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Les femmes bibliques de Massenet : Hérodiade

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Le bréviaire artistique de Massenet conjugue l’Art d’aimer sur tous les modes de la gamme. « Le Saint Ciel est ivre de pénétrer le corps de la terre », nous rappelle Eschyle. Le corpus massenétien puise son inspiration dans une adéquation entre nature profane et essence divine. Pour accéder au dossier complet : Les femmes bibliques de Massenet

 

 « Qui offrirait toutes les richesses de sa maison pour acheter l’amour, ne recueillerait que mépris. » Appendices. Aphorisme d’un sage. Le Cantique des Cantiques

« Je veux que tu me donnes dans un plat, la tête…Elle avait oublié le nom, mais reprit en souriant : La tête de Iaokanaan ! » Hérodias,  Trois Contes. Gustave Flaubert

Salomé, la tête dans le bassin du Jourdain

Hérodiade, opéra en quatre actes et sept tableaux. Livret de Paul Milliet, Henri Grémont (Georges Hartmann) et Angelo Zanardini, d’après Hérodias, Trois Contes de Gustave Flaubert.

Première représentation : Théâtre de La Monnaie, Bruxelles, 19 décembre 1881.

Personnages : Jean-Baptiste, le prophète ; Salomé, la fille d’Hérodiade ; Hérodiade, la reine; Hérode, le Tétrarque ; Phanuel, le Chaldéen ; Vitellius, le Consul romain ; Un Grand Prêtre ; Une Jeune Babylonienne ;  Une Voix ; Chœurs ; Peuple.

La composition d’Hérodiade fait suite à La Vierge. Entreprise en septembre 1878, elle se prolongea pendant l’année 1879. l’orchestra et la première version fut prête en 1880. Il remania sa partition avant qu’elle affronte les feux de la rampe à La Monnaie de Bruxelles le 19 décembre 1881. Mais le travail ne s’arrêta pas là. D’autres remaniements majeurs suivirent – l’œuvre passa de trois actes à quatre, il ajouta deux tableaux et modifia le rôle-titre – ce n’est qu’en 1895 que fut gravée la version définitive. Ce travail colossal, étendu sur une longue période, – quatorze ans après la première – correspondait certainement à l’objectif que s’était fixé le compositeur. Hérodiade est une œuvre d’une prodigalité d’effets sonores et d’airs fameux inouïe. Elle s’inscrit dans le cadre du grand opéra où les conflits individuels et collectifs s’entrechoquent. Ils sont de plusieurs ordres : politique ; il s’agit de la lutte du peuple juif contre la domination romaine ; religieux et d’amour-haine, d’une part, la geste de la chrétienté où se mêle l’amour humain qui unit Jean à Salomé, d’autre part, la vengeance d’Hérodiade contre le prophète ; familial, les rapports tendus entre le Tétrarque et Hérodiade, la mère et la fille, enfin entre Hérode et Salomé. Compte tenu des études* excellentes qui existent sur l’opéra, ne seront retenus que les rapports à partir du prisme de Salomé.

Hérodiade, symbole de dissolution de l’ancien monde, s’oppose à l’innocence de sa fille. Contrairement à la déesse Déméter, qui remua ciel et terre pendant neuf jours et neuf nuits, à la recherche de sa fille Perséphone, dans l’opéra, c’est Salomé qui est en quête de sa mère. La première est calculatrice et vengeresse, la seconde, assoiffée d’absolu. Salomé apparaît aussi comme un doublet d’Hérodiade, toutes les deux partagent le même caractère voluptueux. « Vos étoiles sont comme une âme jumelle Avec la même vie et la même clarté ! Le destin vous sépare mais l’amour vous appelle ! », confie Phanuel à la reine. À l’instar des trois Marie-Madeleine en une seule, les Pères de l’Église confondent la mère et la fille. Si le nom d’Hérodiade est lié à Hérode, celui de Salomé reste soudé au prophète. Hérodiade est moins l’héroïne de l’opéra que le personnage éponyme, associé à l’épisode de la décapitation de Jean Baptiste. L’histoire de la cour de Judée est une affaire de femmes. La mère et la fille représentent l’avant et l’après, le chaos et l’ordre nouveau, le profane et le sacré, le glaive et la paix, dans une période charnière à l’aube du christianisme. Hérodiade est au palais d’Hérode, ce que Salomé est au Temple de Salomon. Cette donnée inattendue, cette perspective nouvelle, éloignent Massenet de sa source flaubertienne.

 

Salomé, l’eau et le feu

« Tu me fais perdre le sens, ma sœur, ma fiancée, tu me fais perdre le sens ! » Le  Cantique des Cantiques                                                    

Le nom de Salomé provient de Shalom, la paix, la pacificatrice tout comme les variantes hébraïques, Shoulammite, Sulamite ou Sunamite et Shalmiya. L’équivalant masculin est Salomon. C’est sous son règne que furent construits le Temple et le palais de Jérusalem. Le roi Salomon, fils de David et de Bethsabée, symbolise la justice par excellence. C’est un sage qui a un sens acéré du jugement équitable**. De plus, on lui attribue la composition des Proverbes, de l’Ecclésiaste, du Livre de la Sagesse et le Cantique des Cantiques. Salomé porte bien son nom, son âme est pure, droite, déterminée. Dans l’opéra de Massenet, elle perd son statut de princesse. Massenet abolit toute complicité entre la mère à la fille. Il fait de cette dernière, un être inédit qui désorganise, déstructure l’ancienne société. Frappée d’amnésie, elle provoque une sorte d’anomie qui érode (sans jeu de mots) la cour du Tétrarque. « Phanuel, sans cesse je cherche ma mère !… » Phanuel, la voix de l’Oracle, le témoin auriculaire de l’inconscient, se garde bien de la renseigner. « Ignore-t-elle encore de quel sang elle est née ? » se demande-t-il in petto. Objet érotique, femme-enfant, donc dangereuse par sa seule présence, même si elle est exempte de la perversité que l’on rencontre chez son avatar wildien voire de l’inconsciente cruauté adolescente chez Flaubert. C’est une enfant abandonnée, une orpheline recueillie par le prophète. « Pourquoi de Siloé as-tu quitté les bords heureux ? », lui demande Phanuel. Il n’est pas fortuit que Salomé vienne de Siloé, l’endroit où Jésus a rendu la vue à un aveugle. Il lui aurait couvert les yeux de boue avant d’ordonner qu’il se lave au bassin de Siloé. L’homme s’y serait rendu et aurait recouvré la vue. Et si la cécité était une forme de néantisation de l’autre ? Jean reste associé à la sécheresse du désert, isolé dans la foule ou attendant la mort dans son cachot, il est voué à l’errance. Icône de la révélation de l’Homme, il est la pensée tragique unidimensionnelle et vit en permanence sous le regard de Dieu. Fils de Zacharie, et d’Élisabeth, sa naissance divine rappelle celle de Jésus. Il annonce les temps nouveaux par son anéantissement. C’est celui qui transmet les messages. Il admet les valeurs absolues et univoques. Le monde dans lequel il vit, lui apparaît essentiellement ambigu, confus et impur. Il condamne Hérodiade sur ses mœurs dissolues et d’avoir contracté les mariages avec les deux frères. Nulle part dans l’opéra il n’est fait référence à l’inceste, sujet tabou. Jean Baptiste lui-même, pourrait bien être le fruit d’une telle union. Père et mère sont issus de la classe d’Abiya, descendants tous deux d’Aaron. Toute femme est un danger pour le saint, – à plus forte raison Hérodiade qui finira par avoir sa tête – et goûter aux caresses de sa fille, signifierait succomber aux tentations de la chair et mettrait sa vocation en péril. C’est pourtant ce que cherche désespérément Salomé, inconsciemment empressons-nous de dire, mais c’est l’amour de Jean, un amour humain, charnel. « Non, l’amour n’est pas un blasphème, c’est ton amour que je veux ! Je t’aime ! C’est toi seul que j’aime », déclare-t-elle à Jean Baptiste, troublé, qui se tourne alors vers le ciel : « Seigneur, si je suis ton fils, dis-moi pourquoi Tu souffres que l’amour vienne ébranler ma foi ? Et si je sors meurtri Qui l’a permis ? À qui la faute de la chute ? Que je respire cette enivrante fleur ! » C’est le poison injecté dans le feu de ses veines. Salomé est l’offrande subversive qui met à rude épreuve, la foi primaire du prophète. Elle est celle qui agit, coupable dans son innocence, lucide dans son aveuglement, soudant l’amour qu’elle porte, au délire religieux. Salomé est vierge tout comme le prophète. Se sentait-il digne, en se courbant, de dénouer la courroie de ses sandales ? Par le baptême de repentance qui efface le péché originel, les eaux du Jourdain jouent le même rôle que le Léthé aux eaux de l’oubli où s’évanouissent les peines du monde terrestre. Le Jourdain est fleuve de la mort. Salomé, c’est le feu et l’eau : le feu de l’amour et l’eau du baptême, dans la vie et dans la mort. Jean acceptera cet amour que purifie le sacrifice. Dans son souterrain, attendant la mort, une dernière pensée, comme un remords, avant l’arrivée de Salomé: « Je ne regrette rien et pourtant, ô faiblesse ! Je songe à cette enfant dont les traits radieux Sont toujours présents à mes yeux », et de s’enflammer dans un dernier duo, « Il est beau de mourir en s’aimant, ma chère âme ! Quand nos jours s’éteindront comme une chaste flamme, Notre amour, dans le ciel rayonnant de clarté, trouvera le mystère de l’immortalité ! » Symboliquement, Salomé devient le « buisson ardent », la rencontre intérieure avec Dieu. Cela n’empêchera pas Salomé de retourner l’arme criminelle contre elle-même, en découvrant la vérité sur sa mère et sans doute, sur sa propre nature. En se donnant la mort, l’innocence est à jamais perdue.

Le récit de l’opéra répond comme un écho au recueil de chants d’amour du Cantique des Cantiques. Faut-il souligner le style musical de l’oeuvre, tout imprégné de prières ? Prières de Salomé, de Jean, de Phanuel, d’Hérodiade et d’Hérode. Tous quémandent de l’amour. Les airs sont des litanies incantatoires et rejoignent dans les gestes hiératiques, l’émotion religieuse de l’ensemble. La musique nous prépare à l’avènement du christianisme et de l’amour naissant. Sauf la Malédiction ou la sainte colère de Jean contre Hérodiade assimilée à Jézabel, tout ce lyrisme ardent, obsessif confère à l’amour. Le Cantique des Cantiques se divise en sept chapitres et rien d’étonnant de constater que le parcours de Salomé corresponde à celui de la Sulamite. L’amour est un don de Dieu qui permet le dialogue entre l’homme et la femme. Deux personnages sont mis en évidence, Salomon et la Sulamite. D’abord, elle déclare son amour à son futur époux. À l’opéra, cela correspond au premier air de Salomé, « Celui dont la parole efface toutes peines … C’est vers lui que je vais !…Il est doux, il est bon » chante-t-elle. Puis, « Dans les rues et sur les places, je cherche celui que mon cœur aime…Je l’ai cherché mais ne l’ai point trouvé. » C’est précisément ce que nous retrouvons à l’opéra. L’épouse endormie voit en songe la beauté et l’amour de son époux. « Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon coeur aime. » Dans le premier duo de Salomé et Jean, celui-ci lui répond : « Aime-moi donc alors, mais comme on aime en songe » suivi de « N’entends-tu pas les saints cantiques Qui prennent leur essor Et les vœux des âmes mystiques Ouvrant leurs ailes d’or ? » Le poème suivant du Cantique est justement intitulé les noces mystiques. « Avant que souffle la brise du jour et que s’évanouissent les ténèbres j’irai à la montagne de la myrrhe, à la colline de l’encens » La montagne de la myrrhe et la colline de l’encens indiquent le site du Temple. « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur », entonne Jean. Dans la Marche sainte, à l’opéra, on entend le Schemâh Israël et le « Hosannah! Gloire à celui qui vient au nom du Seigneur ! », le voile du Temple se soulève, suivi de la Danse sacrée des filles de Manahim. Par la suite, l’épouse et son amour grandissant sont mis à l’épreuve. « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, si vous trouvez mon Bien-aimé, que lui déclarerez-vous..? Que je suis malade d’amour. » À l’opéra, cela correspond à l’emprisonnement de Jean et à la nuit blanche passée dans le palais. « L’aube renaît à peine…Charme des jours passés. » Salomé s’alarme sur le sort de Jean « hélas, toute la nuit j’ai veillé », sa rencontre avec Hérode, « Laisse-moi t’aimer ! » enfin le défi jeté au Tétrarque qui veut la posséder. « Je te méprise, toi, ton amour, ta puissance… J’aime !…Un autre possède tout  mon cœur. » Ce sont deux âmes qui se cherchent, se perdent et se remettent en quête l’une de l’autre, malgré les voix étrangères, les obstacles qui empêchent leur amour de s’épanouir. « Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi ! ». Salomé aurait pu rajouter, « Ma caresse amoureuse est plus suave que le miel ». Enfin, Les fruits de cette sainte union, « Il va droit à mon Bien-aimé, comme il coule sur les lèvres de ceux qui sommeillent. Je suis à mon Bien-aimé et vers moi se porte son désir. » Et dans l’opéra,  « J’ai vécu de sa vie et mourrai de sa mort,…C’est Dieu que l’on te nomme ». Et enfin, le septième poème, l’amour éternellement couronné dans le ciel, « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, comme un sceau sur ton bras. Car l’amour est fort comme la Mort…Les grandes eaux ne pourront pas éteindre l’amour, ni les fleuves le submerger. » Cela correspond au dernier duo, « Notre amour, dans le ciel rayonnant de clarté, Trouvera le mystère et l’immortalité ! ». C’est le « buisson ardent », la rencontre intime avec Dieu. Jean lui déclare son amour indéfectible. Jusqu’à la toute fin, Salomé tentera de secourir son bien-aimé, « Si je vous fais pitié… » La recherche d’une religion esthétique se confond avec l’amour.

Monde étrange qui gravite autour de la cour du Tétrarque, où tous les personnages rêvent plus qu’ils ne vivent. Ils errent plus qu’ils n’agissent. Il est un imaginaire à part, et cela explique sans doute la place centrale occupée par la Vision fugitive d’Hérode dans la montée du désir, dans une atmosphère orientale faite de fantasmes, où tous les personnages semblent fuir la réalité. Est-ce cela l’essence de la tragédie qui a pour matière, les rêves que chacun a rêvés ?

Le plateau d’argent où ruisselle la tête du prophète ne rencontrera pas les lèvres gourmandes d’une jeune vierge. Nulle part dans l’opéra, il n’est fait mention de la danse qui la rendit si célèbre et fut source de tant de fantasmes, épisode raconté par Marc et Matthieu dans les Évangiles. Salomé, fille du désert, associée au Temple, devient figure sabéenne, dans des rapports étroits, de la sagesse à la féminité périlleuse.


* En premier lieu, nous pensons  à l’excellente analyse de L’Avant Scène OPÉRA. Le Roi de Lahore, Hérodiade.  No. 187 novembre-décembre 1998.

**  La justice du roi Salomon : à deux mères se disputant un bébé, le roi manda à son bourreau de trancher l’enfant en deux parties égales pour en remettre une moitié à chacune. L’une se désista et le roi d’en conclure qu’elle était la véritable mère de l’enfant.

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Le bréviaire artistique de Massenet conjugue l’Art d’aimer sur tous les modes de la gamme. « Le Saint Ciel est ivre de pénétrer le corps de la terre », nous rappelle Eschyle. Le corpus massenétien puise son inspiration dans une adéquation entre nature profane et essence divine. Pour accéder au dossier complet : Les femmes bibliques de Massenet

 
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