable ici, c’est la jeunesse de l’esprit, l’ouverture du projet musical. Programmer en ouverture Piazzola où l’accordéon a toute sa place, voilà une expérience exceptionnelle ».

Fernando Millet

Le guitariste argentin a gagné ses galons sur les scènes internationales et c’est Piazzola lui-même qui lui conseilla de rejoindre la France quand, facilité de la langue oblige, il prévoyait de s’expatrier en Espagne. Aujourd’hui, l’interprète s’intéresse à la composition. D’ailleurs, la prochaine sortie de son prochain cd l’occupe. « C’est mon septième album, et mon quatrième comme compositeur ».

Même s’il a choisi d’interrompre les plannings de tournées qui l’ont mené aux quatre coins du globe, il ne refuse pas, par amitié, de retrouver quelques partenaires pour jouer celui qu’il admire et qui est son compatriote, Piazzola. A Beaulieu, à l’invitation de Bruno Maurice, il a accompagné les répétitions du premier concert. Prodiguant sans compter ses conseils experts en la matière.

« Ce qui est formidable aujourd’hui, en particulier depuis l’œuvre réformatrice de Piazzola, c’est que le tango est devenu un genre musical à part entière : il peut être abordé par tous les instrumentistes et on peut très bien le comprendre et le jouer sans être argentin ». C’est bien dans cette langue léguée par le grand Astor, que Fernando Millet écrit et compose ses propres œuvres interprétées par ses filles Ana et Nina, toutes deux violonistes.

Comme pour l’accordéon, il pense que le futur de la guitare se fera au sein de la musique de chambre. « Je souhaiterais constituer un nouveau répertoire pour la guitare. Je compose depuis 15 ans. » Aujourd’hui, il est sollicité pour écrire de la musique de films et il travaille à une nouvelle partition, un quatuor pour orchestre à cordes.

« Bruno m’a demandé de travailler le concert d’ouverture avec les instrumentistes invités par le festival. Nos séances de travail se sont très bien déroulées. Grâce à la jeunesse des musiciens, leur disposition d’esprit, leur envie d’apprendre une musique qui leur était inconnue pour certains. De toute façon, la musique de Piazzola invite à la détente, à la rencontre. La nostalgie est au cœur de son écriture. C’est une musique extravertie qu’il faut savoir laisser couler. »

Deborah Nemtanu

« Je ne connaissais pas Piazzola auparavant. Je suis d’origine roumaine par mes parents. Nous avons toujours écouté de la musique tzigane où l’improvisation joue un rôle moteur. J’ai tout cela dans mes racines. Pour revenir à Piazzola, j’ai tout de suite eu l’impression d’avoir toujours été dans cette musique. Je n’ai eu aucune difficulté à entrer dans son univers »

Deborah Nemtanu s’apprête en septembre prochain à prendre ses fonctions de violon supersoliste de l’Ensemble Orchestral de Paris. Pour elle, Piazzola a été une découverte : « Même si j’avais les partitions, si j’avais aussi écouté plusieurs cds, il était difficile de se faire une idée de comment la musique sonne. Tout reste opaque avant de travailler toutes les parties avec les autres musiciens ». « L’ambiance des répétitions a été très positive. Cela m’a changé de ma bulle classique. J’ai beaucoup aimé travailler dans la liberté du rythme, de la phrase…savoir lâcher prise… C’est une musique d’improvisation, un langage de l’instant ».

Crédits photographiques : Antoine Landowski © Trio Chausson

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