Sabre au clair !

Concerts, La Scène, Musique symphonique

Toulouse. Halle aux Grains. 15-XII-2005. Paul Dukas (1865-1935) : L’Apprenti sorcier, scherzo symphonique  ; Igor Stravinsky (1882-1971) : L’Oiseau de feu, 2ème suite (1919)  ; Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Symphonie n°4 en fa mineur op. 36. Orchestre National du Capitole de Toulouse, direction : Tugan Sokhiev.

Les débuts officiels de à Toulouse.

Sonnez hautbois, résonnez musettes (on voudra bien pardonner ces excès lyriques en période d’avent), voici sans aucun doute le concert le plus attendu de la saison toulousaine : les débuts officiels du nouveau chef de l’orchestre du Capitole, . Quelques mots, d’abord, sur le prodige : né en 1977 en Ossétie du Nord – république du Caucase membre de la Fédération de Russie – élève à Saint-Pétersbourg du célèbre pédagogue Ilya Musin puis de Yuri Temirkanov, lauréat du Concours Prokofiev, a déjà été, malgré son jeune âge, chef principal de l’Orchestre Symphonique de Russie, directeur artistique de l’Orchestre Philharmonique d’Ossétie du Nord, puis, pour une brève période, directeur de l’Opéra National du Pays de Galle. Il a également dirigé un peu partout dans le monde une quantité impressionnante d’orchestres prestigieux dont l’énumération serait à coup sûr fastidieuse, et ses projets d’avenir le conduiront demain aux quatre coins du monde musical (Munich, Amsterdam, Houston, Saint-Pétersbourg…). Depuis cette année, il est donc devenu premier chef invité et conseiller musical de l’orchestre du Capitole pour une durée de trois ans. Cela pour dire tous les espoirs fondés sur ce chef énergique, flamboyant, précis, très différent dans son approche musicale de son prédécesseur Michel Plasson, et plébiscité par le public toulousain.

Le programme hautement symbolique de ce concert témoigne de ce que sera peut-être son empreinte. La musique française est toujours présente bien sûr, et le jeune chef paraît tout à fait conscient de la grande richesse de son héritage, mais la primauté est laissée au répertoire russe ; c’est peu dire qu’on y allait toutes oreilles au vent. Allait-on retrouver ici la fameuse marque des grands chefs russes, ce style acéré, ces sonorités âpres ?

Mais commençons avec cet Apprenti sorcier qui ouvrait le concert. On est tout d’abord frappé par l’extrême clarté des équilibres ; chaque ligne se distingue même aux plus fort des tutti, les plans se détachent avec une absolue netteté. Parfaite netteté également de la mise en place rythmique, les accents mordants semblent tirés au cordeau. Et sa gestique économe dégage une impression de maîtrise étonnante, au point de friser le paradoxe : plus la musique se fait puissante, moins l’on voit Tugan Sokhiev diriger. Que l’on ne s’y trompe pas, son emprise sur les musiciens se sent à chaque instant : le plus infime geste trouve aussitôt une réponse, un regard vers les altos et l’on sent la tension monter, et si les cuivres sont sollicités, c’est aux cordes qu’il s’adresse pour assurer l’équilibre constant. Même constat, même clarté absolue – quelle introduction ! – pour un Oiseau de feu qui aura rarement autant marqué sa filiation française. Mais avec quelque chose de différent dans la sonorité d’ensemble, un tranchant supplémentaire dans les accents des cordes, des bois plus présents dans les équilibres.

Tant de contrôle semblait pourtant, dans cette première partie, renoncer un peu à une certaine spontanéité. Certes, les rythmes et les accents avaient une netteté exceptionnelle mais audiblement préméditée, comme si cette discipline ne permettait aucun relâchement, jusque dans son maintien d’ailleurs : non pas de la raideur, plutôt une allure de jeune hussard dirigeant sabre au clair. Mais à peine a-t-on le temps de se poser la question : voilà, en seconde partie, une Symphonie n°4 de Tchaïkovski torrentielle, déchaînée. D’abord, une personnalité sonore à la fois similaire – même clarté absolue – et différente : des cuivres acerbes comme jamais, appuyés sur des cordes denses sachant jouer de la raucité. Et toujours ces rythmes abrupts, qui se jouent dans leur netteté, des embûches semées par le compositeur, comme par exemple dans le difficile troisième mouvement. Et Tugan Sokhiev lâche enfin la bride à son tempérament. Sans laisser-aller, non, mais avec une dynamique d’ensemble qui balaie tout. Une dynamique sans fin d’ailleurs, tant l’orchestre semble se découvrir des réserves de puissance insoupçonnées dans des crescendos infinis.

C’est là que se sent toute la profondeur du travail mené par le chef. Il est très étonnant, en regard de sa récente Symphonie en ré mineur de Franck, fort belle sans doute mais en rien française (qu’on ne voie pas là un éclair de nationalisme, il s’agit d’une réalité sonore qui a encore un sens avec l’orchestre de Toulouse), de voir à quel point Tugan Sokhiev a en peu de temps cerné la personnalité spécifique de l’orchestre pour la modeler selon ses conceptions et pris l’exacte mesure des possibilités des instrumentistes. Autant son Franck apparaissait fondu, autant ici chaque timbre est individualisé dans une recherche permanente de clarté sonore. Et l’on est heureux de trouver, dans un entretien récent, cette phrase : « Je pense que le devoir de tout chef, lorsqu’il prend la tête d’un orchestre au riche passé tel que l’Orchestre National du Capitole, c’est de ne porter en rien atteinte à la tradition, à l’expérience dont l’orchestre est porteur, mais de tirer parti de cet héritage pour aller de l’avant. »

Alors, un concert admirable, bien proche de la perfection, qui ne peut qu’impressionner favorablement (voire impressionner tout court), surtout venant d’un musicien d’à peine vingt-sept ans. Tout cela est mieux qu’une promesse, déjà un spectaculaire accomplissement. Mais si le public toulousain a manifestement adopté son nouveau chef avec enthousiasme, il faut rappeler que l’action d’un chef permanent se mesure avant tout sur la durée ; attendons donc que l’avenir réalise ces heureux auspices…

Crédit photographique : © Patrice Nin

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