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La guitare de Rémi Jousselme

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n’a pas 30 ans mais son nom circule déjà avec insistance dans le monde de la guitare. Il a en poche quelques premiers prix de prestigieux concours comme le René Bartoli, le concours international « Forêt d’Orléans » (2000), celui de Carpentras (2001), du « Printemps de la Guitare » (2002) et d’Antony (2003). Il est également lauréat du concours international (Martinique 2003) et du concours Chain (Pologne, 2002) dédié à l’interprétation de la musique contemporaine. Il a fait la une de Guitare Classique en novembre, a été invité l’an dernier par les deux grands festivals internationaux que sont Antony et Paris ainsi qu’à la Semaine des Cordes Pincées cette année. Il sort son premier enregistrement grand public ce mois-ci chez Altaïs-Music, label consacré à la guitare, et nous consacre un entretien à cette occasion.

« J’apprécie la qualité, du chant grégorien au heavy metal ! »

ResMusica : D’où vous est venue l’idée ou l’envie de ce programme de musique brésilienne ?

 : Mes parents ont toujours écouté de la musique brésilienne à la maison, elle a donc en partie bercé mon enfance, mais le véritable déclic s’est produit l’an dernier au cours de l’été, lorsque je suis allé assister à un concert de Hamilton de Hollanda, génie du bandolim (NDLR : mandoline brésilienne). J’en suis sorti vraiment exalté, il m’a donné l’envie de jouer un programme brésilien et c’est tout naturellement que j’ai choisi celui-ci lorsque Tania Chagnot m’a proposé de jouer au IIème Festival International de Guitare de Paris qu’elle organise. Après le concert, Christine Petit-D’Heilly, la productrice du label Altaïs-Music m’a invité à enregistrer ce type de musique et voilà, un an après, le projet est concrétisé.

RM : Etes-vous influencé par la musique « populaire » brésilienne dans votre interprétation ? D’ailleurs faites-vous une différence entre ce qu’on appelle la musique populaire brésilienne et la musique classique brésilienne ?

RJ : Dans ce cas précis, la musique populaire est mon influence principale même si je ne « sonne » pas comme un musicien populaire, le premier guitariste que j’ai vraiment écouté est Baden Powell, musicien aux origines de la bossa nova et au carrefour de nombreux styles. Plus tard j’ai découvert le choro, et beaucoup d’autres genres qui m’ont nourris au cours de mon travail. Dans Brasiliana, le disque qui sort actuellement, j’ai essayé de trouver un équilibre entre musiques « populaire » et « savante » en proposant un parcours qui va de l’une à l’autre et qui propose aussi des œuvres à la frontière des deux mondes. Ceux-ci se fécondent mutuellement et s’enrichissent l’un l’autre au cours du temps, et c’est une chance pour les guitaristes de pouvoir goûter aux deux.

RM : Vous avez enregistré ce programme pour Altais-Music. Pourquoi ce label tout particulièrement ?

RJ : Le label Altaïs est tout jeune, et spécialisé dans la diffusion de la musique pour guitare. Il propose déjà un catalogue où figurent des artistes prestigieux tels que Tania Chagnot, Geneviève Chanut, Jorge Cardodo et Juan Falu. Les directeurs artistiques et ingénieurs du son étant eux-mêmes guitaristes, ils ont un goût très sûr et une connaissance parfaite de l’instrument et des difficultés d’enregistrements. Travailler avec eux est extrêmement agréable et confortable, songez qu’un disque s’enregistre souvent très rapidement, en quelques jours seulement. Avec eux j’ai véritablement pu prendre mon temps, travailler dans une ambiance conviviale et à un rythme plus humain!

RM : Où se situe votre univers musical (purement classique – au sens académique de la renaissance à l’aube du XXe – contemporain, populaire, variétés) ?

RJ : Tout en étant un musicien classique formé de manière traditionnelle au conservatoire, j’écoute de tout, et comme beaucoup de mes amis musiciens de la même génération, j’apprécie la qualité, du chant grégorien au heavy metal !

RM : Quelles influences éventuelles de cet univers éclectique dans vos choix, en tant qu’interprète et dans votre jeu ?

RJ : Je pense être assez mal placé pour en juger, mais j’espère que tout ce qui peut élargir l’imaginaire est le bienvenu… Plus on connaît de musique et plus on a de références, ce qui est indispensable pour un interprète. Cela influe en tout cas énormément sur le choix de mes programmes de concert car j’aime assez mettre en contact des époques et des styles variés, créer un fil conducteur autre que celui de la chronologie ou de l’homogénéité.

RM : Votre enregistrement dans le cadre du Printemps de la Guitare (NDLR : 1er prix en 2002) et votre programme au concert du Festival International de Paris en 2004 montre une prédilection pour la musique du XXe siècle. Est-ce une coïncidence ?

RJ : Il est vrai qu’il s’agit d’une période qui met vraiment en valeur l’instrument, mais j’adore les autres époques, et la guitare nous permet de jouer un répertoire très large, allant du XVIe siècle jusqu’à la musique contemporaine. J’espère pouvoir vous proposer un jour un disque à la tonalité différente!

RM : Vous êtes féru de musique contemporaine (NDLR : lauréat du Concours International Chain dédié à l’interprétation de la musique contemporaine), que vous apporte de différent cette musique par rapport à la musique dite classique ?

RJ : La découverte d’univers sonores inédits. La richesse et la liberté de certaines pièces me fascine, le travail sur les Due Canzoni Lidie de Nuccio d’Angelo, la Percussion Study I d’Arthur Kampela ou la Sequenza de Berio au Conservatoire de Strasbourg avec Pablo Màrquez a été déterminant dans ma formation. Beaucoup de grands compositeurs ont écrit pour la guitare à la fin du XXe siècle, lui révélant des talents inouïs, et beaucoup de pièces sont encore à découvrir, je pense notamment à un morceau de Giacinto Celsi, Ko-Tha pour guitare traitée comme un instrument de percussion, quasiment inconnue des guitaristes. La musique contemporaine offre également l’opportunité de jouer au sein de formations inhabituelles, j’ai ainsi eu la grande chance de jouer avec l’Ensemble Intercontemporain une œuvre d’Hanspeter Kiburtz où la guitare, au milieu d’un nombre impressionnant d’instrumentistes, est jouée entre autres avec un archet ou un bottleneck, je vous assure que ça change du concert solo et de l’image que la guitare peut véhiculer!

CaptureRM : Avez-vous plusieurs guitares en fonction de ce que vous jouez ?

RJ : Pour l’instant non, je joue sur une guitare espagnole du luthier Paulino Bernabe, et donc du répertoire ancien sur un instrument moderne, mais j’ai longtemps eu chez moi une guitare baroque et une guitare romantique, et j’ai ainsi eu le loisir de découvrir leurs « mondes sonores », j’aimerais beaucoup posséder une guitare romantique et jouer la musique du XIXe siècle avec en concert, c’est un instrument qui m’attire beaucoup. On m’a récemment prêté une vihuela, et j’ai hâte d’avoir le temps de m’y consacrer, la musique écrite pour elle est tellement belle…

RM : Comment travaillez-vous une nouvelle pièce, un nouveau répertoire ?

RJ : Il arrive rarement que je joue une pièce que je ne connaisse pas du tout, j’ai donc le plus souvent des repères et j’ai déjà entendu plusieurs interprétations, mais j’adore me sentircomme « vierge » devant une partition, et j’évite au moins au début de mon travail d’écouter d’autres versions. Avoir une idée du contexte musical et social qui entourait l’œuvre au moment de sa composition est extrêmement important, cela exige de l’interprète une culture dont il ne peut se passer. En dehors de l’analyse et de toute la « cuisine » instrumentale, j’aime assez trouver des œuvres de la « même famille » que celle que je travaille dans le répertoire des autres instruments, cela aide souvent à ne pas se figer dans des réflexes instrumentaux stéréotypés auxquels il est difficile d’échapper sans recul.

RM : Comment êtes-vous venu à la guitare ?

RJ : Mon père joue de la guitare pour s’accompagner en chantant et a pris quelques cours classiques, il y a donc toujours eu une guitare chez moi, et c’est très naturellement que je me suis tourné vers elle, à l’adolescence c’est devenu une passion dévorante et depuis, elle ne me quitte plus.

RM : Vos interprètes de prédilection? Ceux qui vous ont influencé, vous ont donné envie de faire de la guitare, de choisir certains répertoires …

RJ : Je dois dire que j’ai eu la chance d’avoir eu des professeurs merveilleux, tous les trois fabuleux musiciens : Laurent Blanquart, Gérard Abiton et Pablo Màrquez ont été exceptionnellement motivants et bienveillants, et avoir comme professeur son « guitariste préféré du moment » est une chance que je souhaite à tous les étudiants. En dehors d’eux j’ai une grande admiration pour les frères Assad, duo hors du commun, et pour la classe de Stephan Schmidt. J’adore également José Miguel Moreno, fantastique interprète qui excelle sur tous les instruments anciens.

RM : pourquoi ne pas avoir fait une école prestigieuse (CNSM, ENMP …)? Est-ce un handicap pour lancer une carrière ?

 RJ : Pour être tout à fait franc, j’ai voulu comme tout le monde entrer au CNSM, mais j’ai échoué deux fois. J’ai donc privilégié la recherche de professeurs épanouissants au prestige de l’école, et j’en suis finalement très heureux. J’ai participé à plusieurs compétitions internationales et j’ai eu la chance d’en remporter quelques-unes unes ; on ne vous demande pas alors de quelle école vous sortez, ni même avec qui vous avez étudié, mais simplement de jouer, et ce sont entre autres ce genre de récompenses qui peuvent peut-être lancer une carrière de concertiste, davantage que le diplôme de fin d’étude d’une grande école.

RM : Le niveau de la guitare est particulièrement élevé aujourd’hui et les grands guitaristes ne manquent pas. Comment se différencier ?

RJ : Je n’en ai strictement aucune idée et je ne cherche pas l’originalité à tout prix, j’estime que la sincérité est une qualité essentielle chez un interprète et je me réjouis que le niveau des guitaristes monte sans cesse. J’imagine que tout dépend de la qualité musicale de ce que l’on propose, et de l’énergie que l’on peut mettre à la faire apprécier.

RM : Et la musique de chambre dans tout ça ?

RJ : J’adore ça! Je joue dans deux formations : l’ensemble Almeria d’une part, à géométrie variable et constitué d’une soprano, Julie Cassia Cavalcante, d’un flûtiste, Oriol Mula et de deux guitares, Ludovic Le Grand et moi. Nous sommes tous les quatre amis depuis longtemps et nous nous régalons à jouer ensemble, notre répertoire est principalement composé de musique classique d’inspiration populaire. Et d’autre part le Duo Equinoxe que je forme avec la flûtiste Claire Breniaux-Marzullo, qui a de nombreux projets, notamment celui d’enregistrer un disque et de prolonger mon projet brésilien par la création d’un groupe autour de nous deux, afin de pouvoir étendre notre répertoire.

RM : Prochaines étapes : changement de répertoire ? continuité ? changement de style ? …

RJ : J’ai très envie de jouer de la musique écrite pour la vihuela comme je le disais tout à l’heure, et de me plonger dans l’œuvre pour guitare de Toru Takemitsu, compositeur qui m’attire beaucoup. Je vais aussi jouer cette année pour la première fois avec orchestre, ce sera dans la Fantaisie pour un Gentilhomme de Joaquin Rodrigo, et avec quatuor à corde dans le Quintette du compositeur argentin Raùl Maldonado, j’espère donc pouvoir continuer à équilibrer les activités de soliste, chambriste et d’enseignant.

Crédits photographiques : © Philippe Breniaux

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