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Opera Proibita : Cecilia Bartoli s’explique

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A peine dans les bacs des disquaires, le nouvel enregistrement Opera proibita (Decca, Clef ResMusica) de crée l’événement. Si l’unanimité des critiques s’est faite autour de la qualité musicale de ce nouvel album, en revanche la « couverture » du disque suscite quelques interrogations et commentaires. L’image de dans la fontaine de Trévise imitant le fameux épisode d’Anita Eckberg dans La dolce vita, le film de Federico Fellini, fait couler beaucoup d’encre. Très impliquée dans ce projet, s’explique.

ResMusica : Quelle est l’idée qui se cache derrière cette baignade « Anita Eckberg »?

Cecilia Bartoli : Il y a un parallèle historique entre l’époque de la prohibition de l’opéra 1700 et ces épisodes de la Dolce Vita. Le film de Federico Fellini raconte l’enquête d’un journaliste sur la vie nocturne secrète à Rome à l’époque de Pie XII. Depuis son élection en 1939, le pape Pie XII régnait sur Rome. Par conviction religieuse, il avait interdit les manifestations de vie nocturne dans la ville sainte. A sa mort, en 1963, ce fut comme une libération artistique qui se déchaîna sur Rome. Ce ne furent que fêtes, bals, musiques. Ce film, qui d’ailleurs montre beaucoup d’images de la Rome baroque, a été vivement critiqué par le Vatican qui le jugeait anticatholique et amoral. Au point qu’il fut question de l’interdire. Mais certains cardinaux s’opposèrent à cette censure parce qu’ils aimaient le cinéma, et plus particulièrement ce film. La démarche de Fellini n’était pas anticatholique mais voulait montrer les faiblesses de cette société, sa légèreté et sa superficialité. Alors, je me suis dit : Voilà le Vatican qui, 250 ans après Händel, Caldara et Scarlatti, s’ingénie à bloquer une certaine expression artistique. J’ai trouvé cela très intéressant… Et le rideau d’eau derrière moi a aussi une signification profonde que je voulais donner. Pour moi, l’eau, c’est l’Art. Et l’eau, comme l’Art, passe partout. Rien ne peut les retenir. C’est l’image que je voulais donner.

RM : Cependant vous avez une photo qui vous représente en prêtresse très mutine !

CB : Oui, c’est vrai. Mais, Fellini montre, outre le fameux bain dans la fontaine de Trévise, une Anita Eckberg travestie en prêtre. Alors je me suis amusée à ce jeu très divertissant. Il faut voir aussi que dans l’oratorio de Caldara, il y a un personnage que je chante dans le CD « Vanne pentita piangere » extrait de Il trionfo dell’Innocenza, qui est un travesti. C’est l’histoire d’une femme qui, lassée du monde, se réfugie dans un couvent. Elle se déguise en prêtre et vit dans ce travestissement sans problèmes jusqu’au jour où une autre femme arrive dans ce couvent et tombe amoureuse de ce prêtre. Le travesti doit évidemment la repousser. Imaginez cette situation théâtrale présentée aux yeux du public de l’époque. Il devait certainement être très perturbé, non seulement par l’intrigue amoureuse, mais encore parce que tout cela était chanté par des castrats, donc deux hommes! Honnêtement, de sacré, il y en a bien peu dans toutes ces histoires. La musique est effectivement pleine d’érotisme parce que cet amour doit être refusé. Cependant, dans le même temps, la musique suggère des choses bien plus fortes encore.

RM : Ce projet « Opera proibita » est-il un projet de votre initiative ou est-ce qu’un jour Monsieur Decca vous a dit : « Cecilia, c’est l’heure d’enregistrer un CD de musique baroque »?

CB : Non, non. Laissez Monsieur Decca à sa place. Nous avons ensemble une collaboration de distribution de laquelle je n’ai pas à me plaindre. Je suis très contente de cette collaboration. Nous avons vendu presque 5 millions de disques, donc nous sommes tous très heureux de ce succès.

Ce projet musical est le mien. Il est né d’une manière très particulière. Il y a deux ans, je devais chanter l’Armida de Haydn à l’opéra de Zurich, sous la direction de Nikolaus Harnoncourt. Mais brusquement, Harnoncourt a abandonné le projet. Nous nous sommes donc retrouvés un peu désarçonnés, avec Jürgen Flims, le metteur en scène de l’opéra, Pereira, le directeur de l’opéra de Zurich et moi-même. Un spécialiste de Haydn comme Harnoncourt, ce n’est pas facile à remplacer. Que fait-on? Abandonner ? Il m’est venu alors une idée. Cinq ans plus tôt, à Vienne, j’avais chanté avec Harnoncourt Il Trionfo del Tempo e del Disinganno de Händel. J’aimais beaucoup cet oratorio, et je me suis dit que c’était une chose qu’on aurait pu mettre en scène. Nous avions besoin d’une distribution presque identique à celle de l’Armida. De même, comme dans Armida, il n’était pas nécessaire d’être assisté d’un chœur. D’autant plus qu’on ne pouvait pas compter sur celui de l’opéra de Zurich parce qu’il était déjà occupé dans d’autres productions tout au long de la saison… La musique est si belle que je voyais déjà tout le plaisir que je pouvais prendre à rechanter cet oratorio. Un oratorio certes mais avec tous les ingrédients théâtraux d’un opéra. Mais, il nous fallait un chef d’orchestre spécialiste de Händel. J’ai pensé à Marc Minkowski. Mais, ainsi dans l’urgence et pour les dates des représentations sera-t-il libre? J’avais toujours voulu travailler avec lui, mais, nous n’avions jamais trouvé le moyen de faire coïncider nos calendriers. Mais, les dieux étaient avec nous! Minkowski a réussi à se libérer pour venir à Zurich. Nous avons présenté ensemble Il Trionfo del Tempo et del Disinganno qui a eu un succès énorme dans la saison de l’opéra de Zurich.

C’est à la suite de cette expérience que je me suis intéressée à ce Händel jeune à Rome. Si Händel écrivait cette musique si particulière dans son œuvre, je me suis demandé qui était à Rome à cette même époque. Qui faisait la musique à Rome? En faisant ces recherches, j’ai appris que Scarlatti et Caldara y étaient à la même époque que Händel. Par contre, je n’étais pas au fait de toutes ces histoires de prohibition de l’opéra.

RM : Pourquoi donc cette interdiction de chanter l’opéra ?

CB : A cette époque, le théâtre prenait une place de plus en plus grande dans la vie des citadins. Les inévitables débordements artistiques, sur la scène comme derrière les décors, les gens préférant le théâtre et les divertissements à la fréquentation de l’Eglise, la moralité chrétienne, tout cela n’était pas trop du goût du Vatican. Voulant réprimer ces manifestations, il fallait au Vatican un bon prétexte. Le tremblement de terre de 1703 allait leur en donner le loisir. Comme ce terrible tremblement de terre n’avait fait aucune victime, le Vatican jugea que c’était un bienfait de la Vierge. Pour la remercier, en signe de grâce, il fut décidé d’interdire tous les divertissements en ville de Rome. Et voilà! Le tour était joué! Mais au sein même du Vatican, il y avait des résistances terribles à ces interdictions parce qu’un certain nombre de cardinaux aimait beaucoup la musique. Avec des compositeurs comme Scarlatti, Händel et Caldara en résidence à Rome, il fallait trouver un moyen de leur permettre de composer et par-là, de pouvoir continuer à entendre leurs musiques. C’est ainsi que ces cardinaux (très érudits) eurent l’idée d’écrire des livrets basés sur la Bible ou sur des idées allégoriques. Evidemment, tout cela n’était qu’un escamotage parce que, derrière les mots, la musique restait très sensuelle. Aucun de ces compositeurs n’avait composé de musique sacrée. Ils ont écrit la musique de ces oratorios comme ils le faisaient pour leurs opéras. Simplement, ce qui différencie l’oratorio de l’opéra, c’est sa longueur. L’oratorio est plus court qu’un opéra mais, la structure est la même : air-récitatif-air-récitatif. A travers ce subterfuge, les cardinaux et mécènes Pietro Ottoboni et Benedetto Pamphilj ont pu faire vivre la musique lors de représentations privées dans leurs appartements. Pendant la Semaine Sainte, par dérogations spéciales, il leur était possible de présenter ces œuvres au public.

RM : S’il n’y est pas déjà, votre disque ira au Vatican. Ne craignez-vous pas l’excommunication? Serait-ce un disque politique ?

CB : Non pas du tout. Ce projet n’est qu’une illustration de faits historiques incontestables. D’autre part, on dit que notre pape, notre nouveau pape, aime la musique. Je me suis laissé dire qu’il jouait du piano. C’est donc un amateur de musique. Et comme on raconte qu’il joue Mozart tous les jours, je pense être à l’abri des foudres vaticanes !

Crédits photographiques : © uli weber/decca

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