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Turandot version Luciano Berio par Valery Gergiev

À emporter, DVD, DVD Musique, Opéra

Giacomo Puccini (1858-1924) : Turandot (acte III complété par Luciano Berio en 2001). Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène : David Pountney ; décors : Johan Engels ; costumes : Marie-Jeanne Lecca ; lumières : Jean Kalman. Musique de scène : Mozarteum Orchester ; avec : Gabriele Schnaut, Turandot. Robert Tear, Altoum. Paata Burchuladze, Timur. Johan Botha, Calaf. Christina Gallardo-Domas, Liù. Boaz Daniel, Ping. Vicente Ombuena, Pang. Steve Davislim, Pong. Robert Bork, le mandarin. Wiener Philharmoniker, Chœur du Staatsoper de Vienne et le Tölzner Knabenchor préparés par Rupert A. Huber. Direction Valery Gergiev. Enregistré et filmé sur le vif par la Radio-Télévision Autrichienne au Festspielhaus de Salzburg en août 2002 sous la direction de Brian Large. Menu en français, anglais, allemand, italien, espagnol. DVD TDK. Toutes zones. Durée : 122 minutes, interviews en bonus : 16 minutes).

 

Capté sur le vif au Festival de Salzburg en 2002, cette version est l’une des premières réalisations de Turandot portées à la scène, munie du dernier acte complété par en 2001. Ladite version, écrite plusieurs décades après celle, également posthume, qu’avait signée le vériste, élève et ami du compositeur Franco Alfano, célèbre le drame puccinien dans un langage orchestral résolument moderne. Comme le rappelle – qui tient ici le rôle-titre – la musique de Puccini, du moins celle de Turandot, est empreinte d’un souci constant de modernité, du point de vue du timbre comme de l’écriture musicale. De Strauss à Schreker en passant par Zemlinsky ou même Stravinsky, Puccini s’est intéressé à la musique de son temps et est demeuré en phase avec l’évolution de celle-ci. Le travail de Berio s’inscrit dès lors par l’esprit dans le prolongement de celui de Puccini, puisqu’en phase avec la période qui lui est propre, et conserve une tournure pleinement personnelle. L’écueil d’une composition pseudo-puccinienne qui raviverait une nostalgie un peu trouble est, comme on pouvait s’y attendre de la part de feu , intelligemment évité.

L’argent coule à flot à Salzbourg et cela se voit, cela se montre. Une fois passée la brève séquence de caméra baladeuse dans l’antre karajanesco-lyrique de la cité native de Mozart et son cortège d’huiles essentielles, le DVD livre le faste d’une production superlative de l’ultime opéra de Puccini. La scénographie est ahurissante de gigantisme, de beauté aussi, et plonge les premiers actes dans un monde irréel, peuplé de créatures angoissantes, un monde au sein duquel la violence a dépassé le stade de latence pour dicter sa loi. Turandot apparaît dans le deuxième tableau de l’acte II, juchée à près de dix mètres du sol pour égrainer les énigmes que Calaf élucide. Tout se vit dans la démesure, comme pour exacerber le caractère inaccessible de cette princesse farouche, vengeresse, de cette amazone cruelle. Le masque immense qui dédouble la carapace psychologique derrière laquelle la souveraine se réfugie tombe, scindé en deux pans dissociés. Calaf cheminera sur les joues dudit masque géant pour entonner, superbement, son nocturnal Nessun Dorma. Liù, en revanche, est d’une humanité poignante, simple, fragile et contraste intelligemment avec Turandot. Calaf appartient lui aussi au monde tangible des humains animés par un ressenti amoureux marqué du sceau de l’ouverture, malgré le risque, malgré les souffrances possibles. Toute la force de la mise en scène – et aussi de la réalisation de ce DVD d’une très belle finition – réside dans la lisibilité des options scéniques et leur souci constant d’épouser les silhouettes psychologiques des personnages. La grandiloquence, le côté « grand spectacle » attise le drame de cette fable initiatique et convient parfaitement à l’ouvrage du compositeur qui s’éloigne ici des drames véristes et plus classiques qui ont présidé à la genèse de La Bohème, de Madame Butterfly ou de Tosca. La mise en scène de fait plus que de relater le voyage initiatique de Turandot, elle est voyage! Elle fait passer progressivement le spectateur d’un monde fantastique, inquiétant et onirique à une scène réduite à la plus stricte simplicité à la fin du troisième acte, qui verra l’amour naissant de la princesse et du fils tartare s’échafauder au-dessus du cadavre de l’esclave Liù, morte sur l’autel de son amour fragile, sacrificatoire.

Le plateau est au diapason de ces très belles réalisations scéniques. Le rôle-titre, tenu par , est époustouflant d’autorité vocale. Le ténor émet des aigus resplendissants et alterne habilement entre vaillance et expression plus fine. La Liù de confère un ravissement et nous étreint par son magnifique sens interprétatif. Elle s’autorise des pianissimi étourdissants dans le suraigu au travers desquels trop peu de cantatrices s’illustrent. Celles et ceux qui auront eu le bonheur d’entendre cette artiste chilienne en mars dernier à Covent Garden dans le rôle-titre de Madame Butterfly auront plaisir à la retrouver dans cette production filmée. Timur, Altoum, les ministres Ping, Pong et Pang – dont les costumes fleurent la comedia dell’arte– sont remarquables, alors que le chœur s’acquitte de sa copieuse tâche avec une précision et une fusion que rien ne met en défaut. La baguette de souligne de manière prégnante la théâtralité de cette fable en distillant parfum et coloris à foison. L’expérience du répertoire russe (Rimsky-Korsakov, Prokofiev, Stravinsky…) fait mouche dans cet ouvrage italien inouï d’inventivité et des plus chatoyants.

En définitive, une seule énigme demeure non résolue au terme de ce Turandot : Celle relative à la conjugaison d’autant de qualités artistiques pour une seule et même production.

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