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Jeanne d’arc au bûcher, un chef d’œuvre absolu du XXe siècle

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Arthur Honegger (1892-1955) : Jeanne d’Arc au bûcher, oratorio dramatique sur un poème de Paul Claudel. Marthe Dugard, Jeanne d’Arc ; Raymond Gérôme, Frère Dominique ; Frédéric Anspach, Porcus ; Ria Lenssens, La Vierge ; Marguerite Thiernesse, Marguerite ; Madeleine Joris, Catherine ; Anne-Marie Ferrière, La Mère aux Tonneaux ; René Piloy, Héraut ; Georges Génicot, Heurtebise. Chorale Cœcilia d’Anvers, Maîtrise de l’Institut Notre-Dame de Cureghem. Orchestre National de Belgique, direction : Louis de Vocht. 1 CD Opera d’oro OPD-1223. Enregistré en janvier 1943 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Notice unilingue bonne (anglais) avec synopsis mais sans livret. Durée : 64’37’’

 

Évoquer la genèse de Jeanne d’Arc au bûcher, ainsi que la vie d’, semblerait prétentieux et inutile en l’occurrence, après les admirables articles publiés sur ce site même par Maxime Kaprielian, respectivement aux liens suivant : Jeanne d’Arc au Bûcher, une genèse mouvementée et la biographie d’Arthur Honegger, à la lecture desquels nous convions d’ailleurs chaleureusement le lecteur.

Il importe de féliciter la firme française « La Voix de son Maître » qui, pendant les tristes jours de l’occupation, malgré des difficultés évidentes de toutes sortes, a mené à bien des gravures honeggériennes maintenant légendaires : la Deuxième Symphonie pour cordes et trompette, ainsi que les deux oratorios sur des textes de La Danse des Morts et Jeanne d’Arc au bûcher ; les deux premières œuvres étant dirigées par l’illustre Charles Münch, et Jeanne au bûcher par et ses forces belges.

, lui-même auteur de Primavera (1965), magnifique oratorio pour soprano, ténor, chœur mixte et orchestre, aura une importance capitale dans la diffusion de Jeanne au bûcher, ainsi d’ailleurs que de bien d’autres œuvres chorales d’. Dès 1916, de Vocht prenait en main la Chorale Cœcilia d’Anvers qu’il dirigera pendant plus d’un demi-siècle, donnant notamment, en 1927, en création mondiale, Les Choéphores et le Processional final des Euménides de Darius Milhaud ; des Choéphores, il enregistra d’ailleurs quelques extraits avec Claire Croiza chez la Columbia française, et en fit de même pour Judith d’Honegger, bien avant l’enregistrement d’Abravanel.

La première mondiale de Jeanne au bûcher se fit à Bâle sous la direction de Paul Sacher, le 12 mai 1938, et si la première française eut lieu, comme il se doit, à Orléans le 6 mai 1939, sous la baguette de Louis Fourestier, ce fut un autre Louis, de Vocht, qui eut l’honneur de la créer en Belgique, à Bruxelles, le 1er mars 1940. Honegger lui écrivit le 18 mars : « Mon très cher ami, Partout à Paris dont je reviens on m’a parlé des magnifiques exécutions de Jeanne d’Arc au bûcher. Claudel m’a dit la puissance des chœurs, le relief de l’orchestre, « on était littéralement arraché de son fauteuil », disait-il. (…) Même quelques restrictions de Mme R. (NDLR : Mme Rubinstein) m’ont fait comprendre avec quelle précision tu avais pénétré jusque dans les moindres détails de l’œuvre. (…) Alors, avec tout mon regret, * je viens te dire merci et te répéter combien j’ai d’admiration pour le grand chef que tu es et combien de profonde amitié pour l’homme puissant et sensible qui te fait un grand artiste comme je le comprends. J’espère qu’un jour cet ouvrage se redonnera avec toi et que cette fois j’aurai la joie d’être là. Encore merci, mon cher Louis, je t’embrasse avec toute ma reconnaissance et ma fraternelle amitié. A. Honegger »

(* Honegger n’a pas pu assister à l’exécution parce qu’au même moment se donnait La Danse des Morts en première mondiale à laquelle il était présent. )

Pour l’exécution de sa Cantate de Noël à Anvers, le 20 décembre 1954, Honegger déjà gravement malade a écrit la lettre suivante qui fut imprimée dans la brochure du programme : « 11 décembre 1954 à la Cœcilia et à son chef Louis de Vocht. Une fois encore le mauvais état de ma santé va me priver de la joie que j’aurais eue à me trouver au milieu de vous pour assister à la première audition de ma Cantate de Noël. Vous pouvez concevoir combien cela est triste pour moi, plus encore si je me remémore les auditions magnifiques que la Cœcilia m’a données par le passé : La création des Cris du Monde, l’enregistrement de Jeanne au bûcher et ses magnifiques auditions, le Roi David, Judith, c’est pour tous ces beaux souvenirs, non pas pour cette nouvelle partition seulement, que je voudrais vous dire ma gratitude et l’exprimer à chacun. Merci à tous, à vous qui m’apportez le concours de votre talent, votre temps, vos efforts. Et toi, mon cher Louis de Vocht, mon frère d’arme, je t’embrasse avec toute l’admiration et la reconnaissance de ton viril ami. A. Honegger »

Et en 1955, l’année de sa mort, Honegger a écrit au sujet de de Vocht : « Je lui dois les inoubliables auditions du Roi David, de Judith, des Cris du Monde, de cette Jeanne d’Arc au bûcher qui est presque autant à lui qu’à moi, tant il a fait pour elle. (…) Mon cher Louis, tu as été pour moi au long de ma carrière un appui, un modèle, un encouragement. Merci ! Accepte ici l’expression de mon admiration pour ton génie et toute ma fraternelle affection. A. Honegger 1955. »

L’enregistrement dont il est question sous rubrique date de janvier 1943. Il ne contient donc pas le fameux prologue voulu en 1944 par Claudel et ajouté ensuite par Honegger. Toutefois la création de la partition complète eut lieu à Bruxelles en version de concert au Palais des Beaux-Arts, le 2 février 1946, avec Marthe Dugard et Raymond Gérôme sous la direction de Louis de Vocht, précisément les interprètes et le lieu de l’enregistrement qui nous concerne.

Il est évident qu’une Jeanne telle que l’interprète Marthe Dugard n’est plus de mise à notre époque, son côté souvent plaintif et théâtral pouvant prêter à sourire ou agacer, suivant l’humeur. Et pourtant, au fur et à mesure que se déroule le drame, l’envoûtement opère et l’on se sent captivé – ou captif? – de cette interprétation brûlante – sans jeu de mot! – dans laquelle Marthe Dugard se consume littéralement. Tous les autres interprètes sont remarquables, avec une mention particulière pour Raymond Gérôme en Frère Dominique d’une grande sobriété, et surtout le ténor Frédéric Anspach, extraordinaire en Porcus, ce qui ne l’empêche pas de chanter d’autres personnages de la partition. Si aucune Jeanne d’Arc au bûcher en disque ne nous satisfait vraiment totalement, pas même celle très estimée de Serge Baudo chez Supraphon, c’est que l’œuvre est très complexe et variée. Au moins celle de Louis de Vocht fut cautionnée par Honegger (qui était d’ailleurs présent lors de l’enregistrement) et a force de témoignage et de référence. D’autre part, de cette version discographique, José Bruyr disait qu’» elle était une cathédrale »! Et Harry Halbreich dans son bel ouvrage sur Honegger souligne « … la qualité exceptionnelle de cette réalisation, véritable événement de l’histoire du disque, avec d’excellents solistes belges sous la direction ardente et inspirée de Louis de Vocht. »

Maintenant, de cette gravure datant de 1943, en pleine tourmente, il ne faut pas attendre de la haute fidélité au niveau sonore (les ondes Martenot paraissent totalement inexistantes dans cet enregistrement – et elles le sont probablement réellement, difficultés de la guerre obligent…), mais le label américain Opera d’Oro a réalisé des transferts impeccables à partir d’excellentes copies des 78 tours originaux. Les raccords de faces sont inaudibles, le bruit de fond est réduit au strict minimum sans altérer le contenu musical, et le seul reproche – minime! – que nous ferons est la suppression erronée d’une petite répétition située de part et d’autre d’un changement de face, alors qu’elle doit être exécutée, étant écrite in extenso dans la partition (CD : fin de la piste 7 « Catherine et Marguerite »).

Voilà donc une véritable pierre précieuse de la discographie honeggérienne enfin transférée en CD.

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Arthur Honegger (1892-1955) : Jeanne d’Arc au bûcher, oratorio dramatique sur un poème de Paul Claudel. Marthe Dugard, Jeanne d’Arc ; Raymond Gérôme, Frère Dominique ; Frédéric Anspach, Porcus ; Ria Lenssens, La Vierge ; Marguerite Thiernesse, Marguerite ; Madeleine Joris, Catherine ; Anne-Marie Ferrière, La Mère aux Tonneaux ; René Piloy, Héraut ; Georges Génicot, Heurtebise. Chorale Cœcilia d’Anvers, Maîtrise de l’Institut Notre-Dame de Cureghem. Orchestre National de Belgique, direction : Louis de Vocht. 1 CD Opera d’oro OPD-1223. Enregistré en janvier 1943 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Notice unilingue bonne (anglais) avec synopsis mais sans livret. Durée : 64’37’’

 
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